
Ce que révèle l’affaire Bardella/Médiapart et qu’on n’entend pas… c’est que ni la droite extrême, ni la « gauche » radicale, n'ont intérêt à signaler leur proximité : les deux préfèrent la jouer relativement « modérée », ne pas trop creuser, dans leurs attaques réciproques concernant l’antisémitisme…
Car si on lit les propos qu’aurait prononcés Bardella sans le cadre de leur présentation dans l’article de Médiapart, force est constater qu’on aurait aussi bien pu les attribuer à un « antisioniste » de « gauche » :
« Le juif doit dominé [sic] les autres peuples, les écraser et les voler, un sioniste est forcément juif, et en profondeur » ; « C’est ce qu’ils veulent, un Nouvel Ordre Mondial dominé par Israël, avec bien sûr Jérusalem comme capitale » — citation Médiapart.
Du pur antisionisme : dominer « les autres peuples, les écraser et les voler » : « un sioniste » veut que le monde soit « dominé par Israël, avec bien sûr Jérusalem comme capitale » sachant que de toute façon : « Toutes les banques sont détenues par des Juifs » ! Hélas compatible avec la rhétorique de la « gauche » radicale !
Or, pour les deux camps, révéler ou reconnaître cette évidente proximité antisioniste serait un suicide politique et doctrinal.
Le profil bas de l'extrême droite
Le Rassemblement National et les figures de la droite nationale cherchent avant tout à parachever leur dédiabolisation et leur respectabilité de gouvernement :
Le nouveau récit : le RN se pose désormais en « bouclier des Juifs de France » face à la menace islamiste et à l'extrême gauche.
Le danger d'un aveu : admettre que leurs cadres ou leur matrice historique (Soral, la mouvance identitaire) partagent la même obsession du « pouvoir occulte » ou du « sionisme » que la gauche radicale ruinerait cette posture de respectabilité. Cela rappellerait leurs origines idéologiques à un électorat modéré qu'ils cherchent à conquérir.
Le profil bas de la « gauche » radicale
De son côté, La France insoumise et la « gauche anticoloniale » fondent toute leur identité sur une supériorité morale humaniste et antiraciste :
Le nouveau récit : ils se présentent comme les seuls défenseurs des opprimés, des Droits de l'Homme et du droit international (surtout dans leur discours sur la Palestine).
Le danger d'un aveu : reconnaître que leur rhétorique antisioniste réactive des stéréotypes conspirationnistes ou qu'elle rejoint les thèses d'un Alain Soral ou d'un Dieudonné détruirait leur magistère moral. Cela créerait une rupture irréparable avec la gauche républicaine classique et une partie importante de leur électorat.
L'intérêt commun du grand silence
L'échiquier politique actuel repose sur un pacte d'aveuglement réciproque :
L'extrême droite a tout intérêt à faire croire que l'antisémitisme est désormais le monopole exclusif de la gauche radicale et de l'islamisme.
La « gauche » radicale a tout intérêt à faire croire que l'antisémitisme est le monopole exclusif de l'extrême droite traditionnelle.
Mettre en lumière leurs zones de porosité (l'obsession du complot, le rejet des élites « cosmopolites », la diabolisation absolue d'Israël) détruirait le récit binaire dont les deux camps se nourrissent pour polariser le débat politique.
RP
Commentaire de Jean-Paul Sanfourche complété :
Aux remerciements de Michel Jas, je me permets d’associer les miens. Trop tardivement, car j’ai lu et apprécié ces éléments de réflexion juste après leur mise en ligne. Cette analyse a le mérite de déplacer l’attention aux oppositions affichées vers d’évidentes ‘porosités idéologiques’ : au lieu de demander « qui est antisémite ? », elle interroge ce que le débat public ne dit pas, et pourquoi. L'hypothèse d'un « pacte d'aveuglement réciproque » est particulièrement éclairante ; elle transforme le silence des deux camps en fait politique analysable, chaque camp ayant intérêt à faire de l'antisémitisme le monopole exclusif de l'autre. Sa force est enfin de rappeler que les discours doivent être jugés sur leur contenu (la structure conspirationniste des propos cités) et non sur les garanties morales que revendiquent leurs auteurs, qu'ils se disent « bouclier des Juifs de France » ou défenseurs des opprimés.
Mais pourquoi aussi remercier son auteur ? Pour sa lucidité et son courage. Peu de commentateurs s’aventurent à interroger ouvertement les angles morts de la politique française aujourd’hui. A un moment où la polarisation de la vie publique enferme chacun dans les certitudes de son propre camp. L’intérêt de ces lignes est de mettre le doigt sur la contradiction qui traverse la France contemporaine – et qui risque de lui être fatale – : alors que les forces politiques se livrent une bataille acharnée pour incarner la légitimité morale et républicaine, elles semblent parfois moins disposées à examiner leurs propres ambiguïtés qu’à dénoncer celles de leurs adversaires. Cette contradiction n’est pas anodine. Dans une France marquée par la fragmentation politique, l’affaiblissement des repères communs, la défiance envers les institutions et la montée des tensions identitaires, le risque est grand de voir les principes républicains devenir des instruments de confrontation plutôt que le socle d’une exigence partagée. La liberté, l’égalité, la fraternité et l’universalisme ne peuvent pourtant se réduire à des arguments de circonstance, mobilisés lorsque cela sert une stratégie politique et relativisés ou passés sous silence lorsqu’ils obligent à reconnaître les dérives de son propre camp.
La question de l’antisémitisme illustre particulièrement cette difficulté. Dans le débat français, certaines forces politiques tendent à le présenter comme le propre de leurs adversaires : l’extrême droite insiste sur les manifestations d’antisémitisme associées à l’islamisme ou à certains discours de la gauche radicale, tandis que des courants de gauche mettent en avant l’héritage antisémite de l’extrême droite et la persistance de ses références historiques. Ces réalités doivent pouvoir être examinées sans amalgame ni équivalence artificielle. Mais elles ne sauraient justifier une vigilance à géométrie variable. L’antisémitisme doit être combattu partout où il se manifeste, qu’il se dissimule derrière un nationalisme identitaire, un discours racialiste ou des représentations conspirationnistes empruntant le vocabulaire de l’antisionisme. Dans une République qui a fait de l’égalité des citoyens, indépendamment de leurs origines et de leurs croyances, l’un de ses principes fondateurs, la gravité de ces dérives tient à ce qu’elles réintroduisent une logique d’assignation collective. Les Juifs de France ne sauraient être tenus pour responsables des décisions du gouvernement israélien ; de même, la critique de ces décisions, même radicale, ne saurait être assimilée systématiquement à de l’antisémitisme [sauf, hélas, quand cette critique, revendiquée “antisioniste”, n’est que cet aspect de l’antisémitisme qui consiste à nier le droit à l’existence d’Israël, ce qui complexifie encore la complexité que souligne Jean-Paul Sanfourche – cf. ici (note de R.P.)]. C’est précisément cette capacité à distinguer, à nuancer et à juger les discours sur leur contenu réel qui fait la qualité du discernement démocratique. Lorsque cette exigence disparaît au profit des réflexes partisans, la République cesse progressivement d’être un cadre commun pour devenir un champ de bataille entre identités concurrentes.
La France contemporaine connaît également une crise plus profonde de la confiance démocratique. La défiance envers les responsables publics, le sentiment de déclassement d’une partie de la population, les fractures territoriales et sociales, ainsi que la puissance des réseaux sociaux dans la diffusion massive des indignations et des récits simplificateurs, créent un terrain favorable à la radicalisation des discours. Dans ce contexte, les populismes prospèrent : la désignation de boucs émissaires, la dénonciation d’élites supposément toute puissantes et la réduction des difficultés collectives à l’action d’ennemis intérieurs offrent des explications séduisantes par leur simplicité, mais dangereuses par leurs effets. Ainsi détournent-elles l’attention des causes réelles des crises et fragilisent sciemment la confiance nécessaire à toute délibération démocratique.
C’est ici, à mon avis, que la réflexion proposée prend toute sa portée. Le danger pour la République ne réside pas uniquement dans les discours ouvertement hostiles à ses institutions ; il est aussi dans la banalisation de mécanismes intellectuels qui en sapent les fondements : la vérité subordonnée à la stratégie, la morale réduite à un argument de combat, l’adversaire transformé en ennemi absolu qu’il faut abattre, et les principes universels appliqués de manière sélective. Lorsque la lutte contre le racisme ou l’antisémitisme devient un marqueur d’appartenance partisane plutôt qu’une obligation commune, elle perd sa force et sa crédibilité. Lorsque la liberté d’expression est défendue pour ses alliés, mais radicalement contestée pour ses contradicteurs, ou lorsque l’indépendance de la presse n’est reconnue que si ses révélations confortent ses propres convictions, c’est l’esprit même de la démocratie libérale qui se trouve fragilisé. Aucune appartenance politique ne confère un brevet d’immunité morale. La République exige précisément que les mêmes principes s’appliquent à tous, sans que les circonstances ou les intérêts électoraux puissent en suspendre la portée.
À l’heure où la France cherche à préserver sa cohésion dans un climat de tensions sociales, identitaires et institutionnelles, cette exigence est essentielle. La fraternité républicaine ne se décrète pas ; elle se construit par la reconnaissance de la dignité de chacun, le refus des amalgames et la volonté de maintenir un espace de discussion où le désaccord n’abolit jamais l’appartenance à une même communauté civique.
Le grand mérite de ces lignes est finalement de nous rappeler que la défense de la République commence par une discipline intellectuelle exigeante : regarder les faits sans complaisance, déceler les contradictions sans céder aux amalgames et appliquer à son propre camp les principes que l’on invoque contre les autres. Dans une France où la tentation du ‘campisme’ menace de supplanter la culture du débat, cette indépendance de jugement n’est pas un luxe. Elle constitue l’une des conditions du redressement démocratique et de la préservation de notre héritage républicain.
JP.Sanfourche





