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samedi 25 juillet 2026

La Création comme émanation au Moyen Âge



Au Moyen Âge chrétien, concernant la compréhension de la Création du monde, le débat n’est pas entre création ou émanation : tous admettent les deux (catholiques comme cathares ou autres — cf. infra la différence entre catholiques et cathares) ! Pour les uns comme pour les autres, ce qui émane de Dieu est sa Création volontaire (qui vaut jusque pour le Christ en son humanité, fût-elle préexistante comme pour les cathares) — et qui n’est pas “engendrement” : pour les catholiques comme pour les cathares l’“engendrement” concerne le Christ en sa réalité intra-divine, préexistante aussi pour les catholiques.

La différence essentielle, partagée par catholiques et cathares, d’avec la compréhension antique de l’émanation, est que celle-ci était non-volontaire. Cette différence d’avec l’émanatisme antique est soulignée chez les scolastiques par la notion de Création “ex-nihilo”, à savoir que Dieu a créé le monde “à partir de rien” (ex nihilo), c’est-à-dire sans matière préalable. Cela s’oppose à la conception antique (notamment grecque) où la Création est vue comme transformation ou organisation d’une matière existant au préalable. Des penseurs comme Anselme de Canterbury (1033-1109) ont insisté sur le fait que Dieu est la cause efficiente, et non matérielle, de la création. Le “rien” dont il est question n’est pas une substance ou matière informe, mais une absence totale de réalité préexistante. Cette idée est au fondement de la théologie chrétienne sur l’omnipotence et la transcendance divine.

Dans certains systèmes philosophiques de l’Antiquité (comme le néoplatonisme), le monde n’est pas créé ex-nihilo mais procède de Dieu par émanation. Ici l’émanation ne fait pas intervenir la liberté divine mais est une nécessité. En théologie chrétienne (en tous ses courants), cette conception a été rejetée sous l’angle où elle compromet le caractère libre de l’acte créateur, fondé avant le monde, prédestiné avant la Création du monde. Cela vaut de la doctrine orthodoxe de la prédestination à la doctrine cathare, affirmant fortement la prédestination, remarquablement dans le courant dyarchien, que l’on considérera ici (cf. le Livre des deux Principes — XIIIe s.).

De même pour des scolastiques du Moyen Âge comme Anselme, Bonaventure, Thomas d’Aquin…, seul Dieu peut créer absolument (ex-nihilo). C’est l’homme ou l’artisan qui ne peut que transformer, ré-agencer ou produire à partir d’une matière antérieure. La création divine ex-nihilo est difficilement concevable à l’esprit humain (d’où l’application de la création humaine à la divinité, comme une image prise à la lettre). La Création ex-nihilo marque la coupure radicale entre Dieu et le monde.

La spécificité médiévale réside donc dans l’affirmation d’une création (fût-elle préexistante par rapport au monde d’ici-bas) radicale, libre et sans préalable (ex-nihilo), refusant les modèles antiques de la transformation d’une matière préalable non due à Dieu, pour asseoir la transcendance et la toute-puissance divine.

Le franciscain Bonaventure (XIIIe s.) reprend explicitement, dans sa théologie, le schéma néoplatonicien de l’émanation, mais il le transforme profondément. Selon le néoplatonisme, tout procède de l’Un (Dieu) par un mouvement d’émanation nécessaire et descendante, puis retourne vers lui. Bonaventure adapte sans hésitation cette idée en l’intégrant au mystère trinitaire : le monde vient de Dieu, non par nécessité mais par un acte d’amour libre et personnel (c’est la différence), centré sur la Trinité.

Chez Bonaventure, la Création n’est donc pas un “découlement” impersonnel de Dieu, mais une dynamique où tout procède de Dieu. Il garde la notion d’“exemplarité” : toutes les créatures existent par participation à des “raisons éternelles” qui résident dans le Verbe, et c’est en Christ que la créature retrouve son origine et sa fin. Ainsi, le schéma d’émanation sert à penser la dépendance radicale de la création à l’égard de Dieu.

Bonaventure insiste sur la liberté et l’amour dans l’acte créateur : la Trinité divine est source, modèle et terme de toute réalité. L’“émanation” n’est jamais un processus naturel ou fatal, mais une sortie de l’Amour trinitaire voulue par Dieu.

Enfin, dans son Itinéraire de l’âme vers Dieu, il décrit ce mouvement double : tout vient de Dieu (émanation exemplaire, création) et retourne à Dieu (conversion, union mystique), en passant nécessairement par le Christ qui est le “centre”, la “voie” et l’“exemplaire” de la création.

Thomas d’Aquin (XIIIe s.) de même refuse l’idée d’une émanation au sens néoplatonicien strict, où le monde procède nécessairement de Dieu comme un flot continu ; pour lui aussi, la création est émanée par un acte libre de Dieu, non pas un affaiblissement de l’essence divine ou une émanation par nécessité. Il affirme que toute chose vient de Dieu et retourne à Dieu dans un mouvement qu’il nomme exitus-reditus : la création est comprise comme une sortie de Dieu (exitus) et tout être créé a vocation à retourner vers lui (reditus).

Thomas d’Aquin conçoit la dynamique de la création en termes d’exitus (sortie de Dieu) et reditus (retour à Dieu), mais la Création n’est pas, chez lui, une émanation au sens d’un débordement de la substance divine. La distinction créateur/créature est absolue ; Dieu crée à partir de rien (ex-nihilo) par sa volonté libre.

Contre l’émanation nécessaire du néoplatonisme, Thomas insiste sur le fait que Dieu crée librement, par amour, sans que sa nature le force à émaner ou produire le monde.

Thomas conserve certaines structures néoplatoniciennes sur l’ordre hiérarchique du cosmos : tout descend de Dieu selon un ordre, mais cette descente (Création) ne signifie pas perte ou dilution divine, car Dieu demeure totalement transcendant.

Toute la création, y compris l’homme, est orientée vers Dieu qui est le principe et la fin ultime de toute chose ; la dynamique exitus-reditus structure la Somme théologique et la vision globale de Thomas d’Aquin sur le monde.

En bref, Thomas d’Aquin retient le vocabulaire et la dynamique de l’émanation, mais reformule la doctrine pour l’intégrer dans une théologie de la création libre et transcendante, opposée à l’émanatisme comme nécessité du néoplatonisme. Émanatisme comme nécessité que les cathares non plus ne font pas leur : pour eux aussi la décision divine est une réalité jusque dans la création divine préexistante (y compris pour la nature créée préexistante de Jésus ; même si lui-même comme logos divin est engendré mais non créé, contrairement aux autres humains, préexisteraient-ils — les cathares ne disent pas autre chose).

Il en est donc de même chez les cathares, qui, comme Thomas d’Aquin, professent une forte doctrine de la prédestination, par laquelle un traité cathare comme le Livre des deux Principes affirme que même l’aspect qui relève du Mauvais Principe n’échappe en aucun cas au Dieu bon.

Chez les cathares comme chez les catholiques, la notion d’émanation occupe une place clé — mais chez eux dans leur vision dualiste du monde. Pour eux, il existe deux Principes éternels et opposés : le Bien (Dieu bon, principe des réalités spirituelles) et le Mal (le démiurge, principe du monde matériel). Selon leur cosmologie, les “esprits-saints” des humains préexistants sont vus comme des émanations divines issues du Dieu suprême et créées volontairement par le Dieu bon. Mais ces êtres spirituels préexistants ont été arrachés de leur domaine spirituel originel pour être emprisonnés dans la matière, qui elle, relève du domaine du Mal, émané du démiurge créateur du monde.

La matière et l’univers sont donc considérés comme une prison ou un exil pour ces étincelles spirituelles, qui ne doivent leur salut qu’à une libération et un retour à leur source divine. L’émanation, chez les cathares non plus, n’est donc pas un simple “débordement” nécessaire comme dans le néoplatonisme antique : comme pour l’orthodoxie catholique, c’est un acte initial, suivi d’une chute ou d’un exil, mais pour eux provoqué par le principe du Mal.

Les cathares distinguent radicalement le Dieu bon (source d’émission des âmes) d’avec le mauvais créateur du monde matériel. Le monde sensible n’est pas directement fait par Dieu : il est l’œuvre du mauvais Principe, et comme tel est “nihil” (selon que le souligne le cathare Traité anonyme). La finalité de l’âme est d’être arrachée à la matière pour retourner à l’“émanateur” volontaire, le Créateur divin, d’origine, cela symbolisé par l’acte liturgique du consolamentum.

Cette doctrine entraîne des pratiques austères et une ascèse rigoureuse pour délivrer l’être divin piégé dans la chair. Le salut, pour les cathares, consiste donc à faire revenir la créature divine à la patrie céleste, loin du monde matériel.

Dans la cosmologie cathare, l’âme humaine est une créature du Dieu bon à présent captive : la distinction entre le principe du Bien (d'où elle émane par création) et du Mal (qui a façonné le monde matériel) fonde tout l’édifice religieux et éthique cathare…

… Pas si éloigné de l’orthodoxie catholique, sauf bien sûr, différence radicale, l’admission d’un mauvais Principe, faisant du “nihil” une réalité mauvaise pour les cathares, là où l’orthodoxie n’y voit que néant, rien…

RP

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lundi 19 janvier 2026

Étrange amnésie historienne…


Quéribus, photo J.-L. Gasc


M. Fossier dont le livre sur les cathares connaît un large succès, donne une énième interview, à FR3 Occitanie cette fois. Comme pour ses précédentes nombreuses interviews, on retrouve une série d'erreurs déjà présentes dans son livre, à commencer par son auto-approbation : « une majorité d’historiens s’accordent aujourd’hui pour dire qu’il n’a jamais existé de “catharisme” au sens d’une Église constituée ou d’une religion homogène », assène-t-il. (Pour la question de l’ “homogénéité”, qui n’exclut pas variabilité, cf. ici.)

Erreur de calcul ? Ladite “majorité” représente trois ou quatre universitaires, dont trois français, incluant lui-même. Erreur de calcul qui recèle un autre problème : il semble ne pas lire, ou ne pas connaître les très nombreux historiens qui ne font pas leur la thèse qu’il déploie, ou plutôt (troisième problème dans cette même phrase), qu’il reprend, apparemment sans le savoir : la thèse des protestants du XVIe siècle !… à savoir que la nature cathare de la foi albigeoise serait une invention des inquisiteurs : au XVIe siècle, le défaut de sources permettait de l’envisager.

On n’en est plus là au XXIe s. ! Mais il semble l’ignorer, affirmant que (oublié le XVIe s.) « les historiens protestants du XIXᵉ siècle se sont intéressés aux Cathares ». Contresens, évident pour quiconque est un peu au courant, dû à nouveau, semble-t-il, à l’ignorance de ses prédécesseurs et des autres historiens actuels (plus nombreux que les “majoritaires” dont lui-même). C’est au contraire au XIXe s. que les protestants ont cessé de s’intéresser aux cathares, quand les travaux historiques les ont contraints à reconnaître que leurs chers “albigeois” pré-réformateurs étaient bien des cathares, à savoir des “manichéens”, i.e. “dualistes” comme l’avait remis en avant Bossuet à la fin du XVIIe s. Impossible désormais, comme le concède Charles Schmidt en 1849 dans le titre de son livre (“cathares ou albigeois”), de se réclamer de tels ancêtres… (Baroud d’honneur : Napoléon Peyrat écrivant une romantique Histoire des Albigeois, désormais exempte d’orthodoxie protestante… marquant la fin de l’albigéisme pré-réformé auquel se substituent bientôt divers néo-manichéismes ésotériques.)

Depuis, les sources proprement cathares découvertes, ou redécouvertes, nombreuses depuis le XXe s., ont rendu le fait indubitable : les albigeois étaient bien cathares — i.e. “manichéens”, “dualistes”. Pour caricaturales qu’aient été les dénonciations inquisitoriales, leur correspondance avec ce que l’on sait des cathares par leurs textes à eux explique le fait que leurs ennemis, visant bien leurs Églises constitutées, les aient nommés ainsi, cathares. Semblant plus modéré que les deux autres “majoritaires” (M. Théry et Mme Trivellone), M. Fossier concèderait le terme, mais n’explique pas pourquoi un tel terme. Pourtant, il affirme : « Le travail de l’historien consiste donc à revenir aux sources ». Il lui suffirait de ne pas les ignorer pour comprendre pourquoi lesdits hérétiques ont été appelés cathares…

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RP

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samedi 10 janvier 2026

Cathares. Pourquoi un tel terme au Moyen Âge ?



“Je ne peux pas cautionner une histoire qui verrait des Cathares dans le Midi”, proclamait Mme Trivellone en 2018 (L’Indépendant 04/10/2018), annonçant son exposition “Les cathares une idée de reçue”, donnée de même en 2018, sur la base des convictions qu’elle partageait avec Julien Théry.

Depuis cette déclaration fracassante, les historiens entendant “déconstruire l'hérésie” (Fossier p. 28) semblent avoir concédé quelques nuances… Même M. Théry, voire Mme Trivellone, eux-mêmes. On constate que M. Fossier, lui, est clairement moins radical, gardant finalement le nom “cathares”, jusque dans le titre de son livre. Il nous assure que ça promet “un succès colossal […] jamais démenti” (Fossier p. 23). Il n'est certes est pas déraisonnable de ne pas cracher dans la soupe…

Mais cela n’explique pas le mot : “cathares”. Pourquoi retrouve-t-on ce mot, pour définir ladite hérésie ainsi dénoncée ? — chez Alain de Montpellier (qui distingue les cathares nommés “hérétiques”, des vaudois qui ne le sont pas) ; dans le Contra manicheos, qui parle aussi, donc, de “manichéens” nommés “cathares” ; comme Thomas d’Aquin les nommera “manichéens” (ainsi s’en souviendra aussi son biographe du début XIVe s. Guillaume de Tocco) ; ou plus tard Bossuet, qui, contre les protestants qui ne les veulent qu’albigeois (i.e. non-dualistes), les appelle à nouveau “manichéens”, ou “cathares”. Charles Schmidt, au XIXe siècle, sera le premier protestant à concéder que les albigeois étant bien cathares, c’est‑à‑dire dualistes.

M. Fossier tient à préciser que lui et ses collègues “déconstruisant l’hérésie” ne nient pas “l’existence de groupes dissidents, mais uniquement celle d’une doctrine spécifique” (p. 28). Alors qu’est-ce qui les caractérise et pourquoi ce terme, “cathares”, que M. Fossier choisit d’utiliser, jusque dans son titre ? Ce terme est-il indifférent, ne désignant pas de doctrine spécifique ?

Un problème, perçu dès le Moyen Âge : si on s’accorde alors à les nommer “hérétiques” (terme sur lequel on hésite concernant les vaudois), on peine à définir ce en quoi ils sont hérétiques. On remarque bien qu’ils sont “dualistes”, mais le mot n’existe pas encore (cf. infra).

On a à l’époque deux mots pour dire “dualistes”, c'est “manichéens”, ou “cathares”. Ces termes visent bien une doctrine spécifique. Problème, le mot “manichéisme” désigne aussi une religion historique, due à son fondateur, Mani. Or, manifestement les cathares ne s’en réclament pas, voire ne le connaissent même pas.

On tente bien un rattachement. Antoine Dondaine, o.p., éditant et traduisant deux traités polémiques (in Archivum fratrum praedicatorum n.°19, 1949, et n° 20, 1950) qui tentent une généalogie du catharisme, signale que la polémique s'efforce de placer Mani à l’origine de l’hérésie, mais ça reste évidemment peu probant.

Eckbert de Shönau va encore plus loin, disant que les hérétiques de Rhénanie célébreraient une fête en l'honneur de Mani ! Mais Eckbert ne parvient pas à se convaincre lui-même, choisissant de reprendre à saint Augustin le vocable “cathares”, désignant des “manichéens”, mais sans les nommer ainsi : on ne conserve que le dualisme du “manichéisme”, tout en sachant bien que les hérétiques ne sont pas des “manichéens” au sens d'adeptes de ce Mani — Mani, que, il faut bien le concéder, ils ne reconnaissent pas. Ce sera donc, “cathares”, terme qui désigne bien le dualisme, mais moins précisément que le trop précis “manichéens” (évoquant un fondateur précis), tout en étant plus clair que le trop vague “hérétiques”. Le mot “cathares” désigne ce faisant bel et bien une doctrine spécifique. Comment peut-on utiliser ce terme tout en affirmant comme le fait M. Fossier que les dissidents ainsi nommés n'avaient pas de doctrine spécifique ?

Voilà qui ne répond pas à la question que les médiévaux posent unanimement à travers les termes par lesquels ils visent lesdits hérétiques : en quel sens les cathares étaient-ils dualistes ? Pourquoi ont-ils été accusés de croire en deux dieux ? — donc, de n’être pas vraiment “monothéistes”…

Quelques définitions des termes en les inscrivant dans leur histoire…

Le terme “dualisme” (que les médiévaux ne pouvaient pas connaître) a été introduit par Pierre Bayle en 1697, dans son Dictionnaire historique et critique, à propos… de la religion manichéenne, qui oppose sans conciliation ultime le Bien et le Mal. Il a ensuite été appliqué en 1734 au cartésianisme par le philosophe allemand Christian Wolff dans sa Psychologia rationalis, pour qualifier le système de Descartes, qui sépare la res extensa (l'étendue ou matière mesurable, dont le corps) et la res cogitans (la pensée, ou l'âme). Le terme, devenu commun pour désigner la théologie cathare, n’est pas employé au Moyen Age, et pour cause, il n'existe pas encore !

Aussi, de façon analogique, on utilise le terme “manichéens”, ou son équivalent moins précis, “cathares”, pour désigner ceux que l’on préfère appeler “hérétiques”, cela en vue de dire quelle est leur hérésie.

Pour préciser encore les choses, les adversaires des cathares vont parfois jusqu'à affirmer qu’ils croient en deux dieux, le bon et le mauvais, façon de dire qu’ils sont bien “dualistes” (vocabulaire toutefois anachronique), ou carrément ne sont pas vraiment monothéistes, sauf que le mot “monothéisme” (vocabulaire aussi anachronique), comme le mot “dualisme”, n’existe pas au Moyen Age. Il n'apparaîtra, bien plus tard, que comme concept opposé au polythéisme.

Le mot “polythéisme” a été forgé par le philosophe juif Philon d'Alexandrie (né en 25 av. J.-C.) avec les mots grecs poly, plusieurs, et theos, dieu. Philon a voulu de la sorte qualifier la religion de Rome, avec cette spécificité, par rapport au judaïsme : adresser un culte à plusieurs dieux. Il sait pourtant qu'au-delà de cette question cultuelle, les philosophes de la Grèce et de Rome admettent, au-dessus de celles à qui les Grecs et les Romains vouent un culte, une divinité unique et universelle, principe que l'on désigne aujourd’hui sous le terme de… monothéisme.

Quant à ce terme de “monothéisme”, il n’apparaît pas avant le XVIIe siècle, dû au philosophe anglais Henry More (né en 1614), mais en un sens bien différent de ce qu’on entend par ce mot depuis le XIXe s. Pour Henry More, il s’agit de qualifier la religion juive et de la distinguer du… christianisme, qui affiche sa foi en un Dieu unique mais en trois personnes, Père, Fils et Saint Esprit !

Ce n’est qu’au XIXe s. que le terme “monothéisme” prend, dans le cadre de l’Histoire des Religions, alors nouvelle, le sens qu’on lui donne aujourd’hui.

Dans cette perspective, les cathares ne sont en aucun cas “dy-théistes” : ils ne rendent de culte qu’à un seul Dieu, le Dieu bon, Père de Jésus-Christ. Quant à leur dualisme (vocabulaire, donc, anachronique), il consiste avant tout à considérer que le monde déchu dans lequel nous sommes n’est que le pâle et malheureux reflet du monde créé à l’origine par le Dieu bon (auquel seul ils rendent un culte), ce qui induit la question de savoir quel rôle le Mauvais a joué dans cette catastrophe — comment disculper totalement Dieu du mal (on voit que la question reste actuelle). René Nelli a mis en lumière dès les années 1960 que les cathares d’Occident, Occitans et Italiens particulièrement, ont repris la pensée d’Augustin opposant les deux cités pour attribuer la mauvaise au Néant. Pour les cathares, le Néant en question devient une réalité mauvaise, due à un Principe mauvais. Idée refusée par les théologiens catholiques d’alors, qui étaient bien embarrassés pour la définir : le mot “dualisme” n'existait pas, le mot “monothéisme”, pour l’opposer à un supposé “dy-téisme”, n’existait pas non plus. Restait l’analogie : "manichéens", ou “cathares”… voire croyant en deux dieux. Au XVIIe siècle, Bossuet ne fait pas encore sienne la notion philosophique de l’hérétique protestant Bayle, “dualisme”, mais reprend les mots “manichéisme”, ou “catharisme”, pour désigner ce qu’il considère comme une ancienne branche de l'hérésie plurielle protestante : la branche albigeoise…

RP

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dimanche 21 décembre 2025

Une civilisation effacée

« Rien n'est plus cruel envers le passé que le lieu commun selon lequel la force est impuissante à détruire les valeurs spirituelles ; en vertu de cette opinion, on nie que les civilisations effacées par la violence des armes aient jamais existé ; on le peut sans craindre le démenti des morts. On tue ainsi une seconde fois ce qui a péri, et on s'associe à la cruauté des armes. » (Simone Weil, Le Génie d'Oc)




Visionnaire Simone Weil !
Qu'est-ce d'autre que la violence des armes qui a substitué aux refuges des cathares des "forteresses royales", scellant dans la pierre et les ruines la destruction des valeurs spirituelles d'une civilisation effacée ? Est-ce cela que l'on veut consacrer comme "patrimoine de l'Unesco" : un nouvel effacement de la mémoire enfouie des victimes — après que leur identité ait été "déconstruite" et niée ?

Après cela, ne resterait plus qu'à se ranger à la thèse en vogue : les cathares, leurs textes, leurs traces, leurs rituels, leurs traités complexes (fussent-ils conservés par des non-catholiques, comme les vaudois passés à la Réforme), ne seraient qu'inventions catholiques inquisitoriales destinées à persécuter des hérétiques imaginaires ! Circulez, tout est effacé, il n'y avait rien à voir…


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vendredi 31 octobre 2025

Du "chat" des cathares à Halloween...



Suite de...

Jules Michelet (La sorcière,1862) a eu l'intuition que la sorcellerie était liée à des croyances populaires réelles et non à une simple invention. Carlo Ginzburg (Le Sabbat des sorcières, 1989) a ensuite utilisé la méthode historique rigoureuse pour prouver et décortiquer cette intuition, en distinguant clairement les fantasmes des juges des traditions des accusés.

La relation entre Michelet et Ginzburg sur la sorcellerie reflète, d'une autre façon, le débat sur l'étude du catharisme entre l'invention totale (thèse "déconstructiviste") et l'existence d'un substrat culturel réel, tel qu'on le trouve chez des auteurs plus anciens comme Napoléon Peyrat (Histoire des Albigeois, 1870-1872), ou récents, comme Jean Duvernoy (Le catharisme : La Religion des Cathares, 1976).

Ginzburg et les historiens comme Duvernoy (suivant l'intuition de Michelet et Peyrat) partagent la conviction qu'il est possible de dégager, par une lecture critique des sources judiciaires et répressives, la réalité d'un phénomène culturel ou religieux populaire qui a été la cible de la persécution, même si cette réalité est très différente du stéréotype que les persécuteurs ont créé.

Reprenons ce que nous développions précédemment, notant une diabolisation de l’enseignement cathare : "Le diable est le Créateur de la matière" (doctrine cathare) : donc les cathares honorent le diable en tant que créateur du monde (accusation polémique) : si le diable est le Maître du Monde, alors les hérétiques doivent nécessairement lui rendre un culte et l'adorer. Si le diable est un dieu (le Mauvais Principe pour les dyarchiens) et le Créateur du Monde, alors les hérétiques ne font que l'honorer en tant que créateur et maître des choses terrestres. Un culte du diable est mis en scène dans un rite infâme et anti-chrétien (inversion du culte, rejet des sacrements, actes obscènes) et prend la forme d'une adoration d'un animal (le chat-diable : katze / ketzer ; catus / cathari), symbole de la bestialité, de la luxure, et de la matière. Culte que l'on trouve dénoncé concernant les dualistes (i.e. cathares) chez Gautier Map (Nord), Alain de Lille (Occitanie), Conrad de Marbourg (Rhénanie).

Réputés par leur ennemis, sur la base de leur dualisme, "adorateurs du diable", la persécution des cathares va s'étendre à d'autres "adorateurs du diable", les "sorciers" et "sorcières". On les retrouve dès le XIVe s., avant l'explosion des persécutions aux XV-XVIIe s., dans un culte du chat (d'origine anti-cathare) — cf. la reprise du chat noir dans l'imaginaire sur les sorcières — devenant un culte du bouc (renvoyant aux figures des divinités sylvestres, aux faunes, et aux satyres).

Derrière ces dérives, il y a (comme l'a perçu Duvernoy dans la suite de l'intuitif Peyrat) un réel mouvement dualiste pour les cathares ; de même qu'il y a un réel reliquat d’un culte chamanique de Diane pour les sorciers et sorcières (comme l'a perçu Ginzburg dans la suite de l'intuitif Michelet) ; cela derrière l'interprétation paranoïaque qui a tout confondu : les sorcières (daïmoniales) se rendant au sabbat (juif) pour leurs vauderies (vaudoises) ! L'imagination a fait le diabolique, mais n'a pas éliminé le réel duquel elle s'est autorisée, à l'appui des persécutions et de la torture et d'un poids théologique remontant à Antiquité chrétienne, voyant glisser le sens du grec daïmon au terrifiant démon.

Dans le contexte philosophique et culturel grec (avant sa "christianisation" complète), le terme daïmon n'avait pas la connotation forcément maléfique qu'il a prise par la suite. Un daïmon était généralement considéré comme une entité spirituelle intermédiaire entre les dieux et les mortels. Il pouvait être un esprit de héros défunts, une divinité mineure, ou un génie. Il était moralement ambivalent. Il pouvait être un eudemon (bon esprit, d'où le mot "eudémonisme") ou un kakodemon (mauvais esprit). Socrate, par exemple, parlait de son daimonion comme d'une voix intérieure, un signe divin ou une intuition morale.

Dans le judaïsme hellénistique et le Nouveau Testament, les divinités du polythéisme grec sont relues comme des idoles et comme telles des "esprits mauvais" qui égarent l'homme du culte du Dieu unique. Dans les Évangiles (et notamment Marc), le terme daimon et ses dérivés (daimonizomaï – être tourmenté par un démon) sont le plus souvent utilisés de manière interchangeable avec pneumata akatharta – les "esprits impurs". Ces esprits sont la cause de maladies et de souffrances, mais leur rôle principal est d'être des agents d'opposition à la souveraineté et à l'autorité divine, que le Christ et les Apôtres combattent spectaculairement, signe pour la foi qu'ils initient l'avènement du Royaume à venir.

Dans les relectures ultérieures du Nouveau Testament, apparaît au milieu du IIIe s. ce qui correspondra au futur ordre mineur d'exorciste : d'abord informel, comme en témoigne Hippolyte de Rome (dans sa Tradition Apostolique, 215 env. : « Si quelqu'un dit posséder le don d'exorcisme, il ne lui sera pas imposé les mains [il ne sera pas ordonné]. La grâce est pour lui manifeste. » Allusion aux Actes des Apôtres où le don l'Esprit peut suivre ou précéder l'imposition des mains - cf. Ac 11) ; d'abord informel, l'exorcisme comme ministère ordonné sera l'une des étapes préparatoires au baptême pour les catéchumènes. Il ne s'agissait pas de chasser un démon personnel, mais de purifier l'individu de l'emprise générale du péché originel. L'acte symbolisait la rupture avec les anciennes divinités (les daimones) et l'entrée sous la seigneurie du Christ.

Plus tard, en lien avec la conversion de l'Empire romain et la sacerdotalisation du ministère presbytéral, apparaîtra, outre l'ordre mineur d'exorciste (son obligation a été abolie par Paul VI en 1972) un ministère spécial d'exorcisme, relevant du pouvoir épiscopal et toujours en cours, mutatis mutandis, nettement atténué par la prudence — Code de Droit Canonique de 1983, can. 1172.

Mais au Moyen-Âge on n'en est pas à la prudence de 1983, et suite à la publication de la bulle pontificale Super illius specula, émise par Jean XXII vers 1326 ou 1327, on va passer à une autre étape : la bulle assimile les pratiques superstitieuses à l'hérésie. Le pape donne aux inquisiteurs le droit de poursuivre les auteurs de certaines pratiques magiques et d'invocation démoniaque comme des hérétiques — à l'instar des cathares. Hérétiques et donc légalement persécutables.
La bulle fournit le cadre juridique et théologique qui sera repris plus tard (plus d'un siècle après) par les auteurs du Malleus Maleficarum (1486-1487) et par les inquisiteurs qui lanceront la véritable chasse aux sorcières. Elle transforme le sorcier / la sorcière en adorateur du diable, un ennemi bien plus dangereux qu'un simple faiseur de maléfices.

L'idée qu'il s'agit, concernant les accusés, de sorciers, s'appuie sur la traduction latine (maleficus) d'un terme qui dans la Bible hébraïque vise essentiellement l'idolâtrie, et que la Bible des LXX (suivie par le Nouveau Testament) a rendu par pharmakon (que l'on pourrait traduire en termes modernes, pour rendre l'aspect néfaste dénoncé, par "empoisonneur").

Au Moyen Âge, suivant le latin, on a maleficus, ou malefica, traduit en français par sorcier, sorcière (jeteur de sort). Cela en lien avec l'idée de magie, dans une déformation du terme qui désigne d'abord les prêtres zoroastriens de la Perse, perçus positivement chez Matthieu (ch. 2, la visite des Mages). Un glissement ultérieur s'appuie sur le personnage de Simon le Mage (Actes 8, 9 sq.), présenté comme étant aussi douteux, voire charlatan...

Voilà quoiqu'il en soit qui, parlant du pouvoir des jeteurs de sorts, nous parle du pouvoir sur les sorts (avec ceux qui sont censés les jeter) de l'Église hiérarchique romaine, qui va de la sorte jusqu'au monde spirituel, des deux côtés du ciel. Cela fait partie de ce que la Réforme remettra en cause avec les Indulgences, qui disent aussi que l'Église romaine a pouvoir même sur ceux qui sont décédés (l'autre côté du ciel). (L'affichage des 95 de Luther contre les Indulgences est donné le 31 octobre, jour où cet acte fondateur est commémmoré — même date que Halloween : cf. infra.)

La Réforme se basant sur l’Épître aux Hébreux (2, 4), affirmera que ce pouvoir (et les miracles spectaculaires du Nouveau Testament) a cessé avec les Apôtres (ce qui inclut même les exorcismes spéciaux), et vaut aussi pour Marc 16,17-18, où ce qui est annoncé évoque clairement Paul — saisissant les serpents (Actes 28, 3) et maîtrisant les daïmonia (Ac 16, 16) —, mais pas les clercs ultérieurs !

Mais cela ne sera pas suffisant pour que le monde protestant du XVIe abandonne la chasse aux sorcières, non plus que son parallèle catholique, malgré la citation attribuée à Luther, du fait qu'elle cadre parfaitement avec son enseignement : répondant à une personne désespérée croyant avoir vendu son âme au diable, le Réformateur aurait répondu « Ta vente n'est pas valable, car ton âme ne t'appartient pas, elle appartient à Jésus-Christ. » — Luther : « Quand le diable te jette tes péchés à la figure et déclare que tu mérites la mort et l'enfer, dis-lui ceci : "J'admets que je mérite la mort et l'enfer. Qu'importe ? Car je connais Celui qui a souffert et a fait satisfaction à ma place. Il s'appelle Jésus-Christ, Fils de Dieu, et là où Il est, je serai aussi !" »

Cette conviction du Réformateur n'empêche pas qu'au civil (chez lui comme chez Calvin) on admet les théories issues du Moyen Âge tardif parlant de pactes avec le diable, ce qui, à soi seul, malgré l’inefficacité sur les âmes, vaut répression.

D'où la chasse aux sorcières aussi avérée dans le monde protestant que catholique, monde catholique où la fonction d'exorciste s'est maintenue. Elle fera retour dans le protestantisme, mais de façon informelle, dans les mouvements charismatiques et pentecôtistes, risquant un retour à un passé terrible ignoré... Vu la leçon reçue du passé, le côté formel de l'Église catholique permettra à celle-ci (qui n'a pourtant rien abandonné de sa compréhension des choses) de limiter par la suite fortement les dégats.

Avant que les philosophes des Lumières ne remettent en question l'existence même du surnaturel diabolique agissant sur les personnes, des juristes et des penseurs ont utilisé la raison pour dénoncer la méthode judiciaire des procès : côté catholique, des figures comme le jésuite Friedrich Spee (Cautio Criminalis, 1631) n'ont pas nié la possibilité du diable, mais ont utilisé la raison pratique pour déconstruire les aveux. Spee a démontré que les aveux des sorcières étaient illogiques, contradictoires et produits uniquement par la torture. Son argument reposait sur le principe rationnel de la non-fiabilité des preuves obtenues sous la contrainte.
Paradoxalement, les tribunaux de l'Inquisition romaine et de l'Inquisition espagnole ont souvent été plus sceptiques et moins sanglants dans les procès de sorcellerie que les tribunaux civils et épiscopaux locaux, exigeant des preuves plus rigoureuses et rejetant la réalité du sabbat. Cette distinction permet à l'Église de pointer du doigt les abus de l'autorité séculière plutôt que de l'institution ecclésiale centrale.

Chez les Réformés, des théologiens comme le Hollandais Balthasar Bekker (Le Monde Enchanté, 1691) ont appliqué une forme précoce de rationalisme cartésien à la théologie (Bekker emboîte le pas à Johann Weyer qui, dès le XVIe s., avance dans Des prestiges des démons, publié en 1563, que la sorcière est la victime d'une illusion ou d'une maladie, pas une hérétique puissante). En insistant sur l'ordre et la rationalité de la Création de Dieu, il a soutenu que le diable était trop limité pour exercer un pouvoir magique réel, réduisant la sorcellerie à l'illusion ou à l'impossibilité et minant ainsi sa base légale. Le scepticisme poussait à ignorer le pacte démoniaque (l'aspect irrationnel / surnaturel) et à se concentrer uniquement sur le dommage réel et prouvable (le maleficium) ou, selon la lecture que faisait déjà la LXX, l'empoisonnement (crime matériel). Si l'accusation ne tenait que sur des actes illusoires (vol de nuit, sabbat), elle devait être rejetée.

Ce mouvement de la fin du XVIIe siècle a ainsi transformé la question de la sorcellerie, la faisant passer d'une question théologique (le péché d'hérésie / démonolâtrie) à une question juridique et pénale (le crime d'escroquerie, de fraude, ou même d'homicide — où il serait prudent désormais de traduire le vocable biblique, non par "sorcier/sorcière" ou "magicien/ne", mais plus littéralement, comme l'avaient fait la LXX et le Nouveau Testament, par "empoisonneur/euse").

Les Lumières, ensuite, ont simplement codifié et popularisé ces arguments rationalistes et sceptiques, faisant de l'arrêt des procès un principe central de leur programme de réforme — qui vaudra aux Églises un discrédit durable pour un passé terrible, arrière-plan d'une future popularité des sorcières...

*

Le passage des bûchers à la popularité actuelle des sorcières (notamment à Halloween, mais aussi dans la culture populaire moderne) est un fascinant renversement de l'image historiquement négative et terrifiante en une figure festive, puissante et parfois même iconique. Ce cheminement est le résultat d'une réappropriation culturelle progressive. (Cf. en parallèle antécédent, le mythe, christianisé, du Père Noël.)

Le féminisme a réhabilité l'image de la sorcière en transformant le récit de son accusation en celui d'une victime / héroïne : pour de nombreuses féministes, la chasse aux sorcières n'était pas un simple zèle religieux contre le diable, mais une campagne systémique pour contrôler et éliminer les femmes qui échappaient à l'autorité masculine (médecins populaires, sages-femmes, femmes célibataires, veuves). Elle est vue comme le premier grand féminicide de masse de l'ère moderne. Le cri de ralliement "We are the granddaughters of the witches you couldn't burn" (Nous sommes les petites-filles des sorcières que vous n'avez pas réussi à brûler) résume cette réappropriation.

Après la fin des procès de sorcellerie, l'image de la sorcière a migré du tribunal vers la fiction, évoluant en plusieurs étapes : initialement, la sorcière reste une figure de méchante dans le folklore et les contes de fées. Elle est la femme âgée, méchante, qui utilise la magie, i.e. l'empoisonnement, pour nuire : la sorcière moderne se consolide autour de clichés visuels popularisés par la littérature jeunesse et le cinéma : nez crochu, chapeau pointu, balai, chat noir (l'image de la sorcière, par ex. celle de Blanche-Neige, est souvent liée au poison, reprenant la tradition de la LXX — pharmakon). Ces éléments renforcent une figure grotesque et inoffensive, éloignée de la menace sérieuse du pacte démoniaque. À partir des années 1960 et 1970, la sorcière est réhabilitée, le plus souvent sous l'influence des mouvements féministes. Elle devient le symbole de la femme puissante, indépendante, non-conformiste et en accord avec la nature. Des séries télévisées et des romans (comme Ma sorcière bien-aimée ou plus tard Harry Potter) transforment la sorcière de victime ou de méchante en héroïne ou en figure de résistance.

Le rôle de la sorcière à Halloween est central dans sa popularité actuelle : Halloween est lié à la fête celte de Samhain, marquant la frontière entre le monde des vivants et celui des morts. La sorcière, historiquement associée aux rites de la marge entre les deux mondes, à la nuit et au contact avec l'au-delà, s'intègre naturellement à ce thème. Dans le contexte de la fête moderne, la sorcière est une figure de costume qui sert à canaliser la peur de manière ludique et contrôlée. L'image est devenue totalement sécularisée ; elle n'est plus une menace spirituelle ou légale, mais un divertissement. Elle est devenue une icône incontournable, aux côtés des fantômes et des vampires, car elle représente un surnaturel censément non religieux idéal pour une fête moderne. (L'image de la sorcière est devenue un produit culturel très rentable, de la mode aux films pour adolescents, soulignant souvent ses qualités de sagesse, d'autonomie et de connexion mystique.)

Écho médiéval : le chat noir des cathares, le chapeau pointu imposé aux juifs, le sabbat... mais comme symbole de libération ! Effet imprévu des dérives antérieures...

R.P.

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mardi 30 septembre 2025

Tibet / Chine — passé cathare / "forteresses royales"

Le pog de Montségur (photo sur le fb de Chantal Audabram)


Un parallèle troublant… celui de deux exemples qui soulèvent la question de la substitution d'une mémoire et d'une identité locales (Tibet / cathares) par une histoire et une identité imposées par une puissance centrale ou dominante (Chine / Royauté française).


1. Effacement du Tibet par la Chine

La politique chinoise au Tibet depuis l'annexion en 1950 est souvent décrite comme une tentative de sinisation et d'effacement culturel.

Substitution culturelle et religieuse : Le bouddhisme tibétain, pilier de l'identité tibétaine, a été sévèrement réprimé, notamment lors de la Révolution culturelle (destruction de plus de 90 % des monastères, d'après certaines estimations).

Contrôle politique et démographique : La région a été intégrée, et son autonomie est considérée comme un mythe par les critiques. L'arrivée massive de colons Han (ethnie majoritaire chinoise), encouragée par des projets d'infrastructure comme la voie ferrée vers Lhassa, a rendu les Tibétains minoritaires dans de nombreuses villes, menaçant ainsi la cohésion et l'identité tibétaines.

Langue et éducation : Le chinois (mandarin) est devenu la langue principale de l'enseignement au-delà du primaire, limitant la diffusion de la langue tibétaine dans l'espace public et administratif, contribuant à un effacement progressif.

Réécriture de l'histoire : Le gouvernement chinois publie des "Livres blancs" qui présentent le Tibet comme faisant historiquement et intégralement partie de la Chine, transformant son histoire en une région "libérée" du "servage théocratique" en 1959, niant l'existence d'un Tibet indépendant.

Le nom officiel utilisé par la Chine pour désigner la région correspondant au Tibet central et occidental est Xizang.

L'utilisation insistante de ce terme par le gouvernement chinois, y compris dans ses communications internationales (comme dans les "Livres blancs" officiels) au lieu du terme historique et largement reconnu de "Tibet", est un point de friction majeur et est perçue par beaucoup comme une stratégie d'effacement de l'identité tibétaine.


2. Effacement du passé cathare par les "Forteresses Royales"

Dans le Sud de la France, l'histoire des châteaux désignés habituellement sous le nom de "châteaux cathares" est étroitement liée à la Croisade contre les Albigeois (1209-1229) et à la répression du catharisme.

Le catharisme et les châteaux : Les cathares, religieux ascétiques, ne possédaient pas de biens matériels et n'ont pas construit de forteresses. En revanche, certains châteaux (comme Montségur, Quéribus, Peyrepertuse) étaient des possessions de seigneurs locaux (les "faidits") qui étaient des soutiens et des protecteurs du catharisme, voire parfois des croyants des cathares. Ces forteresses sont devenues des lieux de résistance, Montségur étant le symbole le plus poignant (chute en 1244).

La reprise royale : Après la victoire de la royauté française sur les seigneurs occitans, les châteaux clés qui avaient résisté ou servi de refuge aux cathares ont été confisqués par le roi de France (Saint Louis IX, puis Philippe le Hardi). Ils ont été massivement reconstruits, démolis et rebâtis selon les plans capétiens (un style très rationnel et efficace, comme les modèles du Louvre), et transformés en forteresses royales avancées sur la nouvelle frontière avec l'Aragon.

La dénomination "Forteresses Royales du Languedoc" est utilisée, notamment pour une candidature à l'UNESCO, pour souligner le devenir architectural et stratégique de ces sites après la croisade. C'est l'étape où ils sont devenus des symboles du pouvoir centralisateur français et de l'annexion du Languedoc au Royaume. Le terme "châteaux cathares" évoque le drame historique et la résistance occitane-cathare, même s'il est historiquement imprécis quant aux constructions originelles.

Le passage du statut de refuges cathares / châteaux seigneuriaux occitans à celui de "forteresses royales" symbolise l'effacement politique et militaire de l'autonomie occitane et du catharisme, et l'implantation durable d'une nouvelle identité royale et française dans le Languedoc.


Dans les deux cas, la question pose une tension entre la mémoire locale (culture tibétaine et bouddhisme / mémoire occitane et cathare) et le récit historique et politique de la puissance dominante (sinisation par la Chine / annexion et construction nationale par la France capétienne).

Au Tibet, un processus d'assimilation sous une forte répression, tandis que le Pays cathare est un exemple historique de substitution politique et de récupération architecturale et mémorielle par l'État central : la dénomination ne peut qu'être sujette à débat !


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jeudi 28 août 2025

À propos des citadelles du vertige proposées à l'Unesco comme "forteresses royales"

Une tribune de l'Obs, écrite par Arnaud Fossier, nous affirme "que nous ne les connaissons [les hérétiques cathares] qu’au travers de traités rédigés par des clercs catholiques à la fin du XIIe siècle, qui leur sont naturellement très hostiles".
C'est nettement incomplet, pour ne pas dire faux ! Les cathares nous ont laissé, notamment :

deux traités de théologie en latin : un "traité anonyme" conservé dans un Liber Contra Manicheos (daté selon les spécialistes soit du début XIIIe soit de la fin du XIIe siècle, Occitanie), et, développant une théologie similaire, le Livre des deux Principes / Liber de duobus Principiis (XIIIe siècle, Italie), au titre éloquent sur leur théologie ;
trois rituels : un en latin, en annexe du Livre des deux Principes ; deux en occitan, un dit de Lyon (où il est conservé), en annexe d'un Nouveau Testament traduit en occitan par les cathares, un dit de Dublin (où il est conservé) ; auxquels rituels cathares on peut ajouter le rituel bosniaque de Radoslav, parallèle bogomile attestant le contact bogomilo-cathare ;
d'autres traités de théologie produits par les cathares accompagnant le "rituel de Dublin" : une longue glose du Pater, une Apologie de la vraie Église de Dieu. (voir les PRÉCISIONS ICI et ICI).

RP

(Sur ces citadelles du vertige, VOIR ICI)



PS. La tribune de l'Obs d'Arnaud Fossier annnonce en « chapeau » que transformer « les châteaux cathares en forteresses royales languedociennes n’est pas du révisionnisme ».

Voire ! Par avance, en 1942, Simone Weil répondait, parlant de « traces », dans une nette allusion aux chateaux qui subsistent :
« Rien qu'en regardant cette terre, et quand même on n'en connaîtrait pas le passé, on y voit la marque d'une blessure. Les fortifications de Carcassonne, si visiblement faites pour la contrainte, les églises dont une moitié est romane, et l'autre d'une architecture gothique si visiblement importée, ce sont des spectacles qui parlent. Ce pays a souffert la force. Ce qui a été tué ne peut jamais ressusciter ; mais la piété conservée à travers les âges permet un jour d'en faire surgir l'équivalent, quand se présentent des circonstances favorables. Rien n'est plus cruel envers le passé que le lieu commun selon lequel la force est impuissante à détruire les valeurs spirituelles ; en vertu de cette opinion, on nie que les civilisations effacées par la violence des armes aient jamais existé ; on le peut sans craindre le démenti des morts. On tue ainsi une seconde fois ce qui a péri, et on s'associe à la cruauté des armes. La piété commande de s'attacher aux traces, même rares, des civilisations détruites, pour essayer d'en concevoir l'esprit. L'esprit de la civilisation d'oc au XIIe siècle, tel que nous pouvons l'entrevoir, répond à des aspirations qui n'ont pas disparu et que nous ne devons pas laisser disparaître, même si nous ne pouvons pas espérer les satisfaire. » (Simone Weil, in Cahiers du Sud, numéro spécial Le Génie d'Oc et l'homme méditerranéen, février 1943)


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mercredi 20 août 2025

Les ex-châteaux cathares devenus "forteresses royales"

“L'an 1244 fut pris, dans le diocèse de Toulouse, un castrum inexpugnable. Deux cent vingt quatre hérétiques y furent brûlés”. Gérard de Frachet, o.p., décédé en 1271 (cité par Michel Roquebert, L'épopée cathare, vol.IV)
Image : reconstitution hypothétique de la butte de Montségur avant la conquête royale



… Œuvre d'un “comité scientifique” (Association Mission Patrimoine Mondial) chargé du dossier en vue d'un classement par l'Unesco, l'institution est censée suivre la thèse voulant qu'avant la conquête de ces lieux par la royauté française, il n'y ait rien eu sous les nouveaux remparts : captation ? remplacement ? substitution ? Comment faut-il appeler cela ? L'Unesco semble coutumière de l'adoption de ce genre d'avis “scientifiques”…

… On remplace, on substitue… Car AVANT cette substitution et reconstruction, il y avait bien quelque chose en ces lieux changés par la suite en “forteresses royales”. C'était des places fortes, nombreuses à avoir servi de refuge aux persécutés cathares (*) (encore faut-il qu'on leur concède d'avoir bien existé !), d'où la légitimité de l'ancienne appellation : “châteaux cathares”, même si les cathares n'étaient évidemment pas des bâtisseurs de châteaux. Ils y ont pourtant bien été pourchassés.

L'Unesco est apparemment coutumière du fait, disais-je :
Le 18 octobre 2016 la même Unesco approuvait une résolution sur les problèmes Israël-Palestine, postulant qu'avant la colonisation arabe de ladite terre au VIIe siècle, colonisation arabe qui faisait elle-même suite à la colonisation romaine puis byzantine, il n'y aurait rien eu : la destruction des symboles juifs, comme le temple en 70, aurait vu disparaître la population juive : sa soumission par Rome puis par les Arabes aurait impliqué qu'il n'y avait plus de juifs (il y en a toujours eu, leurs descendants fussent-il parfois, pour certains, pas pour tous, convertis au christiansime sous la colonisation byzantine ou à l'islam sous la colonisation arabe, puis turque).
L'Unesco suivait donc, en 2016, la thèse de l'occultation totale du fait qu'il y avait là d'abord un temple, thèse qui se traduisait par la disparition du nom “Mont du Temple" pour ne retenir que celui de sa reconstruction ultérieure en Al-Aqsa Mosque/Al-Haram Al Sharif

Comme aujourd'hui, en ex-terre d'Oc, les forteresses reconstruites — comme l'a montré Michel Roquebert écrivant sur ces “citadelles du vertige” (**) — en “forteresses royales”, recouvrent sous l'oubli et l'occultation, selon la thèse “scientifique” proposée à l'Unesco, plusieurs lieux de refuge (*) des cathares disparus… Lieux aujourd'hui réduits en ruines

RP

(*) Châteaux ayant servi de refuge aux cathares :
Montségur : C’est le plus célèbre, véritable place forte cathare. Il abrita la communauté et l’Église cathare, assiégée en 1243-1244. Plus de 200 cathares y périrent sur le bûcher à la reddition.
Quéribus : Après la chute de Montségur, il servit de dernier refuge à certains cathares qui s’y replièrent. Il fut l’une des deux dernières places fortes à tomber.
Puilaurens : A accueilli des cathares persécutés, bien que le château n’ait pas subi d’assaut majeur. Il reste un site avéré d’accueil de cathares.
Roquefixade : Également mentionné comme ayant servi de refuge et de lieu de résistance pour les albigeois cathares.
Lastours (ensemble de 4 châteaux) : Sous le site croisé de Lastours, Cabaret fut un pôle important pour l’activité religieuse cathare et a abrité notamment des maisons d’évêques cathares. Il fut assiégé à deux reprises, résistant longtemps à la Croisade.
Termes : Fut soutenu par des seigneurs favorables aux cathares et subit un siège, mais il est plus symboliquement associé à la Croisade qu’à un refuge actif de cathares.
D’autres châteaux, comme Peyrepertuse ou Aguilar, sont aujourd’hui inclus dans le parcours touristique dit du Pays cathare, mais leur rôle d’abri effectif pour les cathares est discuté.

(**) Pourquoi ne pas proposer ce titre, “citadelles du vertige”, qui aurait l'avantage de ne pas se prononcer sur la question de l'avant ou après conquête ?


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mardi 19 août 2025

Comment peut-on croire qu’ils n’aient pas existé ?



Il s’agit de l'hérésie cathare… L’idée de l’“invention” de l’hérésie en question a germé dans l’esprit de quelques participants à un colloque intitulé “Inventer l’hérésie ?” (Nice 1996, actes parus en 1998), titre avec un point d’interrogation, mais finissant par postuler sa réponse et débouchant finalement sur l'affirmation selon laquelle l’hérésie serait le fruit, sous-entendu dans le point d'interrogation, d’une invention de ses ennemis. L’idée est brillante mais commence par un déficit troublant : l'ignorance (délibérée ?) de la question théologique ! Décidément troublant quand on parle d’hérésie médiévale !

Ce pourquoi je n’ai jamais pu adhérer au postulat, ni aux débouchés et développements de cette idée de base — depuis la négation du nom cathare qui est attribué à l’hérésie par, entre autres, un concile œcuménique médiéval (Latran III, 1179) (rien que ça !), jusqu’à la non-prise en compte de ce que signifie un tel mot, référence allusive au dualisme de l'hérésie, qui fait alors souvent préférer à ce mot celui de “manichéisme”, ce terme qui désignait le dualisme avant que ce nouveau mot, “dualisme”, ne soit forgé au XVIIe siècle par Pierre Bayle…

S’ajoutent d’autres développements des partisans de l’“invention” de l’hérésie, depuis l’appui sur Raffaello Morghen lu très rapidement : dans les années 1950, l’historien italien insiste pertinemment sur la dimension de protestation morale de l’hérésie, sans nier pour autant sa spécificité dogmatique : dualiste, i.e. au Moyen Âge (avant l'existence du mot “dualiste”) manichéenne, ou cathare… Jusqu’à l'affirmation que le mot, cathare, serait apparu dans mouvements régionalistes occitans des années 1960… concédant parfois qu’il aurait été inventé au XIXe s. par l'historien protestant alsacien Charles Schmidt — au prix de l’oubli de Bossuet qui l’emploie deux siècles avant Schmidt pour contrer les protestants qui préfèrent parler d’Albigeois pour éviter la connotation dualiste de cathares. Schmidt ne fait que concéder à Bossuet qu’en regard des sources médiévales (qui ne sont pas que rhénanes !) il faut bien parler de cathares, i.e. manichéens… Et, last but not least, l’ignorance totale de l'œuvre de Jean Duvernoy qui, dès les années 1970, mettait en lumière l'essentiel, la thèse utile, des affirmations des partisans de l’“invention”…

On pourrait multiplier les exemples des déficits de la thèse de l’“invention”, dont la faille première est l’ignorance (délibérée ?) de la question théologique… Ce pourquoi je n’ai jamais pu adhérer à cette thèse qui semble avoir fini par emporter une adhésion médiatique assez vaste : je suis entré en étude du catharisme par la théologie de Thomas d’Aquin, sans m’être tout d’abord penché sur la question cathare. Sauf une note de bas de page de mon mémoire de maîtrise, soutenu en Janvier 1984, première interrogation dans un travail qui s'intéressait à la découverte de la nature via l'Aristote arabe par ce théologien du XIIIe siècle, découverte à la base de sa relecture d’Augustin, qui serait aussi celle des Réformateurs, notamment Calvin.

Mon interrogation d’alors, au cœur du constat de cette lecture similaire d’Augustin : pourquoi Thomas avait-il besoin d’aller risquer d’être taxé d’hérésie (et il verra plusieurs de ses thèses condamnées deux ans après sa mort, en 1277 par l’évêque de Paris, avec l'aristotélisme averroïste visé) ? Pourquoi ce risque : ne pouvait-il pas se contenter de son Augustin en l'état, comme tout le monde ? Mais voilà, il se trouve qu’il est entré, au grand dam de ses proches, chez les dominicains, dont la vocation initiale, celle de Dominique, est précisément de lutter contre l’hérésie “manichéenne” par la prédication et l'imitation de l’humilité des hérétiques : l'Ordre des Prêcheurs de Dominique sera mendiant. Or, à lire son introduction de sa Somme contre les Gentils, on voit clairement que Thomas s’intéresse à ces hérétiques que son ordre a vocation de combattre. C’est ce qu’en retiendra Guillaume de Tocco, son hagiographe du début XIVe siècle, au temps de la canonisation de Thomas : à la table du roi (saint) Louis IX, on le voit s'écriant “j’ai trouvé contre les manichéens !” Il a trouvé quoi ? Ce que lui ont indiqué les philosophes arabes, principalement Averroès (musulman) et Maïmonide (juif), ce qui pour lui s’interprête ainsi : si l’on veut être efficace contre les “manichéens” (i.e. “cathares”), qui attribuent la nature au Mauvais, on ne peut pas se contenter d’Augustin, pour qui elle est déficiente, abîmée par le néant. Il y faut, certes en le corrigeant, ce que les philosophes arabes ont reçu d’Aristote : une nature dont l’existence est positive en soi, relevant radicalement du Dieu créateur et bon. Et Thomas d'emboîter le pas à son maître, dominicain aussi, Albert le Grand, en introduisant Aristote dans la théologie chrétienne — à l’instar aussi du franciscain Bonaventure. Mais allant plus loin que son maître et que le franciscain, il renverse la problématique en partant carrément de l'Aristote arabe, certes en le corrigeant pour le rendre chrétiennement acceptable.

L'instrument conceptuel ainsi forgé par Thomas, non sans poser problème à l'institution catholique nettement embarrassée elle aussi, sera jugé suffisamment efficace, par les dominicains d’abord, avant d’être utilisé plus largement, pour être adopté.

La méthode sera fructueuse au point d’être même développée par les mêmes dominicains, élargie par exemple à la question du néant par son confrère Maître Eckhart : pour les cathares, d’après leurs textes (ignorés comme le reste de la théologie par la théorie de l’“invention” de l’hérésie), le néant est attribué, comme toute la création matérielle, au Mauvais. Thomas a pris en charge la question de la création matérielle, Maître Eckhart pensera le néant (ce qui lui vaudra condamnation aussi), comme ne relevant pas du Mauvais, mais au contraire de l’ultime, divin, empruntant pour sa part, essentiellement à Maïmonide, sa théologie négative. Deux exemples de théologiens dominicains attelés à poser une autre théologie que celle sur laquelle s’appuyait le catharisme (aussi bien que le pouvoir temporel de la hiérarchie papale).

La question demeure : comment peut-on croire que les hérétiques n'aient pas existé, notamment si l’on admet que les dominicains des XIIIe et XIVe siècles ont existé, eux et leur théologie ? À moins que l’on ne fasse l'impasse sur leurs théologies respectives…

RP

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dimanche 6 juillet 2025

Cathares et protestants, une filiation oubliée ?




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vendredi 6 septembre 2024

Le vide apparent



Un article du pasteur Michel Jas

« Dans le judaïsme, ce n’est pas parce que nous avons perdu (par la persécution) tous les textes théologiques talmudiques ou mystiques qui peuvent nous éclairer sur l’invention (ou la transmission à partir d’éléments plus anciens) de la kabbale en Languedoc que ce judaïsme pré-hassidique, piétiste et ésotérique n’a pas existé. Dans le christianisme de la fin du Moyen Âge les disputes philosophiques entre les franciscains plutôt augustiniens-platoniciens et les dominicains aristotéliciens avant et après la querelle des universaux nous ont laissé des traces, évidemment plus importantes, mais disséminées.
Les hérétiques sont comme les juifs, leurs œuvres ont été détruites (les A.T. en hébreu comme les Midrashim et le Talmud à peine trouvés étaient brûlés). On connait au sujet des cathares plus de textes de controverse catholiques à leur sujet, et d’inquisition, que leurs propres textes, dont certains ont été redécouverts, quand même, heureusement, malgré tout (4 rituels, deux traités, les originaux occitans du colloque de Montréal)…
Leur négation est un affront aux petits, aux minoritaires et à l’histoire… Je trouve formidable que certains membres du clergé catholique se soient intéressés à eux aux XIXe siècle et XXe (avant Vatican II), quand on pense que leurs devanciers au Moyen Âge voulaient à tout prix faire taire puis disparaître les traces de la dissidence… !
Les cathares avaient des rites particuliers qui ne ressemblent pas à quelque chose de ‘bricolé’ à la va vite, mais au contraire qui témoignent de quelque ancienneté.
Les cathares sont porteurs d’une théologie qui a sa place dans le mouvement des idées : il faut lire ce qu’ils ont écrit et la réponse de l’orthodoxie catholique de leur époque ! » […]

L'article complet ICI.


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mercredi 10 avril 2024

Ré-existence des cathares ?

Image sur France Culture


France Culture, 8 avril 2024, Marguerite Catton interviewe l’historien Julien Théry, lui demandant d’entrée si les cathares ont existé. Elle a sans doute écouté l’émission diffusée quelque temps auparavant (21 septembre 2023), où, invité avec sa collègue Alessia Trivellone par Xavier Mauduit pour Le cours de l’Histoire, “Hérétiques, l'invention des cathares”, l’historien et sa collègue nous ont permis de savoir que ce mot n’aurait jamais été utilisé au Moyen Âge pour l'Occitanie.

Peut-être aussi l'intervieweuse a-t-elle consulté Wikipédia, article “Catharisme”, citant en note J. Théry à son appui : “Le nom de ‘cathares’ a été donné par les adversaires de ce mouvement et il faut noter qu'il est tout simplement absent des milliers de protocoles de l'Inquisition languedocienne, où il n'est mentionné par aucun inquisiteur, accusé ou témoin de la persécution, pas plus qu'il n'est présent chez quelque auteur médiéval ou dans quelque récit de la croisade albigeoise que ce soit.”

Passons sur l’incohérence de cette phrase… “Le nom ‘cathares’ a été donné par les adversaires de ce mouvement”… Mais il n’est pas mentionné, “pas […] présent chez quelque auteur médiéval”. Il faudrait savoir : donné par les adversaires du mouvement ou présent chez aucun auteur médiéval ?… On apprécierait une explication… peut-être de J. Théry, référé en note par Wikipédia pour appuyer cette proposition.

Mais revenons à France Culture. Réponse de J. Théry à Marguerite Catton : le mot “cathares” a bien été utilisé au Moyen Âge, dit-il ce 8 avril ! La surprise passée, je ne peux m’empêcher de penser à ce que son collègue de sa TV en ligne Le Média, Théophile Kouamouo, a appelé antan (2006), à propos d’un tout autre sujet, “révisionnisme évolutif”, qui consiste à finir par admettre l’inverse de ce que l’on a dit jusque là, en donnant l’impression que c’est déjà ce qu’on voulait dire quand on disait le contraire. Citons Th. Kouamouo, article “Révisionnisme évolutif” (Le Courrier d’Abidjan — n° 756, mercredi 5 Juillet 2006) : “[Après avoir donné une première version des faits,] on se rend vite compte qu’on n’a pas le monopole de l’information, qu’il y a des journaux [ou des historiens] […] qui répercutent les vérités qui nous dérangent […]. On réécrit donc l’Histoire falsifiée qu’on était en train de tenter d’imposer. Non pas en restituant ses droits à la vérité, mais en concédant ce qu’il est désormais impossible de ne pas admettre.” (Cf. infra, en note annexe, l'article complet de Th. Kouamouo *)

J. Théry nous assure que l’ “hérésie”, parfois nommée, donc, “cathare”, inexistante en soi, naîtra de sa persécution après son invention par la réforme grégorienne initiant un “cléricalisme” qui n'existait pas auparavant : en ce sens que l'Eglise catholique, jusque là, n’aurait pas requis que les sacrements fussent administrés par des clercs ordonnés ! (Sic !) Il faudra expliquer cela aux orthodoxes orientaux, qui seront sans doute ravis d’apprendre que leur pratique des sacrements et leur administration par des clercs ordonnés leur est venue de la réforme grégorienne occidentale ! De même que le pape François, cité par J. Théry, sera sans doute ravi d’apprendre que sa dénonciation du cléricalisme et de ses abus signifie une volonté de permettre aux laïcs d'administrer les sacrements de la même façon que les clercs ordonnés ! Et que dire des paroisses en souffrance de manque de prêtres pour célébrer l'eucharistie, d'apprendre que cela vient de la réforme grégorienne, et qu'ils vont bientôt pouvoir se passer de prêtres…

Passé la surprise, on se dit : il aura donc consulté des sources, ou… les travaux de Jean Duvernoy. Sur la réforme grégorienne et son lien avec l’hérésie, il n’est pas inutile en effet de réentendre Jean Duvernoy (Le catharisme. Vol. 2 : L’Histoire des cathares, Privat 1979, p. 79-80) :

"Du milieu du siècle à 1100, [le mouvement que les sources intitulent « manichéen », qui apparaît en Champagne, dans l'Aquitaine et à Toulouse, à Orléans, en Flandre, en Allemagne, en Italie,] disparaît de l'histoire, alors que triomphent la réforme grégorienne et les fondations d'ordres religieux nouveaux, consécutifs à une prédication populaire itinérante. C'est dans cet interrègne apparent de l'hérésie que Jean Gualbert, Bruno, Robert de Molesme, Etienne de Thiers, Girard de Salles, Vital de Mortain, Bernard de Turon, Robert d'Arbrissel, les moines d'Hirsau, Jean de Méda, soulèvent les foules avant de fonder Vallombreuse, la Chartreuse, Cîteaux, Grandmont, Savigny Fontevrault, les Humiliés, ou d'éphémères communautés de laïcs ; dans cette période aussi que l'anticléricalisme, ou du moins la censure ouverte du clergé contemporain, est la doctrine officielle de l'Eglise, et ceci à partir et sous l'impulsion de Pierre Damien ; dans cette période que la Pataria milanaise attaque avec de gros effectifs la hiérarchie conservatrice.
Pendant cette période, le mot d'hérésie est réservé, par le parti « grégorien », au clergé simoniaque et concubinaire ; par ce clergé aux partisans de la réforme
(1).
Le seul cas de répression, au cours de ce demi-siècle, est celui de Ramihrd, un prêtre brûlé par les gens de l'évêque de Cambrai en 1077 pour avoir refusé les sacrements des simoniaques (évêque compris). Grégoire VII lui donna raison et demanda à l'évêque de Paris d'excommunier la ville
(2).
On pourrait discuter longuement le point de savoir si, dans le tumulte de la querelle des investitures et de la réforme, les hérésies sont passées inaperçues, parce que leur prédication et leurs aspirations étaient en grande partie identiques à celles des réformateurs ; si au contraire elles n'ont plus trouvé d'adhérents, leur clientèle normale étant satisfaite par ailleurs, ou si enfin l'intense courant de foi active déclenché par la réforme a détourné en particulier vers la Croisade, la population de spéculations dogmatiques tendant à l'immobilisme ascétique
(3).
Le XIIe siècle est le siècle d'or des hérésies. Il y a à ce fait trois causes probables, qui agirent plus ou moins isolément.
Le mouvement ascétique et apostolique qui avait animé la réforme n'était pas éteint. Un Henri de Lausanne et même des personnages moins connus comme Eon de l'Etoile ou Pierre de Bruis furent des prédicateurs itinérants suivis de la foule. Henri bénéficia encore, parfois, de l'aval du haut-clergé, comme au Mans.
En s'affranchissant de la classe militaire par la suppression de la simonie et de la patrimonialité des prélatures, l'Eglise acquit une puissance temporelle considérable […]"
.

(1. Sur tous ces points, entre autres : H. Grundmann, Religiöse Bewegungen im Mittelalter, Hildesheim 1961 ; J. v. Walter, Die ersten Wanderprediger Frankreichs, Leipzig 1903 ; A. Fliche, Etudes de polémique religieuse à l'époque de Grégoire VII, Les prégrégoriens, Paris 1916 et travaux ultérieurs sur la réforme grégorienne ; A. Borst, Die Katharer, pp. 81 et ss., et en dernier lieu le chapitre Orthodox Reform and Heresy de M. Lambert, Medieval Heresy. Popular Movements from Bogomil to Hus, Londres 1977, pp. 39 et ss.
2. Chronique de Baudry, MGH SS. VII, p. 540 ; P. Fredericq, Corpus Inquisitionis hæreticæ pravitatis Neerlandicæ, Gand 1889, p. 11 ; trad. anglaise et discussion dans W.L Wakefield et A.P. Evans, Heresies of the high Middle Ages, New-York et Londres 1969, pp. 95-96.
3. Il va sans dire que le mouvement ascétique était loin d'être absent de la réforme grégorienne. Il est piquant de voir Grégoire VII imposer aux chanoines les trois carêmes de l'Eglise grecque… et des cathares (A. Fliche, op. cit. prox. supra, pp. 300-301). Fin de citation de Duvernoy.)

*

Certes, à l’instar de la réforme grégorienne, l’hérésie médiévale correspond à une réaction morale, comme le soulignait l’historien italien Raffaello Morghen écrivant judicieusement en 1951 dans son livre Medioevo cristiano, que le catharisme était largement une réaction morale contre la hiérarchie ecclésiastique d’alors (y compris pré-grégorienne).

Beaucoup mentionné, notamment par J. Théry, Morghen semble, hélas, peu lu (ou peu compris ?). Pour l’historien italien, en effet, dire que l'hérésie est une réaction morale ne la vide pas de son contenu doctrinal. Au colloque de Royaumont, en 1962, il précisait : « La prépondérance des motifs éthiques, au commencement de l'hérésie, sur les traditions doctrinales paraît ainsi largement confirmée par les sources du 11e siècle. C'est cela qui constitue spécialement un trait d'union entre les mouvements cathare et bogomile […]. Entre le bogomilisme et le catharisme, il y a des analogies évidentes, surtout en ce qui concerne la polémique contre la hiérarchie ecclésiastique, l'appel à la parole et à l'esprit de l'Evangile et le rigorisme moral. Plus tard, au 12e siècle, commencèrent des rapports attestés entre le monde hérétique de l'Orient balkanique et celui de l'Occident, dans lesquels on trouve des réminiscences d'anciennes traditions hétérodoxes, devenues désormais légende, mythe fabuleux, résidu psychologique. » (« Problèmes sur l'origine de l'hérésie au Moyen Âge », Hérésies et société, Actes du Colloque de Royaumont, 1962, p. 126-127.)

À bien le lire, Morghen ne cautionne pas les thèses récentes qui se réclament de lui, mais s’accorde sur le fond avec Duvernoy !…

Encore un effort, et la thèse universitaire des deux ou trois auteurs “majoritaires” à la soutenir, thèse dite “déconstructiviste”, finira par rejoindre, dans un processus évolutif non dit, celle des Duvernoy, Brenon, Roquebert…

*

* Note annexe

“Révisionnisme évolutif”, par Théophile Kouamouo, Le Courrier d’Abidjan — n° 756, mercredi 5 Juillet 2006 :

“Les historiens de la presse s’amuseront bien quand ils étudieront les journaux français de la période folle que nous vivons, autour du thème de la crise ivoirienne. Avec un peu de chance, ils développeront un concept : le « révisionnisme évolutif ». Au départ, on engage une action moralement scandaleuse — ici, il s’agit de l’organisation d’un coup d’Etat puis d’une rébellion armée en Côte d’Ivoire. Puis, on tente de travestir les faits de la manière la plus grossière possible. Mais on se rend vite compte qu’on n’a pas le monopole de l’information, qu’il y a des journaux sur les lieux des crimes qui répercutent les vérités qui nous dérangent, et qu’on a laissé des traces sur le lieu de notre forfait. On réécrit donc l’Histoire falsifiée qu’on était en train de tenter d’imposer. Non pas en restituant ses droits à la vérité, mais en concédant ce qu’il est désormais impossible de ne pas admettre. Sauf que la vérité, dans la crise ivoirienne, vient à compte-gouttes, progressivement, comme un puzzle dont le visage final sera la face la plus hideuse de la Chiraquie. Sauf que les nouvelles versions, quand elles s’empilent les unes sur les autres avec frénésie, finissent pas discréditer à jamais celui qui les diffuse.
On l’a vu avec l’affaire du massacre de l’Hôtel Ivoire, où Paris a dit tout et son contraire avant de se taire piteusement. Désormais, c’est le prétendu « bombardement » de la base française de Bouaké ** par les FDS dont l’Histoire est réécrite tous les jours, au fur et à mesure de l’instruction des plaintes des parents des victimes. Les journalistes qui se font un honorable devoir de toujours se porter au secours de leur armée et de leur gouvernement sur le théâtre des guerres coloniales, rappliquent pour expliquer au bon peuple l’histoire invraisemblable de Jacques Chirac, le président qui s’était précipité pour accuser son homologue ivoirien d’être à la base du bombardement de Bouaké, et qui paradoxalement aurait pris le risque d’une affaire d’Etat pour faire disparaître les preuves du forfait de son ennemi ivoirien. Parmi ces journalistes, Thomas Hofnung de
Libération qui a pondu un article rempli de contre-vérités « exclusives » pour faire semblant de dénoncer une prétendue complicité du gouvernement français avec Gbagbo au nom de la raison d’Etat, et mieux camoufler les mensonges et la mystification qui ont justifié l’entrée en guerre avec une ancienne colonie où de nombreux entrepreneurs français avaient des intérêts. Il est dommage que de nombreux journaux ivoiriens aient donné de l’ampleur à une mauvaise opération de propagande.”

** Pour le fin mot de l’affaire Bouaké, cf. le livre de l’avocat des familles des soldats français tués lors du bombardement de Bouaké : Me Jean Balan, Crimes sans châtiment, affaire Bouaké, Max Milo 2020 (préface du Gal Renaud de Malaussène, commandement des forces françaises en Côte d’Ivoire au cours de l’année 2005).


RP, avril 24

À suivre ICI...


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vendredi 20 octobre 2023

Aux confins de la perdition


“— Besièrs est tombée voilà trois ou quatre jours. Nul n'y a survécu.”
Alaïs tituba vers un banc.
“Ils ont tous… trépassé ? bégaya-t-elle, horrifiée. Femmes et enfants ?
— Nous touchons là aux confins de la perdition, déclara Pelletier. Si l'on peut perpétrer de telles atrocités sur des innocents…”
(Kate Mosse, Labyrinthe, LdP p. 490 — à propos du sac de Béziers, 22 juillet 1209)

“Le diable, l’ayant élevé, lui montra en un instant tous les royaumes de la terre,‭ ‭et lui dit : Je te donnerai toute cette puissance, et la gloire de ces royaumes ; car elle m’a été donnée, et je la donne à qui je veux.‭ ‭Si donc tu te prosternes devant moi, elle sera toute à toi.” ‭
(Luc 4, 5-7)

“Le monde entier gît sous le pouvoir du Mauvais.”
(1 Jean 5, 19)

“Il a été meurtrier dès le commencement, et il ne se tient pas dans la vérité, parce qu'il n'y a pas de vérité en lui. Lorsqu'il profère le mensonge, il parle de son propre fonds ; car il est menteur et le père du mensonge.”
(Jean 8, 44)

Il y eut un temps où le mensonge “argumentait”, où le révisionnisme tentait de la sorte de cacher les crimes qu'il voulait nier, ou ce qui gênait sa conception du monde et de l'histoire. Vient le temps où le mensonge ne se donne même plus cette peine !
Dix jours après l'innommable massacre antisémite perpétré par les terroristes du Hamas, apparaissent, comble du révisionnisme, des propos soutenant, devant la peur de la menace qui pèse sur les assassins cachés derrière les civils et les otages, que les atrocités du 7 octobre n'ont jamais eu lieu ! De sorte que la victime passe pour le coupable quand elle tente de se défendre !
Surprenante inaccessibilité à la compassion pour les victimes de ce pogrom de la part de ceux qui n'en ont pas manqué pour les victimes du Bataclan et qui n'ont alors rien trouvé à redire à la volonté équivalente d'en finir avec Daech. Aucune opposition alors contre les attaques de Mossoul et Raqqa avec leurs victimes civiles. Pour ne rien dire des bombardements indiscriminés au Yémen, des millions d'assassinés au Congo, ou du nettoyage ethnique contre les Arméniens, etc., pas plus qu'en 1970 contre la Jordanie s'en prenant… aux Palestiniens. À croire que les survivants de la Shoah, comme ces grand-mères prises en otage, sont restés quantité négligeable ! (Ignominie supplémentaire des geôliers, "libérant" le 24 octobre pour les entendre dire qu'elles ont été "traitées humainement", leurs proies enlevées dans la violence qui massacrait leurs proches !)

--> Origines…

Entrer dans l'Histoire c'est entrer dans le malheur (“car la gloire de ces royaumes m’a été donnée”, dit le diable en Luc 4, 6), d'autant plus sûrement qu'on est proche de la Source l'Être — redoutable élection ! Avoir été contaminé par la présence de la Source de l'Être au Sinaï, en avoir contaminé une terre. “Je ferai de Jérusalem une pierre pesante pour tous les peuples ; tous ceux qui la soulèveront seront meurtris” (Zacharie 12, 3). Voir qui s'est approché de la Source de l'Être, ou y aspire, entrer en contradiction avec l'Histoire, au près ou au loin. “Le besoin de pureté du pays occitanien trouva son expression extrême dans la religion cathare, occasion de son malheur.” (Simone Weil, En quoi consiste l'inspiration occitanienne ?, 1942)

Être sorti de l'Histoire, en avoir été chassé, appauvri (Ro 11, 12 & 15) par les empires, Rome et les nations enrichies en l'attente de la plénitude d'au-delà de l'Histoire… jusques à quand ?

RP, octobre 2023

Articles sur les cathares ICI, ICI, et ICI.

vendredi 29 septembre 2023

Ce soir, la Lune rêve…


Nietzsche : "Il n'y a pas de faits mais seulement des interprétations" (Fragments posthumes, 7, fin 1886-printemps 1887).


Nietzsche montre la lune, l’insensé regarde son doigt, en s'imaginant que Nietzsche dirait qu’il n’y a pas de lune, i.e. pas de réel (à savoir, ce qui heurte : “le réel, c'est quand on se cogne”, dixit Lacan) ! Si l’on n’a accès au réel que via ce que nous sommes, jusque dans notre matérialité, notre corporéité, les interprétations dont il s’agit n’impliquent pas qu’il n’y a rien derrière ces interprétations, mais qu’on n’y a pas accès autrement que par ces interprétations, comme on n’a pas accès à la lune en soi. Mais ça heurte quand même !

C’est donc ainsi qu'"il n'y a pas de faits mais seulement des interprétations". Un certain déconstructivisme contemporain, qui s’imagine être héritier de Nietzsche, postule que les interprétations impliquent l'inexistence du réel et glisse de la contemplation du doigt de Nietzsche à celle de son doigt propre — substitué non seulement à celui de Nietzsche, mais, dans un subjectivisme radical, aussi au réel.

Réinterprétation de la volonté de puissance, celui qui réussit à imposer son interprétation l'impose comme un fait : subvertissant l'aphorisme de Nietzsche, l’interprétation de celui qui a déconstruit l'interprétation précédente (déclarée "mythe") devient fait. La "post-vérité" se substitue à l’ancienne interprétation, imposant des fake-news qui déclarent fake-news les interprétations qui ne sont pas la sienne. Attitude où se rejoignent nombre d'intellectuels “déconstructeurs” d’un côté et adeptes du trumpisme de l’autre !

Or, le réel heurte ! Ce qui semble gêner beaucoup lesdits “déconstructeurs”… Le réel en est déconstruit de tous bords : quand à une aile il l'est par la "post-vérité", l'autre aile n'est pas en reste. Ainsi, exemple éloquent : déclarée "construite", la sexuation sera donc déconstruite par l'auto-déclaration de genre, débouchant éventuellement sur des effets physiques de la déconstruction, via des traitements hormonaux et chirurgicaux.

En histoire, il n’y aura donc plus de cathares/néo-manichéens médiévaux, plus de "sorciers/sorcières", mais uniquement une société persécutrice qui les invente — un pas plus loin et il n’y aura plus de vaudois, plus de lépreux, plus de juifs, plus d’homosexuels : il n’y a plus qu'interprétations dues à une société paranoïaque. Certes, paranoïa il y a eu certainement, faisant naître la peur des hérétiques et des sorciers, et surtout sorcières (terreur des hommes persécuteurs)…

Des historiens comme Jean Duvernoy ou Carlo Ginzburg, au fait de la dimension paranoïaque des interprétations persécutrices, n’ont pas perdu de vue pour autant qu’il y a une lune que désigne le doigt, même mal comprise : un mouvement vraiment dualiste pour les cathares ; un reliquat d’un culte chamanique de Diane pour les sorciers et sorcières ; une maladie pour les lépreux ; une lecture talmudique de la Torah pour les juifs ; une orientation sexuelle pour les homosexuels — appelés “bougres” (Bulgares !) comme l’ont été aussi les cathares ; une exigence évangélique pour les vaudois, etc. Certes l'interprétation paranoïaque a tout confondu : les sorcières (daïmoniales) se rendant au sabbat (juif) pour leurs vauderies (vaudoises) ! Interprétation que ces confusions. La lune n’en cesse pas d'exister pour autant !

*

Ce soir, la Lune rêve avec plus de paresse ;
Ainsi qu’une beauté, sur de nombreux coussins,
Qui, d’une main distraite et légère, caresse
Avant de s’endormir le contour de ses seins,

Sur le dos satiné des molles avalanches,
Mourante, elle se livre aux longues pâmoisons,
Et promène ses yeux sur les visions blanches
Qui montent dans l’azur comme des floraisons.

Quand parfois sur ce globe, en sa langueur oisive,
Elle laisse filer une larme furtive,
Un poëte pieux, ennemi du sommeil,

Dans le creux de sa main prend cette larme pâle,
Aux reflets irisés comme un fragment d’opale,
Et la met dans son cœur loin des yeux du Soleil.


(Charles Baudelaire, “Tristesses de la lune”, recueil Les fleurs du mal)


RP, 21.03.2023

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