mercredi 4 février 2026

Iran, l’abandon d’un peuple


Manifestation à Téhéran le 8 janvier 2026. La répression menée par le régime iranien a été sanglante, faisant des milliers de morts en quelques jours seulement. | GETTY IMAGES VIA AFP


Lu sur Ouest-France — article de Dominique Moïsi, 04/02/2026 :

Après le mensonge, la trahison est-elle devenue la marque de fabrique de Donald Trump ? Après le peuple ukrainien, le peuple iranien ? L’Histoire retiendra l’encouragement donné par le président américain aux Iraniens : « L’aide est en chemin. » Elle retiendra plus encore le fait que cette aide n’est jamais venue.

[…] Dans la longue histoire du régime des Mollahs (quarante-sept ans) jamais répression n’a été plus sanglante. Le pouvoir en place, très affaibli, a craint pour sa survie. Il lui fallait terroriser le peuple avant qu’un facteur externe (l’intervention américaine ?) ne fasse pencher la balance en sa défaveur.

Le peuple iranien ne s’est pas seulement senti trahi par l’Amérique, il s’est aussi senti abandonné par l’opinion publique internationale. Au point qu’une plaisanterie provocatrice a circulé sur les réseaux sociaux : « Plus de 90 millions d’Iraniens ont demandé la citoyenneté palestinienne, pour que l’on s’intéresse enfin à leur sort. » Où étaient les foules qui défilaient hier en soutien de la population de Gaza ? Et pourquoi ces émotions sélectives ? […]

Le coût de l’indifférence
[…] La crainte du chaos qui succéderait à la chute éventuelle du régime des Mollahs est certes réelle. Mais on peut aussi considérer qu’elle cache la peur, que l’éventuelle réussite « d’un Printemps Perse » ne donne des idées à tous ceux – et ils sont nombreux – qui rêvent d’un Printemps arabe ou d’un Printemps turc.

Des négociations devraient s’ouvrir en Turquie [ou Oman] à la fin de la semaine, entre l’envoyé spécial du président Trump, Steve Witkoff, et le ministre des Affaires étrangères iranien, Abbas Araghtchi. Mais le sujet des discussions ne sera pas l’ouverture du régime, c’est hors sujet, après les massacres dont le régime s’est rendu coupable. On parlera […] de la capacité de nuisance à l’international de l’Iran. Et pas de son droit à « massacrer impunément son peuple ».

D’Ankara à Ryad, en passant par Le Caire, on se soucie avant tout d’ordre. Quant à Donald Trump, il est à la recherche de succès médiatiques faciles. Et pas d’interventions risquées. […]

… Texte entier et source ICI

lundi 2 février 2026

Une spiritualité sécularisée

Je retrouve le texte ci-après à l’heure où, équivalent malheureux des totalitarismes athées du XXe s., éclate dans le silence des auto-proclamés humanistes progressistes la cruauté des sociétés politico-religieuses totalitaires — l’Iran de ce début 2006 ! Ce texte de 2005 concerne l’Évangile de Thomas comme essai de lecture intériorisée, dans un contexte alors nouveau, du message de Jésus — en regard des questionnements du pasteur Bonhoeffer dans son contexte à lui, contexte de société athée totalitaire. Boualem Sansal, dans 2084, écho à 1984 d’Orwell, fait percevoir combien le séculier totalitarisme politico-religieux vaut bien le séculier totalitarisme voulu politico-tout court ! Demeure la question de la foi comme relation intime, intériorité… malgré tout !

Le texte ci-dessous, donc, est la reprise mise à jour d’un court texte paru il y a vingt ans, en 2006, comme postface (p. 245-247) que m’avait demandée Jean Larose à son édition présentée et commentée de : L’Évangile selon Thomas, Heureux message selon Thomas, éd. L’Harmattan, coll. Chrétiens autrement.
Jean Larose et moi avons appris à nous connaître et nous apprécier à Antibes, par différentes rencontres : rencontres personnelles, rencontres dans le cadre et en marge de l’amitié judéo-chrétienne ou de l’atelier interreligieux. Le prêtre qu’il fut, à présent décédé, a, avant que je ne le connaisse, appris à vivre et à dire l’Évangile dans des milieux religieux autres que son milieu d’origine, notamment en Afrique. Raisons qui ont pu le rendre sensible à cet aspect qu’il trouve chez Thomas : la volonté d’un juif syrien de transmettre le message de l’Évangile dans une autre tradition religieuse — Grecs, Romains et au-delà. (Cela fait sans doute des
logia — paroles — de Thomas autre chose qu’un cinquième évangile au sens des quatre évangiles, mais plutôt, selon l’expression qu’emploie plusieurs fois Jean Larose, des « dits » de Jésus, un recueil de propos de Jésus alors traditionnellement transmis — dont on retrouve un grand nombre dans les évangiles néo-testamentaires.)
À l’occasion de nos échanges, Jean Larose m’a engagé à remarquer l’étonnante « modernité » de la préoccupation de ce recueil (retrouvé à Nag Hammadi en Égypte en 1945, dans une collection « gnostique » de textes divers en copte), sa coïncidence — dans son appel à l’intimité de la foi — avec nos préoccupations contemporaines. Effectivement cette approche de Thomas rejoint finalement un certain héritage du XXe siècle, celui qui constitue pour nous, peut-être, une sorte de transition vers un autre temps… Ainsi, avant sa mort en 1945, le pasteur Dietrich Bonhoeffer expliquait qu’il s’agissait désormais de vivre l’Évangile dans une société sortie des cadres religieux chrétiens traditionnels.


*

L’Évangile selon Thomas est largement inconnu… malgré sa « célébrité », — « célébrité » qui en fait un texte « gnostique », plus ou moins sulfureux, empreint d’une religiosité obscure. Rien à voir avec la réalité, nous dit Jean Larose ! Au contraire, voilà un texte qui vise à traduire la prédication évangélique de telle sorte qu’elle puisse être reçue au-delà du cadre religieux de son énonciation première.

Jean Larose remarque l’étonnante « modernité » de la préoccupation « trans-religieuse » de l’Évangile de Thomas, sa coïncidence avec tout un pan de la théologie contemporaine.

Où l’on pense au contexte diagnostiqué par le pasteur Dietrich Bonhoeffer. Un autre référentiel social est advenu, pour le meilleur ou pour le pire (sans doute pour le pire — concernant, en tout cas, le contexte de Bonhoeffer, celui de l’Allemagne nazie qu’il a combattue jusqu’à la mort) ; reste que c’est dans ce cadre-là, « sécularisé », qu’il nous appartient à présent de vivre.

Le cadre dans lequel nous vivons — et dans lequel comme chrétiens nous sommes appelés à vivre l’Évangile — n’est plus celui d’une société « de chrétienté ». Ce cadre-là est même périmé depuis pas mal de temps — Bonhoeffer, en son temps, l’avait remarqué, qui posait la question :

« Que signifie une vie chrétienne dans un monde sans religion ? La tâche de notre génération ne sera pas de désirer encore une fois “de grandes choses”, mais de sauver notre âme du chaos, de la garder et de voir en elle le seul bien que nous sauverons de la maison en feu, comme notre “butin”. Dieu nous fait savoir qu’il nous faut vivre en tant qu’hommes qui parviennent à vivre sans Dieu. Le Dieu qui est avec nous est celui qui nous abandonne. » (Dietrich Bonhoeffer, Résistance et Soumission - Lettres et notes de captivité, Labor et Fides)

D’où le diagnostic de Bonhoeffer :
« Notre relation à Dieu n’est pas une relation “religieuse” avec l’Être le plus haut, le plus puissant, le meilleur que nous puissions imaginer — là n’est pas la vraie transcendance — mais elle consiste en une nouvelle “vie pour les autres”. Ce ne sont pas les tâches infinies et inaccessibles qui sont la transcendance, mais le prochain qui est placé sur notre chemin. » (Ibid.)

Jean Larose perçoit l’Évangile de Thomas comme une lecture de l’Évangile dégagée, si l’on peut dire, du contexte religieux de son émission. Jésus est de religion juive, l’Évangile est juif, le Nouveau Testament l’est de même. Ce faisant, le Nouveau Testament témoigne d’une expansion de cet Évangile au-delà de la communauté juive. Concernant l’Évangile selon Thomas, son auteur aussi est juif, mais, selon la lecture de Jean Larose, il s’efforce de dire ce qu’il perçoit comme l’essentiel du message de Jésus de telle façon que ce message soit recevable par des Grecs, ou d’autres, indépendamment de la religion dans laquelle il est apparu.

Bref, Jean Larose perçoit Thomas comme une lecture non-religieuse de l’Évangile. Certes, par « non religieux », concernant l’époque de l’Évangile de Thomas, il faut entendre autre chose que ce que l’on entendrait aujourd’hui. Cela dit, mutatis mutandis, on est dans une approche qui n’est pas si éloignée que l’on pourrait penser de celle de Bonhoeffer !

Si l’on ajoute à cela que Jean Larose nous permet, on l’a dit, de sortir du préjugé habituel qui verrait en Thomas un texte « gnostique », ou encore « ésotérique », au sens communément reçu de ces termes, c’est-à-dire nettement péjoratif, nébuleux et empreint d’une religiosité confuse accessible à un certain nombre d’initiés…, nous voilà devant un horizon ouvert.

Thomas est au contraire, nous explique Jean Larose, inscrit dans le quotidien, témoin d’une spiritualité de la vie la plus commune aux humains, quelle que soit leur religion.

Roland Poupin, pasteur,
Antibes, février 2005


Jean Larose — Évangile selon Thomas, 4e de couverture


PS (février 2026) : « La figure de ce monde passe » (1 Co 7, 31). Témoin de la foi comme relation intime, malgré le monde d’alors et ses religiosités, le manuscrit du recueil de logia de Thomas a disparu — jusqu’en 1945 (connu jusque là qu’en citations de très partielles bribes) ; le monde de son temps et ses religiosités ont disparu. Bonhoeffer a été assassiné en 1945 ; le monde qui fut le sien a disparu avec ses religiosités et post-religiosités. Le monde qui est le nôtre passe dans son chaos, ses religiosités de pouvoir avec leurs violences, massacres et trahisons — dans le silence de ceux qui abandonnent les victimes et soutiennent, au moins par leur silence, les bourreaux. Les victimes rayonnent déjà de vérité contre les bourreaux et leurs complices — étouffés par leur honte. Aujourd’hui comme hier, demeure, en attente de la justification des Innocents massacrés, leur espérance mystérieuse, « contre toute espérance » (Ro 4, 18), espérance comme relation intime, intériorité… malgré tout !… qui dévoilera (sens du mot apocalypsis) la honte de ceux qui les ont abandonnés.

RP

jeudi 29 janvier 2026

“La première victime de la République islamique d’Iran, c’est l’islam” (Mahnaz Shirali)


La mosquée Al-Rasoul de Téhéran incendiée


« Quand, pendant près d’un demi siècle, un régime tue au nom de l’islam — quand il exécute des jeunes, organise des pendaisons à l’aube, au moment de la prière du matin, en scandant “Allah Akbar” —, cela produit inévitablement une aversion profonde envers la religion elle-même. Je le dis souvent : la première victime de la République islamique d’Iran, c’est l’islam. Aujourd’hui, une grande partie de la jeunesse iranienne avec laquelle je suis en contact rejette violemment la religion. Elle ne fait plus de distinction entre la religion d’État et ce que pourrait être un islam dissocié du pouvoir. Lorsque l’on tente d’évoquer l’existence d’un “autre islam”, la réaction est souvent immédiate, empreinte de colère : ils ne veulent plus entendre parler de religion. Leur aspiration est claire : ils veulent une société libre, laïque et démocratique, totalement affranchie de toute emprise religieuse. Ces derniers jours, lors des manifestations, des mosquées ont été incendiées. On ignore qui sont les auteurs de ces actes. Je ne peux pas dire qui les a commis. Mais je peux témoigner d’une chose : pour beaucoup de jeunes, ces images ont suscité une réaction presque jubilatoire. »
(Mahnaz Shirali, sociologue et politologue iranienne, propos recueillis par Alice Papin, Réforme n° 4121, 22 janvier 2026, p. 5)

La formule de Mahnaz Shirali signifie un constat, celui qu’elle fait : les mollahs et leurs sbires sont parvenus à porter un coup fatal à l’islam en commettant un nombre incalculable d’horreurs. En premier lieu contre les femmes, premières victimes, dès 1979 et leur révolution islamique, puis contre toute opposition, et à présent, à huis clos, perpétrant le massacre inimaginable de dizaines de milliers de victimes !

Trois dates symboliques de l’effondrement de l’islam politique (dévoilant son visage à la face du monde) : 11-septembre 2001, 7-octobre 2023, 8‑janvier 2026.

lundi 19 janvier 2026

Étrange amnésie historienne…


Quéribus, photo J.-L. Gasc


M. Fossier dont le livre sur les cathares connaît un large succès, donne une énième interview, à FR3 Occitanie cette fois. Comme pour ses précédentes nombreuses interviews, on retrouve une série d'erreurs déjà présentes dans son livre, à commencer par son auto-approbation : « une majorité d’historiens s’accordent aujourd’hui pour dire qu’il n’a jamais existé de “catharisme” au sens d’une Église constituée ou d’une religion homogène », assène-t-il. (Pour la question de l’ “homogénéité”, qui n’exclut pas variabilité, cf. ici.)

Erreur de calcul ? Ladite “majorité” représente trois ou quatre universitaires, dont trois français, incluant lui-même. Erreur de calcul qui recèle un autre problème : il semble ne pas lire, ou ne pas connaître les très nombreux historiens qui ne font pas leur la thèse qu’il déploie, ou plutôt (troisième problème dans cette même phrase), qu’il reprend, apparemment sans le savoir : la thèse des protestants du XVIe siècle !… à savoir que la nature cathare de la foi albigeoise serait une invention des inquisiteurs : au XVIe siècle, le défaut de sources permettait de l’envisager.

On n’en est plus là au XXIe s. ! Mais il semble l’ignorer, affirmant que (oublié le XVIe s.) « les historiens protestants du XIXᵉ siècle se sont intéressés aux Cathares ». Contresens, évident pour quiconque est un peu au courant, dû à nouveau, semble-t-il, à l’ignorance de ses prédécesseurs et des autres historiens actuels (plus nombreux que les “majoritaires” dont lui-même). C’est au contraire au XIXe s. que les protestants ont cessé de s’intéresser aux cathares, quand les travaux historiques les ont contraints à reconnaître que leurs chers “albigeois” pré-réformateurs étaient bien des cathares, à savoir des “manichéens”, i.e. “dualistes” comme l’avait remis en avant Bossuet à la fin du XVIIe s. Impossible désormais, comme le concède Charles Schmidt en 1849 dans le titre de son livre (“cathares ou albigeois”), de se réclamer de tels ancêtres… (Baroud d’honneur : Napoléon Peyrat écrivant une romantique Histoire des Albigeois, désormais exempte d’orthodoxie protestante… marquant la fin de l’albigéisme pré-réformé auquel se substituent bientôt divers néo-manichéismes ésotériques.)

Depuis, les sources proprement cathares découvertes, ou redécouvertes, nombreuses depuis le XXe s., ont rendu le fait indubitable : les albigeois étaient bien cathares — i.e. “manichéens”, “dualistes”. Pour caricaturales qu’aient été les dénonciations inquisitoriales, leur correspondance avec ce que l’on sait des cathares par leurs textes à eux explique le fait que leurs ennemis, visant bien leurs Églises constitutées, les aient nommés ainsi, cathares. Semblant plus modéré que les deux autres “majoritaires” (M. Théry et Mme Trivellone), M. Fossier concèderait le terme, mais n’explique pas pourquoi un tel terme. Pourtant, il affirme : « Le travail de l’historien consiste donc à revenir aux sources ». Il lui suffirait de ne pas les ignorer pour comprendre pourquoi lesdits hérétiques ont été appelés cathares…

Développement ICI

RP

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samedi 10 janvier 2026

Cathares. Pourquoi un tel terme au Moyen Âge ?



“Je ne peux pas cautionner une histoire qui verrait des Cathares dans le Midi”, proclamait Mme Trivellone en 2018 (L’Indépendant 04/10/2018), annonçant son exposition “Les cathares une idée de reçue”, donnée de même en 2018, sur la base des convictions qu’elle partageait avec Julien Théry.

Depuis cette déclaration fracassante, les historiens entendant “déconstruire l'hérésie” (Fossier p. 28) semblent avoir concédé quelques nuances… Même M. Théry, voire Mme Trivellone, eux-mêmes. On constate que M. Fossier, lui, est clairement moins radical, gardant finalement le nom “cathares”, jusque dans le titre de son livre. Il nous assure que ça promet “un succès colossal […] jamais démenti” (Fossier p. 23). Il n'est certes est pas déraisonnable de ne pas cracher dans la soupe…

Mais cela n’explique pas le mot : “cathares”. Pourquoi retrouve-t-on ce mot, pour définir ladite hérésie ainsi dénoncée ? — chez Alain de Montpellier (qui distingue les cathares nommés “hérétiques”, des vaudois qui ne le sont pas) ; dans le Contra manicheos, qui parle aussi, donc, de “manichéens” nommés “cathares” ; comme Thomas d’Aquin les nommera “manichéens” (ainsi s’en souviendra aussi son biographe du début XIVe s. Guillaume de Tocco) ; ou plus tard Bossuet, qui, contre les protestants qui ne les veulent qu’albigeois (i.e. non-dualistes), les appelle à nouveau “manichéens”, ou “cathares”. Charles Schmidt, au XIXe siècle, sera le premier protestant à concéder que les albigeois étant bien cathares, c’est‑à‑dire dualistes.

M. Fossier tient à préciser que lui et ses collègues “déconstruisant l’hérésie” ne nient pas “l’existence de groupes dissidents, mais uniquement celle d’une doctrine spécifique” (p. 28). Alors qu’est-ce qui les caractérise et pourquoi ce terme, “cathares”, que M. Fossier choisit d’utiliser, jusque dans son titre ? Ce terme est-il indifférent, ne désignant pas de doctrine spécifique ?

Un problème, perçu dès le Moyen Âge : si on s’accorde alors à les nommer “hérétiques” (terme sur lequel on hésite concernant les vaudois), on peine à définir ce en quoi ils sont hérétiques. On remarque bien qu’ils sont “dualistes”, mais le mot n’existe pas encore (cf. infra).

On a à l’époque deux mots pour dire “dualistes”, c'est “manichéens”, ou “cathares”. Ces termes visent bien une doctrine spécifique. Problème, le mot “manichéisme” désigne aussi une religion historique, due à son fondateur, Mani. Or, manifestement les cathares ne s’en réclament pas, voire ne le connaissent même pas.

On tente bien un rattachement. Antoine Dondaine, o.p., éditant et traduisant deux traités polémiques (in Archivum fratrum praedicatorum n.°19, 1949, et n° 20, 1950) qui tentent une généalogie du catharisme, signale que la polémique s'efforce de placer Mani à l’origine de l’hérésie, mais ça reste évidemment peu probant.

Eckbert de Shönau va encore plus loin, disant que les hérétiques de Rhénanie célébreraient une fête en l'honneur de Mani ! Mais Eckbert ne parvient pas à se convaincre lui-même, choisissant de reprendre à saint Augustin le vocable “cathares”, désignant des “manichéens”, mais sans les nommer ainsi : on ne conserve que le dualisme du “manichéisme”, tout en sachant bien que les hérétiques ne sont pas des “manichéens” au sens d'adeptes de ce Mani — Mani, que, il faut bien le concéder, ils ne reconnaissent pas. Ce sera donc, “cathares”, terme qui désigne bien le dualisme, mais moins précisément que le trop précis “manichéens” (évoquant un fondateur précis), tout en étant plus clair que le trop vague “hérétiques”. Le mot “cathares” désigne ce faisant bel et bien une doctrine spécifique. Comment peut-on utiliser ce terme tout en affirmant comme le fait M. Fossier que les dissidents ainsi nommés n'avaient pas de doctrine spécifique ?

Voilà qui ne répond pas à la question que les médiévaux posent unanimement à travers les termes par lesquels ils visent lesdits hérétiques : en quel sens les cathares étaient-ils dualistes ? Pourquoi ont-ils été accusés de croire en deux dieux ? — donc, de n’être pas vraiment “monothéistes”…

Quelques définitions des termes en les inscrivant dans leur histoire…

Le terme “dualisme” (que les médiévaux ne pouvaient pas connaître) a été introduit par Pierre Bayle en 1697, dans son Dictionnaire historique et critique, à propos… de la religion manichéenne, qui oppose sans conciliation ultime le Bien et le Mal. Il a ensuite été appliqué en 1734 au cartésianisme par le philosophe allemand Christian Wolff dans sa Psychologia rationalis, pour qualifier le système de Descartes, qui sépare la res extensa (l'étendue ou matière mesurable, dont le corps) et la res cogitans (la pensée, ou l'âme). Le terme, devenu commun pour désigner la théologie cathare, n’est pas employé au Moyen Age, et pour cause, il n'existe pas encore !

Aussi, de façon analogique, on utilise le terme “manichéens”, ou son équivalent moins précis, “cathares”, pour désigner ceux que l’on préfère appeler “hérétiques”, cela en vue de dire quelle est leur hérésie.

Pour préciser encore les choses, les adversaires des cathares vont parfois jusqu'à affirmer qu’ils croient en deux dieux, le bon et le mauvais, façon de dire qu’ils sont bien “dualistes” (vocabulaire toutefois anachronique), ou carrément ne sont pas vraiment monothéistes, sauf que le mot “monothéisme” (vocabulaire aussi anachronique), comme le mot “dualisme”, n’existe pas au Moyen Age. Il n'apparaîtra, bien plus tard, que comme concept opposé au polythéisme.

Le mot “polythéisme” a été forgé par le philosophe juif Philon d'Alexandrie (né en 25 av. J.-C.) avec les mots grecs poly, plusieurs, et theos, dieu. Philon a voulu de la sorte qualifier la religion de Rome, avec cette spécificité, par rapport au judaïsme : adresser un culte à plusieurs dieux. Il sait pourtant qu'au-delà de cette question cultuelle, les philosophes de la Grèce et de Rome admettent, au-dessus de celles à qui les Grecs et les Romains vouent un culte, une divinité unique et universelle, principe que l'on désigne aujourd’hui sous le terme de… monothéisme.

Quant à ce terme de “monothéisme”, il n’apparaît pas avant le XVIIe siècle, dû au philosophe anglais Henry More (né en 1614), mais en un sens bien différent de ce qu’on entend par ce mot depuis le XIXe s. Pour Henry More, il s’agit de qualifier la religion juive et de la distinguer du… christianisme, qui affiche sa foi en un Dieu unique mais en trois personnes, Père, Fils et Saint Esprit !

Ce n’est qu’au XIXe s. que le terme “monothéisme” prend, dans le cadre de l’Histoire des Religions, alors nouvelle, le sens qu’on lui donne aujourd’hui.

Dans cette perspective, les cathares ne sont en aucun cas “dy-théistes” : ils ne rendent de culte qu’à un seul Dieu, le Dieu bon, Père de Jésus-Christ. Quant à leur dualisme (vocabulaire, donc, anachronique), il consiste avant tout à considérer que le monde déchu dans lequel nous sommes n’est que le pâle et malheureux reflet du monde créé à l’origine par le Dieu bon (auquel seul ils rendent un culte), ce qui induit la question de savoir quel rôle le Mauvais a joué dans cette catastrophe — comment disculper totalement Dieu du mal (on voit que la question reste actuelle). René Nelli a mis en lumière dès les années 1960 que les cathares d’Occident, Occitans et Italiens particulièrement, ont repris la pensée d’Augustin opposant les deux cités pour attribuer la mauvaise au Néant. Pour les cathares, le Néant en question devient une réalité mauvaise, due à un Principe mauvais. Idée refusée par les théologiens catholiques d’alors, qui étaient bien embarrassés pour la définir : le mot “dualisme” n'existait pas, le mot “monothéisme”, pour l’opposer à un supposé “dy-téisme”, n’existait pas non plus. Restait l’analogie : "manichéens", ou “cathares”… voire croyant en deux dieux. Au XVIIe siècle, Bossuet ne fait pas encore sienne la notion philosophique de l’hérétique protestant Bayle, “dualisme”, mais reprend les mots “manichéisme”, ou “catharisme”, pour désigner ce qu’il considère comme une ancienne branche de l'hérésie plurielle protestante : la branche albigeoise…

RP

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dimanche 21 décembre 2025

Une civilisation effacée

« Rien n'est plus cruel envers le passé que le lieu commun selon lequel la force est impuissante à détruire les valeurs spirituelles ; en vertu de cette opinion, on nie que les civilisations effacées par la violence des armes aient jamais existé ; on le peut sans craindre le démenti des morts. On tue ainsi une seconde fois ce qui a péri, et on s'associe à la cruauté des armes. » (Simone Weil, Le Génie d'Oc)




Visionnaire Simone Weil !
Qu'est-ce d'autre que la violence des armes qui a substitué aux refuges des cathares des "forteresses royales", scellant dans la pierre et les ruines la destruction des valeurs spirituelles d'une civilisation effacée ? Est-ce cela que l'on veut consacrer comme "patrimoine de l'Unesco" : un nouvel effacement de la mémoire enfouie des victimes — après que leur identité ait été "déconstruite" et niée ?

Après cela, ne resterait plus qu'à se ranger à la thèse en vogue : les cathares, leurs textes, leurs traces, leurs rituels, leurs traités complexes (fussent-ils conservés par des non-catholiques, comme les vaudois passés à la Réforme), ne seraient qu'inventions catholiques inquisitoriales destinées à persécuter des hérétiques imaginaires ! Circulez, tout est effacé, il n'y avait rien à voir…


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