
“Je ne peux pas cautionner une histoire qui verrait des Cathares dans le Midi”, proclamait Mme Trivellone en 2018 (L’Indépendant 04/10/2018), annonçant son exposition “Les cathares une idée de reçue”, donnée de même en 2018, sur la base des convictions qu’elle partageait avec Julien Théry.
Depuis cette déclaration fracassante, les historiens entendant “déconstruire l'hérésie” (Fossier p. 28) semblent avoir concédé quelques nuances… Même M. Théry, voire Mme Trivellone, eux-mêmes. On constate que M. Fossier, lui, est clairement moins radical, gardant finalement le nom “cathares”, jusque dans le titre de son livre. Il nous assure que ça promet “un succès colossal […] jamais démenti” (Fossier p. 23). Il n'est certes est pas déraisonnable de ne pas cracher dans la soupe…
Mais cela n’explique pas le mot : “cathares”. Pourquoi retrouve-t-on ce mot, pour définir ladite “hérésie” ainsi dénoncée ? — chez Alain de Montpellier (qui distingue les “hérétiques”, cathares, des vaudois) ; dans le Contra manicheos, qui parle aussi, donc, de “manichéens” nommés “cathares” ; comme Thomas d’Aquin les nommera “manichéens” (ainsi s’en souviendra aussi son biographe du début XIVe s. Guillaume de Tocco) ; ou plus tard Bossuet, qui (contre les protestants qui ne les veulent qu’albigeois — i.e. non-dualistes), les appelle à nouveau “manichéens”, ou “cathares”. Schmidt au XIXe s. sera le premier protestant à concéder que les albigeois étant bien cathares, c’est-à-dire dualistes.
M. Fossier tient à préciser que lui et ses collègues “déconstruisant l’hérésie” ne nient pas “l’existence de groupes dissidents, mais uniquement celle d’une doctrine spécifique” (p. 28). Alors qu’est-ce qui les caractérise et pourquoi ce terme, “cathares”, que M. Fossier choisit d’utiliser, jusque dans son titre ? Ce terme est-il indifférent, ne désignant pas de doctrine spécifique ?
Un problème, perçu dès le Moyen Âge : si on s’accorde alors à les nommer “hérétiques” (terme sur lequel on hésite concernant les vaudois), on peine à définir ce en quoi ils sont hérétiques. On remarque bien qu’ils sont “dualistes”, mais le mot n’existe pas encore (cf. infra).
On a à l’époque deux mots pour dire “dualisme”, c'est “manichéens”, ou “cathares”. Ces termes visent bien une “doctrine spécifique”. Problème, le mot “manichéisme” désigne aussi une religion historique, due à son fondateur, Mani. Or, manifestement les cathares ne s’en réclament pas, voire ne le connaissent pas.
On tente bien un rattachement. Antoine Dondaine, o.p., éditant et traduisant deux traités polémiques (in Archivum fratrum praedicatorum n.°19, 1949, et n° 20, 1950) qui tentent une généalogie du catharisme, signale que la polémique s'efforce de placer Mani à l’origine de l’hérésie, mais ça reste évidemment peu probant.
Eckbert de Shönau va encore plus loin, disant que les hérétiques de Rhénanie célébreraient une fête en l'honneur de Mani ! Mais Eckbert ne parvient pas à se convaincre lui-même, choisissant de reprendre à saint Augustin le vocable “cathares”, désignant des “manichéens”, mais sans les nommer ainsi : on ne conserve que le dualisme du “manichéisme”, tout en sachant bien que les hérétiques ne sont pas des “manichéens” au sens d'adepte de ce Mani — Mani, que, il faut bien le concéder, ils ne reconnaissent pas. Ce sera donc, “cathares”, terme qui désigne bien le dualisme, mais moins précisément que le trop précis “manichéens” (évoquant un fondateur précis), tout en étant plus clair que le trop vague “hérétiques”. Le mot “cathares” désigne ce faisant bel et bien une doctrine spécifique. Comment peut-on utiliser ce terme tout en affirmant comme le fait M. Fossier que les dissidents ainsi nommés n'avaient pas de doctrine spécifique ?
Voilà qui ne répond pas à la question que les médiévaux posent unanimement à travers les termes par lesquels ils visent lesdits hérétiques : en quel sens les cathares étaient-ils dualistes ? Pourquoi ont-ils été accusés de croire en deux dieux ? — donc, de n’être pas vraiment “monothéistes”…
Quelques définitions des termes en les inscrivant dans leur histoire…
Le terme “dualisme” (que les médiévaux ne pouvaient pas connaître) a été introduit par Pierre Bayle en 1697, dans son Dictionnaire historique et critique, à propos… de la religion manichéenne, qui oppose sans conciliation le Bien et le Mal. Il a ensuite été appliqué en 1734 à la philosophie par le philosophe allemand Christian Wolff dans sa Psychologia rationalis, pour qualifier le système de Descartes, qui sépare la res extensa (l'étendue ou matière mesurable, dont le corps) et la res cogitans (la pensée, ou l'âme). Le terme, devenu commun pour désigner la théologie cathare, n’est pas employé au Moyen Age, et pour cause, il n'existe pas encore !
Aussi, de façon analogique, on utilise le terme “manichéens”, ou son équivalent moins précis, “cathares”, pour désigner ceux que l’on préfère appeler “hérétiques”, en vue de dire quelle est leur hérésie.
Pour préciser encore les choses, les adversaires des cathares vont parfois jusqu'à affirmer qu’ils croient en deux dieux, le bon et le mauvais, façon de dire qu’ils sont bien “dualistes” (vocabulaire toutefois anachronique), ou carrément ne sont pas vraiment monothéistes, sauf que le mot “monothéisme” (vocabulaire aussi anachronique), comme le mot “dualisme”, n’existe pas au Moyen Age. Il n'apparaîtra, bien plus tard, que comme concept opposé au polythéisme.
Le mot “polythéisme” a été forgé par le philosophe juif Philon d'Alexandrie (né en 25 av. J.-C.) avec les mots grecs poly, plusieurs, et theos, dieu. Philon a voulu de la sorte qualifier la religion de Rome, avec cette spécificité, par rapport au judaïsme : adresser un culte à plusieurs dieux. Il sait pourtant qu'au-delà de cette question cultuelle, les philosophes de la Grèce et de Rome admettent, au-dessus de celles à qui les Grecs et les Romains vouent un culte, une divinité unique et universelle, principe que l'on désigne aujourd’hui sous le terme de… monothéisme.
Quant à ce terme de “monothéisme”, il n’apparaît pas avant le XVIIe siècle, dû au philosophe anglais Henry More (né en 1614), mais en un sens bien différent de ce qu’on entend par ce mot depuis le XIXe s. Pour Henry More, il s’agit de qualifier la religion juive et de la distinguer du… christianisme, qui affiche sa foi en un Dieu unique mais en trois personnes, Père, Fils et Saint Esprit !
Ce n’est qu’au XIXe s. que le terme “monothéisme” prend, dans le cadre de l’Histoire des Religions, alors nouvelle, le sens qu’on lui donne aujourd’hui.
Dans cette perspective, les cathares ne sont en aucun cas “dy-théistes” : ils ne rendent de culte qu’à un seul Dieu, le Dieu bon, Père de Jésus-Christ. Quant à leur dualisme (vocabulaire, donc, anachronique), il consiste avant tout à considérer que le monde déchu dans lequel nous sommes n’est que le pâle et malheureux reflet du monde créé à l’origine par le Dieu bon (auquel seul ils rendent un culte), ce qui induit la question de savoir quel rôle le Mauvais a joué dans cette catastrophe — comment disculper totalement Dieu du mal (on voit que la question reste actuelle). René Nelli a mis en lumière dès les années 1960 que les cathares d’Occident, Occitans et Italiens particulièrement, ont repris la pensée d’Augustin opposant les deux cités pour attribuer la mauvaise au Néant. Pour les cathares, le Néant en question devient une réalité mauvaise, due à un Principe mauvais. Idée refusée par les théologiens catholiques d’alors, qui étaient bien embarrassés pour la définir : le mot “dualisme” n'existait pas, le mot “monothéisme”, pour l’opposer à un supposé “dy-téisme”, n’existait pas non plus. Restait l’analogie : "manichéens", ou “cathares”… voire croyant en deux dieux. Au XVIIe siècle, Bossuet ne fait pas encore sienne la notion philosophique de l’hérétique protestant Bayle, “dualisme”, mais reprend les mots “manichéisme”, ou “catharisme”, pour désigner ce qu’il considère comme une ancienne branche de l'hérésie plurielle protestante : la branche albigeoise…
RP
Articles sur les cathares ICI, ICI, et ICI.
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