Pour Sartre, la mauvaise foi est d'abord une structure de la conscience, un drame ontologique d'ordre quasi conceptuel. Pour Beauvoir, la mauvaise foi renvoie à une épreuve du réel : elle se concrétise dans la chair, dans les privilèges matériels, dans la domination sociale et dans l’histoire. C’est précisément cette intensification du concret qui fait de la mauvaise foi selon Beauvoir un concept infiniment plus puissant pour analyser les aveuglements politiques et sociaux.
Pour Beauvoir la mauvaise foi doit être perçue en situation, comme le poids des privilèges, de la chair, des a priori et des institutions.
C’est ce qui a permis à Beauvoir de sortir très rapidement de l’impasse concernant la révolution islamique iranienne où sont restés fourvoyés Sartre et surtout Foucault — et leurs successeurs jusqu'à aujourd'hui, qui hésitent tant à se positionner sur l'islam politique réel et concret !

Beauvoir, sur la base de ce qui pour elle est la mauvaise foi, comprend dès 1979 que la rhétorique anti-impérialiste a servi de masque à un ré-asservissement immédiat des femmes. Le fait théocratique, moment concret du fascisme islamiste, venait de briser les espoirs suscités.
Or la rhétorique anti-impérialiste est exactement, pour Beauvoir, le ressort de la mauvaise foi, qui empêche jusqu’à aujourd’hui, une certaine « gauche » internationale de dénoncer l’islam politique (Iran, Hamas, Hezbollah, Houthis, Erdogan, frères musulmans jusqu’en Occident, dont la France).
La trajectoire philosophique de Simone de Beauvoir apparaît comme celle d’une expérience vécue par laquelle elle s'arrache de l'abstraction théorique. Elle positionne la conscience dans un corps sexué, situé et social.
L'aveuglement actuel, concrètement le silence au minimum gêné, sur l'Iran des mollahs et des pasdarans procède d’un refus du réel, effet de la mauvaise foi :
En 1978-1979, une large partie de la gauche intellectuelle (la figure la plus connue en étant Michel Foucault) s'enthousiasme pour la révolution iranienne au nom de l'anti-impérialisme.
Face à cela, la lucidité féministe de Beauvoir : dès son arrivée au pouvoir en janvier 1979, Khomeyni impose le port du “tchador” aux fonctionnaires et remet en cause les droits acquis par les femmes (droit de vote, mariage, divorce). Contrairement à d'autres, Beauvoir réagit très vite, dès le 8 mars 1979, en créant le CIDF pour soutenir les femmes iraniennes descendant dans la rue contre le port du voile. Elle démontre que la grille féministe et phénoménologique est un garde-fou contre le fascisme religieux.
Aujourd’hui, le khomeynisme et ses proxis (Hamas, Hezbollah, Houthis), autrefois minoritaires ou disputés, ont comblé le vide laissé par l'échec des idéologies laïques et sociales arabo-musulmanes, sanctuarisant la cause palestinienne pour fabriquer un consensus.
Une partie du progressisme confond aujourd'hui le soutien de masse avec la légitimité éthique. Pour Beauvoir, la liberté ne se mesure pas au nombre : un système oppressif reste une aliénation, même s’il est plébiscité ou soutenu par la majorité.
Au sens beauvoirien, l’ « évitement idéologique » d'une partie de la gauche internationale face au régime iranien et à ses proxis est une pure mauvaise foi (un mensonge à soi-même).
Les effets de la mauvaise foi : la mauvaise foi s'appuie sur trois leviers de falsification :
1er levier : la subversion temporelle
Combattre l'ennemi du passé (colonialisme occidental) pour offrir un écran de fumée aux oppresseurs actuels (mollahs, Hamas).
Le colonialisme occidental a été une réalité historique violente et destructrice. En faire la source unique et éternelle de tous les maux permet de créer un sentiment de culpabilité permanente en Occident et de victimisation morale ailleurs — et l'aveuglement sur l'ennemi d'aujourd'hui :
En focalisant 100 % de l'attention critique sur les séquelles du colonialisme occidental, on devient incapable d'analyser les nouveaux impérialismes ou les tyrannies contemporaines (qu'il s'agisse de l'impérialisme théocratique iranien, du révisionnisme russe ou de la domination chinoise).
Le concept beauvoirien : La mauvaise foi par la « Mythification »
Simone de Beauvoir, dans Pour une morale de l'ambiguïté, décrivait exactement ce danger lorsqu'elle analysait la façon dont les idéologies se momifient.
La transformation de la réalité en Mythe : La lutte anticoloniale était une lutte concrète pour la liberté. Mais lorsqu'elle devient un mythe intouchable, elle s'analyse hors du temps. L'anti-impérialisme cesse d'être une grille d'analyse du réel pour devenir un dogme figé.
Le service rendu au « Tyran de remplacement » : Beauvoir mettait en garde contre les révolutions qui, au nom de la défaite de l'ancien oppresseur, réinstallent immédiatement un nouvel oppresseur sous un autre nom. Combattre l'ombre du colonialisme d'hier en fermant les yeux sur les mollahs ou le Hamas aujourd'hui, c'est servir de « complice objectif » (terme sartrien) aux bourreaux du présent.
2e levier : un "Israël colonial"
Plaquer un slogan binaire pour offrir un chèque en blanc aux théocraties et milices sous couvert d'anti-occidentalisme.
En qualifiant le conflit de simple « guerre de libération anticoloniale », l'analyse est verrouillée : si l'adversaire est un « colonisateur absolu », la violence exercée contre lui (y compris le terrorisme de masse, les violences sexuelles ou le ciblage de civils) est rationalisée comme un simple « sous-produit inévitable » de la brutalité coloniale.
Cette grille ignore sciemment que plus de la moitié de la population juive israélienne est constituée de Juifs mizrahim (expulsés ou ayant fui les pays arabo-musulmans au XXᵉ siècle) et non de colons européens. Elle efface également le lien historique et indigène du peuple juif avec cette terre, ramenant le sionisme à une simple entreprise impériale occidentale tardive — en faisant le bouc émissaire du sentiment de culpabilité de l’Occident.
Résultat de la mauvaise foi : lors des attaques du 7 octobre 2023 perpétrées par le Hamas (comportant des mutilations et violences sexuelles de masse documentées contre des femmes israéliennes), une partie du camp progressiste, y compris “féministe”, est restée muette, a nié les faits ou a cherché à les « contextualiser », hésitant à condamner des agresseurs perçus comme des « dominés » — et favorisant l’explostion de l’antisémitisme à laquelle on assiste, alors que la mauvaise foi des auto-proclamés “anti-impérialistes” s’appuie sur leur rejet de l’antisémitisme du passé (XXe s.) au moment même où ils s’aveuglent en favorisant l’antisémitisme actuel.
3e levier : l’imposture anticapitaliste
Masquer la réalité hyper-capitaliste et oligarchiquement corrompue des régimes et milices islamistes (pasdarans, finance off-shore du Hamas).
En réalité, l’Islam politique est un hyper-capitalisme. L'analyse des structures économiques des mouvements islamistes montre qu'ils n'ont absolument rien à envier au capitalisme marchand et financier :
Le modèle iranien : Un capitalisme d'État oligarchique et militarisé
Le rôle des pasdarans (gardiens de la Révolution) : L'armée idéologique du régime iranien est le premier congrégat économique du pays. Elle contrôle des pans entiers de l'économie (BTP, télécoms, pétrole, contrebande, finance) via des fondations dites « charitables » exonérées d'impôts.
Neo-libéralisme autoritaire : Le régime a privatisé massivement au profit de ses propres généraux et mollahs, détruit les syndicats indépendants, réprimé brutalement les grèves ouvrières et supprimé les subventions de base pour la population.
Le Hamas : Entre capitalisme de bazar, finance off-shore et système mafieux
Loin de l'image d'un mouvement prolétarien, les dirigeants du Hamas (dont les chefs vivant ou ayant vécu dans le Golfe) ont bâti un empire financier estimé à plusieurs milliards de dollars via le contrôle des tunnels de contrebande, la taxation de la population gazaouie, l'immobilier et des placements financiers internationaux.
Le Hezbollah : Il fonctionne comme un État dans l'État au Liban, gérant ses propres banques (Al-Qard al-Hassan), des réseaux de blanchiment d'argent et de trafics internationaux, tout en soutenant le système bancaire libanais qui a asphyxié les classes moyennes.
La notion de mauvaise foi selon de Simone de Beauvoir offre des outils d'une actualité brûlante : ils rappellent qu'aucun combat anti-impérialiste ou anti-capitaliste prétendu ne peut justifier le sacrifice des libertés fondamentales, du corps des femmes (où l'on peut aussi mentionner l’Afghanistan / réalité du concret : partout où l’islam politique est en place), bref des droits humains réels, abandonnés sur l'autel de la mauvaise foi dogmatique.
RP
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