
Au Moyen Âge chrétien, concernant la compréhension de la Création du monde, le débat n’est pas entre création ou émanation : tous admettent les deux (catholiques comme cathares ou autres — cf. infra la différence entre catholiques et cathares) ! Pour les uns comme pour les autres, ce qui émane de Dieu est sa Création volontaire (qui vaut jusque pour le Christ en son humanité, fût-elle préexistante comme pour les cathares) — et qui n’est pas “engendrement” : pour les catholiques comme pour les cathares l’“engendrement” concerne le Christ en sa réalité intra-divine, préexistante aussi pour les catholiques.
La différence essentielle, partagée par catholiques et cathares, d’avec la compréhension antique de l’émanation, est que celle-ci était non-volontaire. Cette différence d’avec l’émanatisme antique est soulignée chez les scolastiques par la notion de Création “ex-nihilo”, à savoir que Dieu a créé le monde “à partir de rien” (ex nihilo), c’est-à-dire sans matière préalable. Cela s’oppose à la conception antique (notamment grecque) où la Création est vue comme transformation ou organisation d’une matière existant au préalable. Des penseurs comme Anselme de Canterbury (1033-1109) ont insisté sur le fait que Dieu est la cause efficiente, et non matérielle, de la création. Le “rien” dont il est question n’est pas une substance ou matière informe, mais une absence totale de réalité préexistante. Cette idée est au fondement de la théologie chrétienne sur l’omnipotence et la transcendance divine.
Dans certains systèmes philosophiques de l’Antiquité (comme le néoplatonisme), le monde n’est pas créé ex-nihilo mais procède de Dieu par émanation. Ici l’émanation ne fait pas intervenir la liberté divine mais est une nécessité. En théologie chrétienne (en tous ses courants), cette conception a été rejetée sous l’angle où elle compromet le caractère libre de l’acte créateur, fondé avant le monde, prédestiné avant la Création du monde. Cela vaut de la doctrine orthodoxe de la prédestination à la doctrine cathare, affirmant fortement la prédestination, remarquablement dans le courant dyarchien, que l’on considérera ici (cf. le Livre des deux Principes — XIIIe s.).
De même pour des scolastiques du Moyen Âge comme Anselme, Bonaventure, Thomas d’Aquin…, seul Dieu peut créer absolument (ex-nihilo). C’est l’homme ou l’artisan qui ne peut que transformer, ré-agencer ou produire à partir d’une matière antérieure. La création divine ex-nihilo est difficilement concevable à l’esprit humain (d’où l’application de la création humaine à la divinité, comme une image prise à la lettre). La Création ex-nihilo marque la coupure radicale entre Dieu et le monde.
La spécificité médiévale réside donc dans l’affirmation d’une création (fût-elle préexistante par rapport au monde d’ici-bas) radicale, libre et sans préalable (ex-nihilo), refusant les modèles antiques de la transformation d’une matière préalable non due à Dieu, pour asseoir la transcendance et la toute-puissance divine.
Le franciscain Bonaventure (XIIIe s.) reprend explicitement, dans sa théologie, le schéma néoplatonicien de l’émanation, mais il le transforme profondément. Selon le néoplatonisme, tout procède de l’Un (Dieu) par un mouvement d’émanation nécessaire et descendante, puis retourne vers lui. Bonaventure adapte sans hésitation cette idée en l’intégrant au mystère trinitaire : le monde vient de Dieu, non par nécessité mais par un acte d’amour libre et personnel (c’est la différence), centré sur la Trinité.
Chez Bonaventure, la Création n’est donc pas un “découlement” impersonnel de Dieu, mais une dynamique où tout procède de Dieu. Il garde la notion d’“exemplarité” : toutes les créatures existent par participation à des “raisons éternelles” qui résident dans le Verbe, et c’est en Christ que la créature retrouve son origine et sa fin. Ainsi, le schéma d’émanation sert à penser la dépendance radicale de la création à l’égard de Dieu.
Bonaventure insiste sur la liberté et l’amour dans l’acte créateur : la Trinité divine est source, modèle et terme de toute réalité. L’“émanation” n’est jamais un processus naturel ou fatal, mais une sortie de l’Amour trinitaire voulue par Dieu.
Enfin, dans son Itinéraire de l’âme vers Dieu, il décrit ce mouvement double : tout vient de Dieu (émanation exemplaire, création) et retourne à Dieu (conversion, union mystique), en passant nécessairement par le Christ qui est le “centre”, la “voie” et l’“exemplaire” de la création.
Thomas d’Aquin (XIIIe s.) de même refuse l’idée d’une émanation au sens néoplatonicien strict, où le monde procède nécessairement de Dieu comme un flot continu ; pour lui aussi, la création est émanée par un acte libre de Dieu, non pas un affaiblissement de l’essence divine ou une émanation par nécessité. Il affirme que toute chose vient de Dieu et retourne à Dieu dans un mouvement qu’il nomme exitus-reditus : la création est comprise comme une sortie de Dieu (exitus) et tout être créé a vocation à retourner vers lui (reditus).
Thomas d’Aquin conçoit la dynamique de la création en termes d’exitus (sortie de Dieu) et reditus (retour à Dieu), mais la Création n’est pas, chez lui, une émanation au sens d’un débordement de la substance divine. La distinction créateur/créature est absolue ; Dieu crée à partir de rien (ex-nihilo) par sa volonté libre.
Contre l’émanation nécessaire du néoplatonisme, Thomas insiste sur le fait que Dieu crée librement, par amour, sans que sa nature le force à émaner ou produire le monde.
Thomas conserve certaines structures néoplatoniciennes sur l’ordre hiérarchique du cosmos : tout descend de Dieu selon un ordre, mais cette descente (Création) ne signifie pas perte ou dilution divine, car Dieu demeure totalement transcendant.
Toute la création, y compris l’homme, est orientée vers Dieu qui est le principe et la fin ultime de toute chose ; la dynamique exitus-reditus structure la Somme théologique et la vision globale de Thomas d’Aquin sur le monde.
En bref, Thomas d’Aquin retient le vocabulaire et la dynamique de l’émanation, mais reformule la doctrine pour l’intégrer dans une théologie de la création libre et transcendante, opposée à l’émanatisme comme nécessité du néoplatonisme. Émanatisme comme nécessité que les cathares non plus ne font pas leur : pour eux aussi la décision divine est une réalité jusque dans la création divine préexistante (y compris pour la nature créée préexistante de Jésus ; même si lui-même comme logos divin est engendré mais non créé, contrairement aux autres humains, préexisteraient-ils — les cathares ne disent pas autre chose).
Il en est donc de même chez les cathares, qui, comme Thomas d’Aquin, professent une forte doctrine de la prédestination, par laquelle un traité cathare comme le Livre des deux Principes affirme que même l’aspect qui relève du Mauvais Principe n’échappe en aucun cas au Dieu bon.
Chez les cathares comme chez les catholiques, la notion d’émanation occupe une place clé — mais chez eux dans leur vision dualiste du monde. Pour eux, il existe deux Principes éternels et opposés : le Bien (Dieu bon, principe des réalités spirituelles) et le Mal (le démiurge, principe du monde matériel). Selon leur cosmologie, les “esprits-saints” des humains préexistants sont vus comme des émanations divines issues du Dieu suprême et créées volontairement par le Dieu bon. Mais ces êtres spirituels préexistants ont été arrachés de leur domaine spirituel originel pour être emprisonnés dans la matière, qui elle, relève du domaine du Mal, émané du démiurge créateur du monde.
La matière et l’univers sont donc considérés comme une prison ou un exil pour ces étincelles spirituelles, qui ne doivent leur salut qu’à une libération et un retour à leur source divine. L’émanation, chez les cathares non plus, n’est donc pas un simple “débordement” nécessaire comme dans le néoplatonisme antique : comme pour l’orthodoxie catholique, c’est un acte initial, suivi d’une chute ou d’un exil, mais pour eux provoqué par le principe du Mal.
Les cathares distinguent radicalement le Dieu bon (source d’émission des âmes) d’avec le mauvais créateur du monde matériel. Le monde sensible n’est pas directement fait par Dieu : il est l’œuvre du mauvais Principe, et comme tel est “nihil” (selon que le souligne le cathare Traité anonyme). La finalité de l’âme est d’être arrachée à la matière pour retourner à l’“émanateur” volontaire, le Créateur divin, d’origine, cela symbolisé par l’acte liturgique du consolamentum.
Cette doctrine entraîne des pratiques austères et une ascèse rigoureuse pour délivrer l’être divin piégé dans la chair. Le salut, pour les cathares, consiste donc à faire revenir la créature divine à la patrie céleste, loin du monde matériel.
Dans la cosmologie cathare, l’âme humaine est une créature du Dieu bon à présent captive : la distinction entre le principe du Bien (d'où elle émane par création) et du Mal (qui a façonné le monde matériel) fonde tout l’édifice religieux et éthique cathare…
… Pas si éloigné de l’orthodoxie catholique, sauf bien sûr, différence radicale, l’admission d’un mauvais Principe, faisant du “nihil” une réalité mauvaise pour les cathares, là où l’orthodoxie n’y voit que néant, rien…
RP
Articles sur les cathares ICI, ICI, et ICI.



