samedi 1 août 2026

Les droits humains réels sacrifiés sur l’autel de la mauvaise foi


« Contre qui résiste à l’évidence, il n’est pas facile de trouver une raison qui le persuadera ; […] si, quand on le presse, il se change en pierre, comment user encore du raisonnement avec lui ? Il y a deux manières d’être pierre, celle de la tête dure qui ne comprend rien, celle de l’impudent qui est fermement disposé à ne pas consentir à l’évidence et à ne pas s’écarter des contradictions. » (Épictète, Entretiens, I, 5)

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Pour Simone de Beauvoir, la mauvaise foi s’inscrit dans une intensification du concret qui distingue la mauvaise foi selon Sartre et la mauvaise foi selon elle, Beauvoir.
Pour Sartre, la mauvaise foi est d'abord une structure de la conscience, un drame ontologique d’ordre quasi conceptuel.
Pour Beauvoir, la mauvaise foi renvoie à une épreuve du réel : elle se concrétise dans la chair, dans les privilèges matériels, dans la domination sociale et dans l’histoire. C’est précisément cette intensification du concret qui fait de la mauvaise foi selon Beauvoir un concept infiniment plus puissant pour analyser les aveuglements politiques et sociaux.
Pour Beauvoir la mauvaise foi doit être perçue en situation, comme le poids des privilèges, de la chair, des a priori et des institutions.

C’est ce qui a permis à Beauvoir de sortir très rapidement de l’impasse concernant la révolution islamique iranienne où sont restés fourvoyés Sartre et surtout Foucault — et leurs successeurs jusqu’à aujourd’hui, qui hésitent tant à se positionner sur l’islam politique réel et concret !




Beauvoir, sur la base de ce qui pour elle est la mauvaise foi, comprend dès 1979 que la rhétorique anti-impérialiste a servi de masque à un ré-asservissement immédiat des femmes. Le fait théocratique, moment concret du fascisme islamiste, venait de briser les espoirs suscités.

Or la rhétorique anti-impérialiste est exactement, pour Beauvoir, le ressort de la mauvaise foi — qui empêche jusqu’à aujourd’hui, une certaine « gauche » internationale de dénoncer l’islam politique (Iran, Hamas, Hezbollah, Houthis, Erdogan, frères musulmans jusqu’en Occident, dont la France).

La trajectoire philosophique de Simone de Beauvoir apparaît comme celle d’une expérience vécue par laquelle elle s’arrache à l’abstraction théorique. Elle positionne la conscience dans un corps sexué, situé et social.

L’aveuglement actuel, concrètement le silence au minimum gêné, sur l’Iran des mollahs et des pasdarans, ou le Hamas et le Hezbollah, procède d’un refus du réel, effet de la mauvaise foi :

En 1978-1979, une large partie de la gauche intellectuelle (la figure la plus connue en étant Michel Foucault) s'enthousiasme pour la révolution iranienne au nom de l'anti-impérialisme.

Face à cela, la lucidité féministe de Beauvoir : dès son arrivée au pouvoir en janvier 1979, Khomeyni impose le port du “tchador” aux fonctionnaires et remet en cause les droits acquis par les femmes (droit de vote, mariage, divorce). Contrairement à d’autres, Beauvoir réagit très vite à son fourvoiement initial, dès le 8 mars 1979, en créant le CIDF (Comité International du Droit des Femmes) pour soutenir les femmes iraniennes descendant dans la rue contre le port du voile. Elle démontre que la lecture féministe et sa prise en compte du concret est un garde-fou contre le fascisme religieux. (Sa réaction rapide devrait donner exemple aux fourvoyés de tous temps pour se ressaisir : il n’est jamais trop tard.)

Aujourd’hui, le khomeynisme et ses proxis (Hamas, Hezbollah, Houthis, milices irakiennes,…), autrefois minoritaires ou disputés, ont comblé le vide laissé par l'échec des idéologies laïques et sociales arabo-musulmanes, sanctuarisant la cause palestinienne pour fabriquer un consensus (la révolution islamique coïncidant en outre avec l’effondrement du “rêve” communiste / maoïste dans le génocide cambodgien).

Une partie du “progressisme” confond dès lors le soutien de masse avec la légitimité éthique. Pour Beauvoir, la liberté ne se mesure pas au nombre : un système oppressif reste une aliénation, même s’il est plébiscité ou soutenu en nombre (aujourd’hui jusque sur les campus), voire par la majorité.

Au sens beauvoirien, l’ « évitement idéologique » d’une partie de la gauche internationale face au régime iranien et à ses proxis est pure mauvaise foi (un mensonge à soi-même).

Les effets de la mauvaise foi : la mauvaise foi s’appuie sur trois leviers de falsification :

1er levier : la subversion temporelle : Combattre l’ennemi du passé (colonialisme occidental) pour offrir un écran de fumée aux oppresseurs actuels (mollahs, Hamas,…).
Le colonialisme occidental (à l’instar d’autres colonialismes, y compris musulmans) a été une réalité historique violente et destructrice. En faire la source unique et éternelle de tous les maux permet de créer un sentiment de culpabilité permanente en Occident et de victimisation morale ailleurs — et l’aveuglement sur l’ennemi d'aujourd’hui :
En focalisant 100 % de l'attention critique sur les séquelles (réelles) du colonialisme occidental, on devient incapable d’analyser les nouveaux impérialismes ou les tyrannies contemporaines (qu’il s’agisse de l’impérialisme théocratique iranien, du révisionnisme russe ou de la domination chinoise).
Le concept beauvoirien : La mauvaise foi par la « Mythification » :
Simone de Beauvoir, dans Pour une morale de l’ambiguïté, décrivait exactement ce danger lorsqu’elle analysait la façon dont les idéologies se momifient.
La transformation de la réalité en Mythe : La lutte anticoloniale était une lutte concrète pour la liberté. Mais lorsqu’elle devient un mythe intouchable, elle s’analyse hors du temps. L’anti-impérialisme cesse d’être une grille d’analyse du réel pour devenir un dogme figé.
Le service rendu au « Tyran de remplacement » : Beauvoir mettait en garde contre les révolutions qui, au nom de la défaite de l’ancien oppresseur, réinstallent immédiatement un nouvel oppresseur sous un autre nom. Combattre l’ombre du colonialisme d'hier en fermant les yeux sur les mollahs ou le Hamas aujourd’hui, c’est servir de « complice objectif » (terme sartrien) aux bourreaux du présent.

2e levier : un "Israël colonial" : Plaquer un slogan binaire pour offrir un chèque en blanc aux théocraties et milices sous couvert d’anti-occidentalisme.
En qualifiant le conflit en Israël de simple « guerre de libération anticoloniale », l’analyse est verrouillée : si l’adversaire est un « colonisateur absolu », la violence exercée contre lui (y compris le terrorisme de masse, les violences sexuelles ou le ciblage de civils) est rationalisée comme un simple « sous-produit inévitable » de la brutalité coloniale.
Cette grille ignore sciemment que plus de la moitié de la population juive israélienne est constituée de juifs mizrahim (expulsés ou ayant fui les pays arabo-musulmans au XXᵉ siècle) et non de colons européens. Elle efface également le lien historique et indigène du peuple juif avec cette terre, ramenant le sionisme à une simple entreprise impériale occidentale tardive — en faisant le bouc émissaire du sentiment de culpabilité de l’Occident.
Résultat de la mauvaise foi : lors des attaques du 7 octobre 2023 perpétrées par le Hamas (comportant des mutilations et violences sexuelles de masse documentées contre des femmes israéliennes), une partie du camp “progressiste”, y compris “féministe”, est restée muette, a nié les faits ou a cherché à les « contextualiser », hésitant à condamner des agresseurs perçus comme des « dominés » — et favorisant l’explosion de l’antisémitisme à laquelle on assiste, alors que la mauvaise foi des auto-proclamés “anti-impérialistes” s’appuie sur leur rejet de l’antisémitisme du passé (XXe s.) au moment même où ils s’aveuglent en favorisant l’antisémitisme actuel.

3e levier : l’imposture anticapitaliste : Masquer la réalité hyper-capitaliste et oligarchiquement corrompue des régimes et milices islamistes (pasdarans, finance off-shore du Hamas).
En réalité, l’Islam politique est un hyper-capitalisme. L’analyse des structures économiques des mouvements islamistes montre qu’ils n’ont absolument rien à envier au capitalisme marchand et financier (effectivement lui-même catastrophique : mais en termes d’effets destructeurs de la planète, le capitalisme extrême de l’islam politique y a sa part lui aussi) :
Le modèle iranien : Un capitalisme d’État oligarchique et militarisé
Le rôle des pasdarans (gardiens de la Révolution) : L’armée idéologique du régime iranien est le premier congrégat économique du pays. Elle contrôle des pans entiers de l’économie (BTP, télécoms, pétrole, contrebande, finance) via des fondations dites « charitables » exonérées d’impôts.
Neo-libéralisme autoritaire : Le régime a privatisé massivement au profit de ses propres généraux et mollahs, détruit les syndicats indépendants, réprimé brutalement les grèves ouvrières et supprimé les subventions de base pour la population.
Le Hamas : Entre capitalisme de bazar, finance off-shore et système mafieux
Loin de l’image d'un mouvement prolétarien, les dirigeants du Hamas (dont les chefs vivant ou ayant vécu dans le Golfe) ont bâti un empire financier estimé à plusieurs milliards de dollars via le contrôle des tunnels de contrebande, la taxation de la population gazaouie, l’immobilier et des placements financiers internationaux.
Le Hezbollah : Il fonctionne comme un État dans l’État au Liban, gérant ses propres banques (Al-Qard al-Hassan), des réseaux de blanchiment d'argent et de trafics internationaux, tout en soutenant le système bancaire libanais qui a asphyxié les classes moyennes.

La notion de mauvaise foi selon Simone de Beauvoir offre des outils d’une actualité brûlante : ils rappellent qu’aucun combat anti-impérialiste ou anti-capitaliste prétendu ne peut justifier le sacrifice des libertés fondamentales, du corps des femmes (où l’on peut aussi mentionner l’Afghanistan / réalité du concret : partout où l’islam politique est en place), bref des droits humains réels, y compris sociaux, abandonnés sur l’autel de la mauvaise foi dogmatique.

RP

mercredi 29 juillet 2026

Sur la moustache de Nietzsche et autres considérations

« L’homme le plus paisible et le plus raisonnable, pour le cas où il aurait une grande moustache, pourrait s’asseoir en quelque sorte à l’ombre de cette moustache et s’y asseoir en toute sécurité, — les yeux ordinaires voient en lui les accessoires d’une grande moustache, je veux dire : un caractère militaire qui s’emporte facilement et peut même aller jusqu’à la violence. » (Friedrich Nietzsche, Aurore, § 381)

Nietzsche fustigeait l’antisémitisme de Wagner ou de sa sœur Élisabeth. Mais, ce faisant, ne déplorait-il pas le rôle des juifs dans la décadence des « aryens » ? — sic — (cf. sa Généalogie de la morale, 1ère dissertation).

Un diagnostic nietzschéen d’une vraie complexité, peut-être un peu confus… C’est que Nietzsche décèle chez les chrétiens antisémites cette morale du ressentiment, d’origine juive, dit-il ! — devenue le fait de chrétiens antisémites, la retournant contre les juifs jalousés par eux.

Complexité de ce qui ne se départ tout de même pas d’un antijudaïsme de Nietzsche (Généalogie de la morale, 1ère dissertation), d’où sans doute la formule du poète juif provençal André Suarès : « je ne puis pardonner à Nietzsche ».

On est au fondement de l’idée, à la fois pronostiquée, déplorée,… et véhiculée dans les textes de Nietzsche qui, au gré d’une interprétation déformée, débouchera sur l’antisémitisme hitlérien, lorsque les nazis, Hitler (ami de la sœur de Nietzsche) en tête, annexeront et déformeront l’héritage du philosophe (qui, mort, n’y pouvait rien, le pauvre), et se considèreront comme la réalisation de son théorique « surhomme/surhumain ».

« Sur un peuple en cet état de crise spirituelle et de négation des valeurs traditionnelles, la dernière philosophie de Nietzsche devait exercer une influence dominante. En prenant comme point de départ la volonté de puissance, Nietzsche a prêché, non certes l’inhumanité mais la surhumanité. » (Intervention de François de Menthon, procureur général français, au procès de Nuremberg)



Portrait de Friedrich Nietzsche (1906) par Edvard Munch

RP

dimanche 26 juillet 2026

Incendies géants


Des baigneurs se reposent sur la plage de Moutchic, au bord de l'étang de Lacanau, dans le sud-ouest de la France, le 24 juillet 2026, tandis que des nuages de fumée s'élèvent dans le ciel en raison de l'incendie qui ravage la Gironde. AFP - photo Maximilien Lamy


… Gironde, Var, Fontainebleau, Espagne, Canada, etc., etc.


« Un jour, un incendie se déclara dans les coulisses d’un grand théâtre. Un clown, qui venait juste de jouer son rôle dans le spectacle, revint sur la piste pour en avertir le public : Sortez, sortez vite, le théâtre est en feu ! Les spectateurs, pensant tout de suite que ce n’était qu’une bonne blague faisant partie du spectacle, se mirent à rire et à applaudir. Le clown répéta alors l’avertissement : Sortez ! Mais sortez donc ! Malheureusement, plus il insistait, plus les applaudissements augmentaient.
Je pense que c'est ainsi que le monde périra, dans l'exultation générale des têtes spirituelles croyant qu'il s'agit d'une plaisanterie. »
(Søren Kierkegaard, Ou bien… ou bien, coll. Bouquins p. 38)

… À suivre…

samedi 25 juillet 2026

La Création comme émanation au Moyen Âge



Au Moyen Âge chrétien, concernant la compréhension de la Création du monde, le débat n’est pas entre création ou émanation : tous admettent les deux (catholiques comme cathares ou autres — cf. infra la différence entre catholiques et cathares) ! Pour les uns comme pour les autres, ce qui émane de Dieu est sa Création volontaire (qui vaut jusque pour le Christ en son humanité, fût-elle préexistante comme pour les cathares) — et qui n’est pas “engendrement” : pour les catholiques comme pour les cathares l’“engendrement” concerne le Christ en sa réalité intra-divine, préexistante aussi pour les catholiques.

La différence essentielle, partagée par catholiques et cathares, d’avec la compréhension antique de l’émanation, est que celle-ci était non-volontaire. Cette différence d’avec l’émanatisme antique est soulignée chez les scolastiques par la notion de Création “ex-nihilo”, à savoir que Dieu a créé le monde “à partir de rien” (ex nihilo), c’est-à-dire sans matière préalable. Cela s’oppose à la conception antique (notamment grecque) où la Création est vue comme transformation ou organisation d’une matière existant au préalable. Des penseurs comme Anselme de Canterbury (1033-1109) ont insisté sur le fait que Dieu est la cause efficiente, et non matérielle, de la création. Le “rien” dont il est question n’est pas une substance ou matière informe, mais une absence totale de réalité préexistante. Cette idée est au fondement de la théologie chrétienne sur l’omnipotence et la transcendance divine.

Dans certains systèmes philosophiques de l’Antiquité (comme le néoplatonisme), le monde n’est pas créé ex-nihilo mais procède de Dieu par émanation. Ici l’émanation ne fait pas intervenir la liberté divine mais est une nécessité. En théologie chrétienne (en tous ses courants), cette conception a été rejetée sous l’angle où elle compromet le caractère libre de l’acte créateur, fondé avant le monde, prédestiné avant la Création du monde. Cela vaut de la doctrine orthodoxe de la prédestination à la doctrine cathare, affirmant fortement la prédestination, remarquablement dans le courant dyarchien, que l’on considérera ici (cf. le Livre des deux Principes — XIIIe s.).

De même pour des scolastiques du Moyen Âge comme Anselme, Bonaventure, Thomas d’Aquin…, seul Dieu peut créer absolument (ex-nihilo). C’est l’homme ou l’artisan qui ne peut que transformer, ré-agencer ou produire à partir d’une matière antérieure. La création divine ex-nihilo est difficilement concevable à l’esprit humain (d’où l’application de la création humaine à la divinité, comme une image prise à la lettre). La Création ex-nihilo marque la coupure radicale entre Dieu et le monde.

La spécificité médiévale réside donc dans l’affirmation d’une création (fût-elle préexistante par rapport au monde d’ici-bas) radicale, libre et sans préalable (ex-nihilo), refusant les modèles antiques de la transformation d’une matière préalable non due à Dieu, pour asseoir la transcendance et la toute-puissance divine.

Le franciscain Bonaventure (XIIIe s.) reprend explicitement, dans sa théologie, le schéma néoplatonicien de l’émanation, mais il le transforme profondément. Selon le néoplatonisme, tout procède de l’Un (Dieu) par un mouvement d’émanation nécessaire et descendante, puis retourne vers lui. Bonaventure adapte sans hésitation cette idée en l’intégrant au mystère trinitaire : le monde vient de Dieu, non par nécessité mais par un acte d’amour libre et personnel (c’est la différence), centré sur la Trinité.

Chez Bonaventure, la Création n’est donc pas un “découlement” impersonnel de Dieu, mais une dynamique où tout procède de Dieu. Il garde la notion d’“exemplarité” : toutes les créatures existent par participation à des “raisons éternelles” qui résident dans le Verbe, et c’est en Christ que la créature retrouve son origine et sa fin. Ainsi, le schéma d’émanation sert à penser la dépendance radicale de la création à l’égard de Dieu.

Bonaventure insiste sur la liberté et l’amour dans l’acte créateur : la Trinité divine est source, modèle et terme de toute réalité. L’“émanation” n’est jamais un processus naturel ou fatal, mais une sortie de l’Amour trinitaire voulue par Dieu.

Enfin, dans son Itinéraire de l’âme vers Dieu, il décrit ce mouvement double : tout vient de Dieu (émanation exemplaire, création) et retourne à Dieu (conversion, union mystique), en passant nécessairement par le Christ qui est le “centre”, la “voie” et l’“exemplaire” de la création.

Thomas d’Aquin (XIIIe s.) de même refuse l’idée d’une émanation au sens néoplatonicien strict, où le monde procède nécessairement de Dieu comme un flot continu ; pour lui aussi, la création est émanée par un acte libre de Dieu, non pas un affaiblissement de l’essence divine ou une émanation par nécessité. Il affirme que toute chose vient de Dieu et retourne à Dieu dans un mouvement qu’il nomme exitus-reditus : la création est comprise comme une sortie de Dieu (exitus) et tout être créé a vocation à retourner vers lui (reditus).

Thomas d’Aquin conçoit la dynamique de la création en termes d’exitus (sortie de Dieu) et reditus (retour à Dieu), mais la Création n’est pas, chez lui, une émanation au sens d’un débordement de la substance divine. La distinction créateur/créature est absolue ; Dieu crée à partir de rien (ex-nihilo) par sa volonté libre.

Contre l’émanation nécessaire du néoplatonisme, Thomas insiste sur le fait que Dieu crée librement, par amour, sans que sa nature le force à émaner ou produire le monde.

Thomas conserve certaines structures néoplatoniciennes sur l’ordre hiérarchique du cosmos : tout descend de Dieu selon un ordre, mais cette descente (Création) ne signifie pas perte ou dilution divine, car Dieu demeure totalement transcendant.

Toute la création, y compris l’homme, est orientée vers Dieu qui est le principe et la fin ultime de toute chose ; la dynamique exitus-reditus structure la Somme théologique et la vision globale de Thomas d’Aquin sur le monde.

En bref, Thomas d’Aquin retient le vocabulaire et la dynamique de l’émanation, mais reformule la doctrine pour l’intégrer dans une théologie de la création libre et transcendante, opposée à l’émanatisme comme nécessité du néoplatonisme. Émanatisme comme nécessité que les cathares non plus ne font pas leur : pour eux aussi la décision divine est une réalité jusque dans la création divine préexistante (y compris pour la nature créée préexistante de Jésus ; même si lui-même comme logos divin est engendré mais non créé, contrairement aux autres humains, préexisteraient-ils — les cathares ne disent pas autre chose).

Il en est donc de même chez les cathares, qui, comme Thomas d’Aquin, professent une forte doctrine de la prédestination, par laquelle un traité cathare comme le Livre des deux Principes affirme que même l’aspect qui relève du Mauvais Principe n’échappe en aucun cas au Dieu bon.

Chez les cathares comme chez les catholiques, la notion d’émanation occupe une place clé — mais chez eux dans leur vision dualiste du monde. Pour eux, il existe deux Principes éternels et opposés : le Bien (Dieu bon, principe des réalités spirituelles) et le Mal (le démiurge, principe du monde matériel). Selon leur cosmologie, les “esprits-saints” des humains préexistants sont vus comme des émanations divines issues du Dieu suprême et créées volontairement par le Dieu bon. Mais ces êtres spirituels préexistants ont été arrachés de leur domaine spirituel originel pour être emprisonnés dans la matière, qui elle, relève du domaine du Mal, émané du démiurge créateur du monde.

La matière et l’univers sont donc considérés comme une prison ou un exil pour ces étincelles spirituelles, qui ne doivent leur salut qu’à une libération et un retour à leur source divine. L’émanation, chez les cathares non plus, n’est donc pas un simple “débordement” nécessaire comme dans le néoplatonisme antique : comme pour l’orthodoxie catholique, c’est un acte initial, suivi d’une chute ou d’un exil, mais pour eux provoqué par le principe du Mal.

Les cathares distinguent radicalement le Dieu bon (source d’émission des âmes) d’avec le mauvais créateur du monde matériel. Le monde sensible n’est pas directement fait par Dieu : il est l’œuvre du mauvais Principe, et comme tel est “nihil” (selon que le souligne le cathare Traité anonyme). La finalité de l’âme est d’être arrachée à la matière pour retourner à l’“émanateur” volontaire, le Créateur divin, d’origine, cela symbolisé par l’acte liturgique du consolamentum.

Cette doctrine entraîne des pratiques austères et une ascèse rigoureuse pour délivrer l’être divin piégé dans la chair. Le salut, pour les cathares, consiste donc à faire revenir la créature divine à la patrie céleste, loin du monde matériel.

Dans la cosmologie cathare, l’âme humaine est une créature du Dieu bon à présent captive : la distinction entre le principe du Bien (d'où elle émane par création) et du Mal (qui a façonné le monde matériel) fonde tout l’édifice religieux et éthique cathare…

… Pas si éloigné de l’orthodoxie catholique, sauf bien sûr, différence radicale, l’admission d’un mauvais Principe, faisant du “nihil” une réalité mauvaise pour les cathares, là où l’orthodoxie n’y voit que néant, rien…

RP

Articles sur les cathares ICI, ICI, et ICI.

jeudi 16 juillet 2026

Péché originel et Histoire

« Je fais peu de cas de quiconque se passe du Péché originel. J'y ai recours, quant à moi, dans toutes les circonstances, et, sans lui, je ne vois pas comment j'éviterais une consternation ininterrompue. »
(Emil Cioran, Aveux et anathèmes, Œuvres, Quarto‭ p.‭ 1646-1647)


Sculpture : Hugo Lederer, Clio


« Abominable Clio ! »
(Emil Cioran, Écartèlement, Œuvres, Quarto p. 1485)


Le diable à Jésus (Luc 4, 6) : « cette puissance, et la gloire de ces royaumes […] m’a été donnée, et je la donne à qui je veux. »

jeudi 4 juin 2026

Marjane Satrapi



Marjane Satrapi, l'autrice franco-iranienne de (entre autres) Persepolis, est décédée à l’âge de 56 ans. Elle est « morte de tristesse un peu plus d’un an après le décès de Mattias Ripa, son mari et l’amour de sa vie », indique un communiqué de ses proches transmis ce jeudi.

Proposée pour la Légion d'honneur le 3 juillet 2024, elle avait refusé la décoration début 2025 pour s'opposer à ce qu’elle percevait comme une « attitude hypocrite de la France vis-à-vis de l’Iran », notamment en ce qui concerne l'attribution de visas à des enfants d’ « oligarques iraniens » plutôt qu'aux « jeunes Iraniens épris de liberté, dissidents, et artistes ».