dimanche 23 août 2026

Antisionisme et antisémitisme : des lendemains qui déchantent

Suite de… L’expression “génocide en cours” et l’antisémitisme


La qualification de « génocide », mobilisée dès le lendemain du massacre du 7 octobre 2023 — alors même que les corps des victimes israéliennes n'étaient pas tous identifiés et avant toute riposte terrestre d'ampleur —, ne relève pas d'une simple analyse juridique : elle est devenue une arme de guerre sémantique et politique.

Cette inversion rhétorique (transformer en auteur d'un « génocide » la victime d'un massacre explicite — commis et alors revendiqué par le Hamas et ses sbires) vise trois objectifs précis :

Inverser le statut de victime : priver Israël de la légitimité morale à se défendre en neutralisant immédiatement le choc du 7 octobre.

Casser le principe de légitime défense : si toute action militaire de riposte est qualifiée par avance de crime suprême (« génocide » !), alors Israël est placé dans un dilemme existentiel impossible : se défendre et être banni du monde civilisé, ou ne pas se défendre et accepter son éradication.

Délégitimer l'existence même de l'État : associer Israël au crime de génocide vise à dissoudre sa légitimité historique et politique, rendant sa destruction non seulement souhaitable, mais moralement urgente aux yeux d'une partie de l'opinion internationale.

Dans ce cadre, le mot « survie » prend ici tout son sens, et pas seulement sur le plan militaire. Israël et les communautés juives de diaspora se retrouvent confrontés à une menace sur deux fronts simultanés :

Sur le plan militaire et physique : faire face à des acteurs armés qui cherchent leur destruction matérielle.

Sur le plan moral et politique : faire face à une tentative d'asphyxie diplomatique et d'ostracisation totale, où le droit international et la grammaire des droits de l'homme sont retournés contre eux.

Dans ce contexte où la guerre des mots est aussi dévastatrice que la guerre des armes, la posture de survie ne peut pas être un simple aveuglement ou un jusqu'au-boutisme. Pour ne pas succomber à cet étau, la stratégie implique deux exigences vitales :

- Une rigueur opérationnelle et éthique absolue : parce que l'accusation est systématique et impitoyable, la conduite de la guerre, le respect du droit humanitaire et la préservation des civils ne sont pas seulement des obligations morales, mais des impératifs stratégiques de survie. Chaque dérive interne ou déclaration extrémiste de dirigeants israéliens offre des munitions directes à cette guerre sémantique.

- Le refus de l'isolement autoproclamé : le piège ultime pour Israël serait de céder au nihilisme du « le monde entier est contre nous, donc tout est permis ». Ce réflexe de bunker (qui ressemble fort à la dérive du discours de deux ministres !) validerait exactement le procès en illégitimité fait par ses ennemis.

La survie consiste donc à tenir une ligne extrêmement étroite : se défendre avec une fermeté inflexible face à la menace armée, tout en maintenant une exigence éthique et politique irréprochable pour rendre l'accusation manifestement infondée et préserver les alliances stratégiques sans lesquelles aucune nation ne peut s'inscrire dans la durée.

Malgré ce que les porte-paroles de l'armée israélienne rappellent régulièrement : Tsahal applique des procédures de précaution uniques dans l'histoire de la guerre urbaine (appels téléphoniques, tracts, couloirs d'évacuation, frappes de précision), sur le plan médiatique et politique, ces efforts sont quasi systématiquement invisibilisés par la nature même du conflit :

- La stratégie de l'adversaire (le bouclier humain) : le Hamas a conçu son infrastructure militaire (tunnels, stocks d'armes, centres de commandement) pour qu'elle soit indissociable du tissu civil (hôpitaux, écoles, zones résidentielles). La doctrine est explicite : transformer chaque perte civile palestinienne en défaite morale et diplomatique pour Israël.

- L'asymétrie des images : face à des ruines et à la souffrance de civils filmées en direct, l'argumentaire juridique sur la « proportionnalité », la « nécessité militaire » ou les « avertissements préalables » paraît froid, inaudible, voire cynique pour l'opinion publique mondiale. La masse visuelle l'emporte toujours sur le droit de la guerre.

- Ce qui se traduit en défaite par le vocabulaire : une bataille apparemment perdue d'avance. Dans cette guerre sémantique, la terminologie militaire ou légale israélienne part avec un handicap structurel majeur :
La masse démographique et idéologique : face à la puissance du bloc des pays des Nations unies hostiles à Israël, relayée par les mouvements militants occidentaux et les réseaux sociaux, la capacité d'Israël à faire entendre son récit (hasbara) est infime. Le champ lexical est pré-préparé : « colonisation », « apartheid », « nettoyage ethnique », « génocide ».

… Cela débouchant sur une inversion du rôle de l'éthique : plus une armée démocratique affiche des exigences éthiques, plus elle offre de prises à la critique. Le moindre dérapage, la moindre bavure ou la moindre déclaration emportée d'un soldat ou d'un ou deux ministres scandaleusement outranciers et provocateurs est immédiatement isolée, amplifiée et présentée comme la preuve d'une politique globale délibérée.

*

C’est au point que quelques intellectuels juifs ont baissé les bras et préféré reprendre la sémantique de la défaite médiatique d’Israël. Les plus connus étant Shlomo Sand et Omer Bartov, deux historiens.

Pour Shlomo Sand, l'idée du déclin ou de la fin d'Israël sous sa forme actuelle n'est pas une simple crainte, mais une déduction théorique : dans Comment le peuple juif fut inventé, il soutient, sur la base d’une thèse (les juifs d’Europe seraient des Turcs, les Khazars, devenus juifs au Moyen Âge) d’autant plus fragile que contredite par l’ADN, que le projet sioniste a créé une nation ex nihilo sur une base ethno-religieuse.

La trajectoire d'Omer Bartov est différente, marquée par son expérience d'ancien soldat israélien et de spécialiste des génocides et de la Shoah. Sa position procède d'un constat empirique et tragique : la crainte de l'autodestruction. Bartov se focalise sur la crainte de l'engrenage — de l'occupation, du nationalisme religieux et de la violence d'État, décrivant la politique israélienne récente (notamment la guerre à Gaza) comme une menace existentielle : le spectre de la fin. Contrairement à Sand qui rejetait la prémisse sioniste, Bartov voit l'effondrement comme la détérioration d'un projet démocratique.

Ces deux intellectuels sont loin d’être isolés, qui présentent un nouveau judaïsme de diaspora comme alternative éthique : face à une trajectoire jugée suicidaire, le regard vers le judaïsme diasporique sert à préserver des valeurs d'altérité, de justice et de pluralisme, devenues selon eux incompatibles avec la politique de l'État d'Israël actuel.

Un problème : l’histoire a montré ce que vaut un judaïsme diasporique en termes de fiabilité et d’acceptation à l’égard des juifs, aussi bien dans le monde arabo-musulman qu’en Occident : la notion de « protection accordée par le pouvoir » — qu'elle prenne la forme de chartes (royales à l’origine) en Occident ou du statut de la dhimma en terre d'Islam — a toujours été marquée par une précarité et un arbitraire structurels… débouchant sur les expulsions des juifs mizrahim du monde arabe du XXe s., et ayant débouché sur la Shoah en Occident…

Des penseurs comme Judith Butler ou Shlomo Sand postulent souvent, avec une stupéfiante naïveté au regard de l’histoire, que le rejet violent d'Israël disparaîtrait si l'État renonçait à son caractère ethnique ou à sa domination militaire — voulant ignorer que pour les mouvements islamistes armés ou les franges maximalistes, ce n'est pas seulement la politique d'Israël qui est rejetée, mais le principe même d'une présence souveraine juive sur cette terre, quelle que soit sa forme (même binationale ou séculière). Exiger le désarmement ou la fin du soutien militaire dans ce contexte revient à exiger une capitulation existentielle.

Le massacre du 7 octobre frappant la gauche pacifiste israélienne d'un côté, et la résurgence d'un antisémitisme décomplexé au sein d'une partie de la « gauche » occidentale de l'autre — constitue le choc le plus violent porté au judaïsme contemporain depuis la Seconde Guerre mondiale… Ce qui, du côté de la « gauche » occidentale ne laisse pas présager une sympathie persistante pour ces appuis juifs d’un moment, qui n’en restent pas moins suspects ! Historiquement, la tolérance accordée par les mouvements radicaux aux minorités qui les soutiennent est purement conditionnelle. Elle exige une surenchère permanente de désaveu de ses pairs. Dès que le gage de loyauté est jugé insuffisant ou que la conjoncture politique change, la condition minoritaire rattrape l'individu.

Si l’on ajoute le traitement médiatique des discours « antisionistes » et la passivité des mêmes médias face aux dérives de mouvements politiques comme LFI, est mise en lumière une profonde crise de la médiation journalistique et du débat public.

Ici, l'extrême droite identitaire/racialiste et l'extrême gauche anti-impérialiste/décoloniale trouvent un terrain d'entente tactique. Le Juif (ou « le Sioniste », devenu son substitut sémantique) sert à nouveau de figure de fixation universelle, perçu à la fois comme l'agent du capitalisme global, l'incarnation de l'Occident blanc et le manipulateur des élites, et l’agent étranger infiltré (tout cela en même temps !).

RP

L’expression “génocide en cours” et l’antisémitisme




Le droit international caractérise un génocide par la démonstration de l’intention spécifique (dolus specialis) de détruire tout ou partie d’un groupe. Des juristes sud-africains ont porté cette accusation contre Israël devant la cour internationale de justice (CIJ), sur la base d’“informations” portées par des médias au bout du compte pro-Hamas relayés par nombre de voix médiatiques internationales, s’appuyant sur les provocations délirantes de tel ministre (voix qui s’étaient abstenues, dès le 8 octobre 2023, de dénoncer le pogrom du 7-octobre, quand elles ne l’avaient pas carrément approuvé !).

Alors que le procès n’a fait que commencer, l’accusation maximale permanente de “génocide en cours” est reprise en boucle par les ennemis d’Israël (revendiqués “antisionistes”) et sacralisée sans jugement définitif, tandis que, par ex., la donnée démographique (la population de Gaza en croissance) est rejetée comme non pertinente (à l’appui de ce qu’effectivement, le droit international ne caractérise pas un génocide par l’évolution de la courbe démographique : le taux de fécondité baisse drastiquement en Europe, entre autres, sans qu’il n’y ait de génocide…).

La justice internationale (la CIJ) exigeant 3 à 5 ans de procédures pour analyser les preuves, les accusations politiques et les demandes de délais (comme celui obtenu récemment par les accusateurs sud-africains d’Israël, qui ne retiennent donc pas l’“urgence” supposée) étirent le calendrier, maintenant une présomption de culpabilité indéfinie sur l’accusé dans l’opinion.

La réserve du Rwanda, qui sait ce qu’est un génocide, est en soi éloquente. De même que la prudence de l’actuel pouvoir burkinabè, quand l’ancien pouvoir soutenait la rébellion qui cherchait à déstabiliser la Côte d’Ivoire. Car on est bien fondé à se méfier, sachant le précédent Gbagbo : l’histoire judiciaire a montré qu’une “alerte” médiatique et politique (portée alors par ladite rébellion et ses soutiens internationaux, médiatiques, politiques et militaires, sous le vocabulaire “Gbagbo génocidaire”, “criminel contre l’humanité”) a imposé à l’ancien président ivoirien un stigmate moral débouchant (devant la CPI) sur une décennie d’emprisonnement pour “crime contre l’humanité”, avant de s’effondrer devant la justice faute de preuves : des accusations de Gbagbo, tout était faux. Le stigmate, lui, demeure…

Qu’en sera-t-il pour Israël ? Le déchaînement mondial d’antisémitisme produit par un vocabulaire aussi terrible que non-prouvé ne peut, hélas, que subsister.

Présomption de culpabilité comme caution de la haine : l’usage permanent de l’expression “génocide en cours” produit un retournement symbolique absolu. En associant l’État juif au “crime des crimes”, elle offre une caution morale qui alimente l’explosion des actes antisémites à l'égard des juifs de la diaspora… Une haine vertueuse, selon l’expression d’Eva Illouz.

La défaite médiatique d’Israël accusé sans que la CIJ n’ait prouvé quoi que ce soit, et son débouché antisémite mondial, entraîne ce qui s’avèrera, au regard des faits, une impasse intellectuelle : les propositions visant à renoncer au sionisme pour réinventer un “judaïsme de diaspora” moralement neutre (cf. Omer Bartov, reprenant pour cela les accusations non-prouvées jusque là des ennemis du sionisme). Ces propositions reposent sur une illusion : l’histoire a démontré à satiété que la diabolisation d’Israël ne protège pas les juifs de la diaspora, mais dégrade au contraire leur sécurité en les privant de leur garantie existentielle.

Ceux qui usent en permanence, sans preuve juridique, de l’expression “génocide en cours”, portent, malgré leur déni, une responsabilité morale indubitable dans l’explosion actuelle de l’antisémitisme comme “devoir moral”. Leur volonté de s’auto-disculper de toute responsabilité sous prétexte qu’ils ne se réclament pas de l’antisémitisme du XXe s. n’y changera rien. La responsabilité morale dans la montée de l’antisémitisme des tenants de l’accusation sans jugement de “génocide en cours” est dès à présent énorme…

RP


--- > Arrière-plan incontournable

--- > Illustration ici

--- > Mauvaise foi <br><br> --- > Cf. aussi <a href="https://www.lepoint.fr/societe/je-reprends-ma-liberte-car-elle-est-mon-bien-le-plus-precieux-jean-quatremer-quitte-liberation-EXJNF4FXXBGHLOLMCESC3JEHWU/" target="_blank"><b>ICI</b>, la lettre de démission d&#8217;un journaliste de &#8220;Libé&#8221;</a>

À suivre… ICI

samedi 15 août 2026

“Un antisémite est forcément négrophobe” (Fanon)

… même s’il se prétend « négrophile » (et réciproquement, faut-il préciser).

… L’avertissement de Frantz Fanon est toujours plus urgent et actuel au jour où il n’est pas jusqu’au chef du parti « passionnément antisémite » (selon le titre du livre de Richard Malka — ci-dessous la couverture) pour user de la concurrence des mémoires contre laquelle mettait en garde Fanon ! Signe supplémentaire, s’il en fallait encore, du mystérieux basculement à l’extrême-droite d’un parti qui s’auproclame « la vraie gauche » !

--- > Cf. ICI, ICI et ICI


La citation de Fanon :

« De prime abord, il peut sembler étonnant que l’attitude de l’antisémite s’apparente à celle du négrophobe. C’est mon professeur de philosophie, d’origine antillaise, qui me le rappelait un jour : “Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous.” Et je pensais qu’il avait raison universellement, entendant par là que j’étais responsable, dans mon corps et dans mon âme, du sort réservé à mon frère. Depuis lors j’ai compris qu’il voulait tout simplement dire : “un antisémite est forcément négrophobe.” » (Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, 1952 [Points Seuil 2015 p. 119])



Aimé Césaire : « Quand je tourne le bouton de ma radio, que j’entends qu’en Amérique des nègres sont lynchés, je dis qu’on nous a menti : Hitler n’est pas mort ; quand je tourne le bouton de ma radio, que j’apprends que des Juifs sont insultés, méprisés, pogromisés, je dis qu’on nous a menti : Hitler n’est pas mort ; que je tourne enfin le bouton de ma radio et que j’apprends qu’en Afrique le travail forcé est institué, légalisé, je dis que, véritablement, on nous a menti : Hitler n’est pas mort. » (Aimé Césaire, Discours politiques, Campagne électorale 1945, Fort-de-France)



Billie Holiday, Strange fruit


Southern trees bear a strange fruit
Blood on the leaves and blood at the root
Black bodies swingin' in the Southern breeze
Strange fruit hangin' from the poplar trees

Pastoral scene of the gallant South
The bulgin' eyes and the twisted mouth
Scent of magnolias sweet and fresh
Then the sudden smell of burnin' flesh

Here is a fruit for the crows to pluck
For the rain to gather, for the wind to suck
For the sun to rot, for the tree to drop
Here is a strange and bitter crop

Billie Holiday (1939) - texte de Abel Meeropol (1937)


Les arbres du Sud portent un fruit étrange,
Du sang sur les feuilles et du sang aux racines.
Des corps noirs se balancent dans la brise du Sud.
Un fruit étrange pend aux peupliers.

Scène pastorale du Sud galant
Les yeux exorbités et la bouche tordue
Parfum de magnolias doux et frais
Puis l'odeur soudaine de chair brûlée

Voici un fruit que les corbeaux picorent,
Que la pluie recueille, que le vent aspire,
Que le soleil fait pourrir, que l'arbre laisse tomber.
Voici une récolte étrange et amère.


samedi 1 août 2026

Les droits humains réels sacrifiés sur l’autel de la mauvaise foi


« Contre qui résiste à l’évidence, il n’est pas facile de trouver une raison qui le persuadera ; […] si, quand on le presse, il se change en pierre, comment user encore du raisonnement avec lui ? Il y a deux manières d’être pierre, celle de la tête dure qui ne comprend rien, celle de l’impudent qui est fermement disposé à ne pas consentir à l’évidence et à ne pas s’écarter de ses contradictions. » (Épictète, Entretiens, I, 5)

*

Pour Simone de Beauvoir, la mauvaise foi s’inscrit dans une intensification du concret qui distingue la mauvaise foi selon Sartre et la mauvaise foi selon elle, Beauvoir.
Pour Sartre, la mauvaise foi est d'abord une structure de la conscience, un drame ontologique d’ordre quasi conceptuel.
Pour Beauvoir, la mauvaise foi renvoie à une épreuve du réel : elle se concrétise dans la chair, dans les privilèges matériels, dans la domination sociale et dans l’histoire. C’est précisément cette intensification du concret qui fait de la mauvaise foi selon Beauvoir un concept infiniment plus puissant pour analyser les aveuglements politiques et sociaux.
Pour Beauvoir la mauvaise foi doit être perçue en situation, comme le poids des privilèges, de la chair, des a priori et des institutions.

C’est ce qui a permis à Beauvoir de sortir très rapidement de l’impasse concernant la révolution islamique iranienne où sont restés fourvoyés Sartre et surtout Foucault — et leurs successeurs jusqu’à aujourd’hui, qui hésitent tant à se positionner sur l’islam politique réel et concret !




Beauvoir, sur la base de ce qui pour elle est la mauvaise foi, comprend dès 1979 que la rhétorique anti-impérialiste a servi de masque à un ré-asservissement immédiat des femmes. Le fait théocratique, moment concret du fascisme islamiste, venait de briser les espoirs suscités.

Or la rhétorique anti-impérialiste est exactement, pour Beauvoir, le ressort de la mauvaise foi — qui empêche jusqu’à aujourd’hui, une certaine « gauche » internationale de dénoncer l’islam politique (Iran, Hamas, Hezbollah, Houthis, Erdogan, frères musulmans jusqu’en Occident, dont la France).

La trajectoire philosophique de Simone de Beauvoir apparaît comme celle d’une expérience vécue par laquelle elle s’arrache à l’abstraction théorique. Elle positionne la conscience dans un corps sexué, situé et social.

L’aveuglement actuel, concrètement le silence au minimum gêné, sur l’Iran des mollahs et des pasdarans, ou le Hamas et le Hezbollah, procède d’un refus du réel, effet de la mauvaise foi :

En 1978-1979, une large partie de la gauche intellectuelle (la figure la plus connue en étant Michel Foucault) s'enthousiasme pour la révolution iranienne au nom de l'anti-impérialisme.

Face à cela, la lucidité féministe de Beauvoir : dès son arrivée au pouvoir en janvier 1979, Khomeyni impose le port du “tchador” aux fonctionnaires et remet en cause les droits acquis par les femmes (droit de vote, mariage, divorce). Contrairement à d’autres, Beauvoir réagit très vite à son fourvoiement initial, dès le 8 mars 1979, en créant le CIDF (Comité International du Droit des Femmes) pour soutenir les femmes iraniennes descendant dans la rue contre le port du voile. Elle démontre que la lecture féministe et sa prise en compte du concret est un garde-fou contre le fascisme religieux. (Sa réaction rapide devrait donner exemple aux fourvoyés de tous temps pour se ressaisir : il n’est jamais trop tard.)

Aujourd’hui, le khomeynisme et ses proxis (Hamas, Hezbollah, Houthis, milices irakiennes,…), autrefois minoritaires ou disputés, ont comblé le vide laissé par l'échec des idéologies laïques et sociales arabo-musulmanes, sanctuarisant la cause palestinienne pour fabriquer un consensus (la révolution islamique coïncidant en outre avec l’effondrement du “rêve” communiste / maoïste dans le génocide cambodgien).

Une partie du “progressisme” confond dès lors le soutien de masse avec la légitimité éthique. Pour Beauvoir, la liberté ne se mesure pas au nombre : un système oppressif reste une aliénation, même s’il est plébiscité ou soutenu en nombre (aujourd’hui jusque sur les campus), voire par la majorité.

Au sens beauvoirien, l’ « évitement idéologique » d’une partie de la gauche internationale face au régime iranien et à ses proxis est pure mauvaise foi (un mensonge à soi-même).

Les effets de la mauvaise foi : la mauvaise foi s’appuie sur trois leviers de falsification :

1er levier : la subversion temporelle : Combattre l’ennemi du passé (colonialisme occidental) pour offrir un écran de fumée aux oppresseurs actuels (mollahs, Hamas,…).
Le colonialisme occidental (à l’instar d’autres colonialismes, y compris musulmans) a été une réalité historique violente et destructrice. En faire la source unique et éternelle de tous les maux permet de créer un sentiment de culpabilité permanente en Occident et de victimisation morale ailleurs — et l’aveuglement sur l’ennemi d'aujourd’hui :
En focalisant 100 % de l'attention critique sur les séquelles (réelles, et actuelles) du colonialisme occidental, on devient incapable d’analyser les nouveaux impérialismes (et leurs racines historiques — par ex. l'esclavage transsaharien) ou les tyrannies contemporaines (qu’il s’agisse de l’impérialisme théocratique iranien, du révisionnisme russe ou de la domination chinoise).
Le concept beauvoirien : La mauvaise foi par la « Mythification » :
Simone de Beauvoir, dans Pour une morale de l’ambiguïté, décrivait exactement ce danger lorsqu’elle analysait la façon dont les idéologies se momifient.
La transformation de la réalité en Mythe : La lutte anticoloniale était une lutte concrète pour la liberté. Mais lorsqu’elle devient un mythe intouchable, elle s’analyse hors du temps. L’anti-impérialisme cesse d’être une grille d’analyse du réel pour devenir un dogme figé.
Le service rendu au « Tyran de remplacement » : Beauvoir mettait en garde contre les révolutions qui, au nom de la défaite de l’ancien oppresseur, réinstallent immédiatement un nouvel oppresseur sous un autre nom. Combattre l’ombre du colonialisme d'hier en fermant les yeux sur les mollahs ou le Hamas aujourd’hui, c’est servir de « complice objectif » (terme sartrien) aux bourreaux du présent.

2e levier : un "Israël colonial" : Plaquer un slogan binaire pour offrir un chèque en blanc aux théocraties et milices sous couvert d’anti-occidentalisme.
En qualifiant le conflit en Israël de simple « guerre de libération anticoloniale », l’analyse est verrouillée : si l’adversaire est un « colonisateur absolu », la violence exercée contre lui (y compris le terrorisme de masse, les violences sexuelles ou le ciblage de civils) est rationalisée comme un simple « sous-produit inévitable » de la brutalité coloniale.
Cette grille ignore sciemment que plus de la moitié de la population juive israélienne est constituée de juifs mizrahim (expulsés ou ayant fui les pays arabo-musulmans au XXᵉ siècle) et non de “colons” européens. Elle efface également le lien historique et indigène du peuple juif avec cette terre, ramenant le sionisme à une simple entreprise impériale occidentale tardive — en faisant le bouc émissaire du sentiment de culpabilité de l’Occident.
Résultat de la mauvaise foi : lors des attaques du 7 octobre 2023 perpétrées par le Hamas (comportant des mutilations et violences sexuelles de masse documentées contre des femmes israéliennes), une partie du camp “progressiste”, y compris “féministe”, est restée muette, a nié les faits ou a cherché à les « contextualiser », hésitant à condamner des agresseurs perçus comme des « dominés » — et favorisant l’explosion de l’antisémitisme à laquelle on assiste, alors que la mauvaise foi des auto-proclamés “anti-impérialistes” s’appuie sur leur rejet de l’antisémitisme du passé (XXe s.) au moment même où ils s’aveuglent en favorisant l’antisémitisme actuel.

3e levier : l’imposture anticapitaliste : Masquer la réalité hyper-capitaliste et oligarchiquement corrompue des régimes et milices islamistes (pasdarans, finance off-shore du Hamas,…).
En réalité, l’Islam politique est un hyper-capitalisme. L’analyse des structures économiques des mouvements islamistes montre qu’ils n’ont absolument rien à envier au capitalisme marchand et financier (effectivement lui-même catastrophique : mais en termes d’effets destructeurs de la planète, comme au plan ravages sociaux, le capitalisme extrême de l’islam politique y a sa part lui aussi) :
Le modèle iranien : Un capitalisme d’État oligarchique et militarisé
Le rôle des pasdarans (gardiens de la Révolution) : L’armée idéologique du régime iranien est le premier congrégat économique du pays. Elle contrôle des pans entiers de l’économie (BTP, télécoms, pétrole, contrebande, finance) via des fondations dites « charitables » exonérées d’impôts.
Neo-libéralisme autoritaire : Le régime a privatisé massivement au profit de ses propres généraux et mollahs, détruit les syndicats indépendants, réprimé brutalement les grèves ouvrières et supprimé les subventions de base pour la population.
Le Hamas : Entre capitalisme de bazar, finance off-shore et système mafieux
Loin de l’image d'un mouvement prolétarien, les dirigeants du Hamas (dont les chefs vivant ou ayant vécu dans le Golfe) ont bâti un empire financier estimé à plusieurs milliards de dollars via le contrôle des tunnels de contrebande, la taxation de la population gazaouie, l’immobilier et des placements financiers internationaux.
Le Hezbollah : Il fonctionne comme un État dans l’État au Liban, gérant ses propres banques (Al-Qard al-Hassan), des réseaux de blanchiment d'argent et de trafics internationaux, tout en soutenant le système bancaire libanais qui a asphyxié les classes moyennes.
La solidarité ancienne subsistant des sociétés traditionnelles — et cassée par l’individualisme capitaliste — ne doit rien à l’islam, surtout pas à l’islam politique lui-même capitaliste, mais est commune à toutes les cités traditionnelles au monde…
… À quoi on pourrait aisément ajouter le racisme structurel : cf. la façon dont les « noirs » sont traités du Maghreb au Soudan…

La notion de mauvaise foi selon Simone de Beauvoir offre des outils d’une actualité brûlante : ils rappellent qu’aucun combat anti-impérialiste ou anti-capitaliste prétendu ne peut justifier le sacrifice des libertés fondamentales, du corps des femmes (où l’on peut aussi mentionner l’Afghanistan / réalité du concret : partout où l’islam politique est en place), bref des droits humains réels, y compris sociaux, abandonnés sur l’autel de la mauvaise foi dogmatique.

RP

--- > Cf. ICI, l’appui mythique de la mauvaise foi

mercredi 29 juillet 2026

Sur la moustache de Nietzsche et autres considérations

« L’homme le plus paisible et le plus raisonnable, pour le cas où il aurait une grande moustache, pourrait s’asseoir en quelque sorte à l’ombre de cette moustache et s’y asseoir en toute sécurité, — les yeux ordinaires voient en lui les accessoires d’une grande moustache, je veux dire : un caractère militaire qui s’emporte facilement et peut même aller jusqu’à la violence. » (Friedrich Nietzsche, Aurore, § 381)

Nietzsche fustigeait l’antisémitisme de Wagner ou de sa sœur Élisabeth. Mais, ce faisant, ne déplorait-il pas le rôle des juifs dans la décadence des « aryens » ? — sic — (cf. sa Généalogie de la morale, 1ère dissertation).

Un diagnostic nietzschéen d’une vraie complexité, peut-être un peu confus… C’est que Nietzsche décèle chez les chrétiens antisémites cette morale du ressentiment, d’origine juive, dit-il ! — devenue le fait de chrétiens antisémites, la retournant contre les juifs jalousés par eux.

Complexité de ce qui ne se départ tout de même pas d’un antijudaïsme de Nietzsche (Généalogie de la morale, 1ère dissertation), d’où sans doute la formule du poète juif provençal André Suarès : « je ne puis pardonner à Nietzsche ».

On est au fondement de l’idée, à la fois pronostiquée, déplorée,… et véhiculée dans les textes de Nietzsche qui, au gré d’une interprétation déformée, débouchera sur l’antisémitisme hitlérien, lorsque les nazis, Hitler (ami de la sœur de Nietzsche) en tête, annexeront et déformeront l’héritage du philosophe (qui, mort, n’y pouvait rien, le pauvre), et se considèreront comme la réalisation de son théorique « surhomme/surhumain ».

« Sur un peuple en cet état de crise spirituelle et de négation des valeurs traditionnelles, la dernière philosophie de Nietzsche devait exercer une influence dominante. En prenant comme point de départ la volonté de puissance, Nietzsche a prêché, non certes l’inhumanité mais la surhumanité. » (Intervention de François de Menthon, procureur général français, au procès de Nuremberg)



Portrait de Friedrich Nietzsche (1906) par Edvard Munch

RP

dimanche 26 juillet 2026

Incendies géants


Des baigneurs se reposent sur la plage de Moutchic, au bord de l'étang de Lacanau, dans le sud-ouest de la France, le 24 juillet 2026, tandis que des nuages de fumée s'élèvent dans le ciel en raison de l'incendie qui ravage la Gironde. AFP - photo Maximilien Lamy


… Gironde, Var, Fontainebleau, Espagne, Canada, etc., etc.


« Un jour, un incendie se déclara dans les coulisses d’un grand théâtre. Un clown, qui venait juste de jouer son rôle dans le spectacle, revint sur la piste pour en avertir le public : Sortez, sortez vite, le théâtre est en feu ! Les spectateurs, pensant tout de suite que ce n’était qu’une bonne blague faisant partie du spectacle, se mirent à rire et à applaudir. Le clown répéta alors l’avertissement : Sortez ! Mais sortez donc ! Malheureusement, plus il insistait, plus les applaudissements augmentaient.
Je pense que c'est ainsi que le monde périra, dans l'exultation générale des têtes spirituelles croyant qu'il s'agit d'une plaisanterie. »
(Søren Kierkegaard, Ou bien… ou bien, coll. Bouquins p. 38)

… À suivre…