« Tout bien considéré, le siècle de la fin ne sera pas le siècle le plus raffiné, ni même le plus compliqué, mais le plus pressé, celui où, l’être dissous en mouvement, la civilisation, dans un élan suprême vers le pire, s’effritera dans le tourbillon qu’elle aura suscité. Dès lors que rien ne peut l’empêcher de s’y engouffrer, renonçons à exercer nos vertus contre elle, sachons même démêler dans les excès où elle se complaît quelque chose d’exaltant, qui nous invite à modérer nos indignations et à réviser nos mépris. C’est ainsi que ces spectres, ces automates, ces hallucinés sont moins haïssables si l’on réfléchit aux mobiles inconscients, aux raisons profondes de leur frénésie : ne sentent-ils pas que le délai qui leur est accordé s’amenuise de jour en jour et que le dénouement prend figure ? Et n’est-ce pas pour en écarter l’idée qu’ils s’engloutissent dans la vitesse ? S’ils étaient sûrs d’un
autre avenir, ils n’auraient aucun motif de fuir ni de se fuir, ils ralentiraient leur cadence et s’installeraient sans crainte dans une expectative indéfinie. Mais il ne s'agit même pas pour eux de tel ou tel avenir, car d’avenir, ils en manquent tout simplement ; c’est là, surgie de l’affolement du sang, une certitude obscure, informulée, qu’ils redoutent d’envisager, qu’ils veulent oublier en se dépêchant, en allant de plus en plus vite, en refusant d’avoir le moindre instant à eux. Cependant l’inéluctable qu’elle recèle, ils le rejoignent par l’allure même qui, dans leur esprit, devrait les en éloigner. De tant de hâte, de tant d’impatience, les machines sont la conséquence et non la cause. Ce ne sont pas elles qui poussent le civilisé à sa perte ; il les a inventées plutôt parce qu’il y marchait déjà ; des moyens, des auxiliaires pour y atteindre plus rapidement et plus efficacement. Non content d’y courir, il voulait encore y
rouler. »
(Emil Cioran,
La chute dans le temps, 1964,
Œuvres p. 1095)
(En écho à
ce texte de Jean-Paul Sanfourche)
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Le matin du 4 janvier 1960, Michel Gallimard prend le volant de sa Facel Vega FV3B en direction de Paris. Albert Camus, qui vient de passer, avec les siens, quelques jours dans sa maison du Luberon à l'occasion des fêtes de fin d'année, monte à ses côtés. Vers 13 h 55, peu après avoir franchi Pont-sur-Yonne, la voiture dérape et heurte violemment un platane. Dans la voiture disloquée, Albert Camus, passager du siège avant, meurt sur le coup. Michel Gallimard, grièvement blessé, meurt cinq jours plus tard. (Cit. Wiki)
« Il y a un lien secret entre la lenteur et la mémoire, entre la vitesse et l’oubli. Évoquons une situation on ne peut plus banale : un homme marche dans la rue. Soudain, il veut se rappeler quelque chose, mais le souvenir lui échappe. À ce moment, machinalement, il ralentit son pas. Par contre, quelqu’un essaie d’oublier un incident pénible qu’il vient de vivre accélère à son insu l’allure de sa marche comme s’il voulait vite s’éloigner de ce qui se trouve, dans le temps, encore trop proche de lui.
Dans la mathématique existentielle cette expérience prend la forme de deux équations élémentaires : le degré de la lenteur est directement proportionnel à l’intensité de la mémoire ; le degré de la vitesse est directement proportionnel à l’intensité de l’oubli. »
(Milan Kundera,
La lenteur, 1995, folio p. 51-52)
« Un zoologiste qui, en Afrique, a observé de près les gorilles, s’étonne de l’uniformité de leur vie et de leur grand désœuvrement. Des heures et des heures sans rien faire… Ils ne connaissent donc pas l’ennui ?
Cette question est bien d’un
homme, d’un singe occupé. Loin de fuir la monotonie, les animaux la recherchent, et ce qu’ils redoutent le plus c’est de la voir cesser. Car elle ne cesse que pour être remplacée par la peur, cause de tout affairement.
L’inaction est divine. C’est pourtant contre elle que l’homme s’est insurgé. Lui seul, dans la nature, est incapable de supporter la monotonie, lui seul veut à tout prix que quelque chose arrive, n’importe quoi. Par là, il se montre indigne de son ancêtre : le besoin de nouveauté est le fait d’un gorille fourvoyé. »
(Emil Cioran,
De l'inconvénient d'être né, Œuvres p. 1388)