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mercredi 29 juillet 2026

Sur la moustache de Nietzsche et autres considérations

« L’homme le plus paisible et le plus raisonnable, pour le cas où il aurait une grande moustache, pourrait s’asseoir en quelque sorte à l’ombre de cette moustache et s’y asseoir en toute sécurité, — les yeux ordinaires voient en lui les accessoires d’une grande moustache, je veux dire : un caractère militaire qui s’emporte facilement et peut même aller jusqu’à la violence. » (Friedrich Nietzsche, Aurore, § 381)

Nietzsche fustigeait l’antisémitisme de Wagner ou de sa sœur Élisabeth. Mais, ce faisant, ne déplorait-il pas le rôle des juifs dans la décadence des « aryens » ? — sic — (cf. sa Généalogie de la morale, 1ère dissertation).

Un diagnostic nietzschéen d’une vraie complexité, peut-être un peu confus… C’est que Nietzsche décèle chez les chrétiens antisémites cette morale du ressentiment, d’origine juive, dit-il ! — devenue le fait de chrétiens antisémites, la retournant contre les juifs jalousés par eux.

Complexité de ce qui ne se départ tout de même pas d’un antijudaïsme de Nietzsche (Généalogie de la morale, 1ère dissertation), d’où sans doute la formule du poète juif provençal André Suarès : « je ne puis pardonner à Nietzsche ».

On est au fondement de l’idée, à la fois pronostiquée, déplorée,… et véhiculée dans les textes de Nietzsche qui, au gré d’une interprétation déformée, débouchera sur l’antisémitisme hitlérien, lorsque les nazis, Hitler (ami de la sœur de Nietzsche) en tête, annexeront et déformeront l’héritage du philosophe (qui, mort, n’y pouvait rien, le pauvre), et se considèreront comme la réalisation de son théorique « surhomme/surhumain ».

« Sur un peuple en cet état de crise spirituelle et de négation des valeurs traditionnelles, la dernière philosophie de Nietzsche devait exercer une influence dominante. En prenant comme point de départ la volonté de puissance, Nietzsche a prêché, non certes l’inhumanité mais la surhumanité. » (Intervention de François de Menthon, procureur général français, au procès de Nuremberg)



Portrait de Friedrich Nietzsche (1906) par Edvard Munch

RP

vendredi 6 juin 2025

Fin de vie…

"Malheur ! Le temps est proche où l’homme ne mettra plus d’étoile au monde. Malheur ! Les temps sont proches du plus méprisable des hommes, qui ne peut plus se mépriser lui-même.
Voici ! Je vous montre le dernier homme.
‘Amour ? Création ? Désir ? Étoile ? Qu’est cela ?’ — Ainsi demande le dernier homme et il cligne de l’œil.
La terre sera alors devenue plus petite, et sur elle sautillera le dernier homme, qui rapetisse tout. Sa race est indestructible comme celle du puceron ; le dernier homme vit le plus longtemps.
‘Nous avons inventé le bonheur’ — disent les derniers hommes, et ils clignent de l’œil.
Ils ont abandonné les contrées où il était dur de vivre : car on a besoin de chaleur. On aime encore son voisin et l’on se frotte à lui : car on a besoin de chaleur.
Tomber malade et être méfiant passe chez eux pour un péché : on s’avance prudemment. Bien fou qui trébuche encore sur les pierres et sur les hommes !
Un peu de poison de-ci de-là, pour se procurer des rêves agréables. Et beaucoup de poison enfin, pour mourir agréablement."

(Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue § 5)


Fin de vie --- > voir ICI (un article de J.-P. Sanfourche)

vendredi 29 septembre 2023

Ce soir, la Lune rêve…


Nietzsche : "Il n'y a pas de faits mais seulement des interprétations" (Fragments posthumes, 7, fin 1886-printemps 1887).


Nietzsche montre la lune, l’insensé regarde son doigt, en s'imaginant que Nietzsche dirait qu’il n’y a pas de lune, i.e. pas de réel (à savoir, ce qui heurte : “le réel, c'est quand on se cogne”, dixit Lacan) ! Si l’on n’a accès au réel que via ce que nous sommes, jusque dans notre matérialité, notre corporéité, les interprétations dont il s’agit n’impliquent pas qu’il n’y a rien derrière ces interprétations, mais qu’on n’y a pas accès autrement que par ces interprétations, comme on n’a pas accès à la lune en soi. Mais ça heurte quand même !

C’est donc ainsi qu'"il n'y a pas de faits mais seulement des interprétations". Un certain déconstructivisme contemporain, qui s’imagine être héritier de Nietzsche, postule que les interprétations impliquent l'inexistence du réel et glisse de la contemplation du doigt de Nietzsche à celle de son doigt propre — substitué non seulement à celui de Nietzsche, mais, dans un subjectivisme radical, aussi au réel.

Réinterprétation de la volonté de puissance, celui qui réussit à imposer son interprétation l'impose comme un fait : subvertissant l'aphorisme de Nietzsche, l’interprétation de celui qui a déconstruit l'interprétation précédente (déclarée "mythe") devient fait. La "post-vérité" se substitue à l’ancienne interprétation, imposant des fake-news qui déclarent fake-news les interprétations qui ne sont pas la sienne. Attitude où se rejoignent nombre d'intellectuels “déconstructeurs” d’un côté et adeptes du trumpisme de l’autre !

Or, le réel heurte ! Ce qui semble gêner beaucoup lesdits “déconstructeurs”… Le réel en est déconstruit de tous bords : quand à une aile il l'est par la "post-vérité", l'autre aile n'est pas en reste. Ainsi, exemple éloquent : déclarée "construite", la sexuation sera donc déconstruite par l'auto-déclaration de genre, débouchant éventuellement sur des effets physiques de la déconstruction, via des traitements hormonaux et chirurgicaux.

En histoire, il n’y aura donc plus de cathares/néo-manichéens médiévaux, plus de "sorciers/sorcières", mais uniquement une société persécutrice qui les invente — un pas plus loin et il n’y aura plus de vaudois, plus de lépreux, plus de juifs, plus d’homosexuels : il n’y a plus qu'interprétations dues à une société paranoïaque. Certes, paranoïa il y a eu certainement, faisant naître la peur des hérétiques et des sorciers, et surtout sorcières (terreur des hommes persécuteurs)…

Des historiens comme Jean Duvernoy ou Carlo Ginzburg, au fait de la dimension paranoïaque des interprétations persécutrices, n’ont pas perdu de vue pour autant qu’il y a une lune que désigne le doigt, même mal comprise : un mouvement vraiment dualiste pour les cathares ; un reliquat d’un culte chamanique de Diane pour les sorciers et sorcières ; une maladie pour les lépreux ; une lecture talmudique de la Torah pour les juifs ; une orientation sexuelle pour les homosexuels — appelés “bougres” (Bulgares !) comme l’ont été aussi les cathares ; une exigence évangélique pour les vaudois, etc. Certes l'interprétation paranoïaque a tout confondu : les sorcières (daïmoniales) se rendant au sabbat (juif) pour leurs vauderies (vaudoises) ! Interprétation que ces confusions. La lune n’en cesse pas d'exister pour autant !

*

Ce soir, la Lune rêve avec plus de paresse ;
Ainsi qu’une beauté, sur de nombreux coussins,
Qui, d’une main distraite et légère, caresse
Avant de s’endormir le contour de ses seins,

Sur le dos satiné des molles avalanches,
Mourante, elle se livre aux longues pâmoisons,
Et promène ses yeux sur les visions blanches
Qui montent dans l’azur comme des floraisons.

Quand parfois sur ce globe, en sa langueur oisive,
Elle laisse filer une larme furtive,
Un poëte pieux, ennemi du sommeil,

Dans le creux de sa main prend cette larme pâle,
Aux reflets irisés comme un fragment d’opale,
Et la met dans son cœur loin des yeux du Soleil.


(Charles Baudelaire, “Tristesses de la lune”, recueil Les fleurs du mal)


RP, 21.03.2023

Articles sur les cathares ICI, ICI, et ICI.

samedi 4 novembre 2017

Chrétienté


« Le succès historique du christianisme, sa puissance, son endurance, sa durée historique, tout cela ne démontre heureusement rien, pour ce qui en est de la grandeur de son fondateur et serait, en somme, plutôt fait pour être invoqué contre lui. Entre lui et ce succès historique, se trouve une couche obscure et très terrestre de puissance, d’erreur, de soif de passions et d’honneurs, se trouvent les forces de l’empire romain qui continuent leur action, une couche qui a procuré au christianisme son goût de la terre, son reste terrestre. Ces forces qui rendirent possible la continuité du christianisme sur cette terre et lui donnèrent en quelque sorte sa stabilité. La grandeur ne doit pas dépendre du succès […] »

Friedrich Nietzsche, Considérations inactuelles, II § 9
(La Chrétienté ne vaut pas mieux que la civilisation libérale – ni moins bien. Et inversement…)

lundi 2 octobre 2017

Le surhomme, dernier rêve du dernier homme


Ou : le dernier homme, seul débouché, au réveil, du rêve de surhomme…

[…] Je vous le dis : il faut encore porter en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante. Je vous le dis : vous portez en vous un chaos.
Malheur ! Le temps est proche où l’homme ne mettra plus d’étoile au monde. Malheur ! Les temps sont proches du plus méprisable des hommes, qui ne peut plus se mépriser lui-même.
Voici ! Je vous montre le dernier homme.
« Amour ? Création ? Désir ? Étoile ? Qu’est cela ? » — Ainsi demande le dernier homme et il cligne de l’œil.
La terre sera alors devenue plus petite, et sur elle sautillera le dernier homme, qui rapetisse tout. Sa race est indestructible comme celle du puceron ; le dernier homme vit le plus longtemps.
« Nous avons inventé le bonheur, » — disent les derniers hommes, et ils clignent de l’œil.
Ils ont abandonné les contrées où il était dur de vivre : car on a besoin de chaleur. On aime encore son voisin et l’on se frotte à lui : car on a besoin de chaleur.
[…]
Point de berger et un seul troupeau ! Chacun veut la même chose, tous sont égaux : qui a d’autres sentiments va de son plein gré dans la maison des fous.
« Autrefois tout le monde était fou, » — disent ceux qui sont les plus fins, et ils clignent de l’œil.
On est prudent et l’on sait tout ce qui est arrivé : c’est ainsi que l’on peut railler sans fin. On se dispute encore, mais on se réconcilie bientôt — car on ne veut pas se gâter l’estomac.
On a son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour la nuit : mais on respecte la santé.
« Nous avons inventé le bonheur, » — disent les derniers hommes, et ils clignent de l’œil. —
Ici finit le premier discours de Zarathoustra, celui que l’on appelle aussi le prologue : car en cet endroit il fut interrompu par les cris et la joie de la foule. « Donne-nous ce dernier homme, ô Zarathoustra, — s’écriaient-ils — rends-nous semblables à ces derniers hommes ! Nous te tiendrons quitte du Surhumain ! » […]

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue § 5


"A un étudiant qui voulait savoir où j'en étais par rapport à l'auteur de Zarathoustra, je répondis que j'avais cessé de le pratiquer depuis longtemps. Pourquoi ? me demanda-t-il. — Parce que je le trouve trop naïf…" (Emil Cioran, De l'inconvénient d'être né, folio p. 103)

"De toutes les chimères, la plus saugrenue est celle du surhomme. En annonçant, dans la partie fâcheusement “constructive” de son oeuvre, un nouveau type d'humanité, Nietzsche a versé dans la naïveté et le ridicule, alors qu'il n'est nul besoin d'être prophète pour discerner que l'homme a épuisé le meilleur de soi-même, qu'il est en train de perdre sa figure, s'il ne l'a perdue déjà. L'univers entier pue le cadavre, dit Clov dans Fin de partie, cette réponse à Zarathoustra." (Emil Cioran, "Sur une double corvée" — in Cahier de L’Herne)

mercredi 11 avril 2012

Façon de parler de...

Richard Strauss - Ainsi parlait Zarathoustra

"Partout où j'ai trouvé quelque chose de vivant, j'ai trouvé de la volonté de puissance ; et même dans la volonté de celui qui obéit j'ai trouvé la volonté d'être maître."
(Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra)

S. Kubrick - 2001, Odyssée de l'espace / bande annonce

mardi 10 avril 2012

Obscur ?...


"Quand les masses commencent à se déchaîner et que la raison s’obscurcit, on fera bien, si l’on n’est pas très sûr de la santé de son âme, de s’abriter sous un porche pour observer le temps." (Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain)