
La qualification de « génocide », mobilisée dès le lendemain du massacre du 7 octobre 2023 — alors même que les corps des victimes israéliennes n'étaient pas tous identifiés et avant toute riposte terrestre d'ampleur —, ne relève pas d'une simple analyse juridique : elle est devenue une arme de guerre sémantique et politique.
Cette inversion rhétorique (transformer en auteur d'un « génocide » la victime d'un massacre explicite — commis et alors revendiqué par le Hamas et ses sbires) vise trois objectifs précis :
Inverser le statut de victime : priver Israël de la légitimité morale à se défendre en neutralisant immédiatement le choc du 7 octobre.
Casser le principe de légitime défense : si toute action militaire de riposte est qualifiée par avance de crime suprême (« génocide » !), alors Israël est placé dans un dilemme existentiel impossible : se défendre et être banni du monde civilisé, ou ne pas se défendre et accepter son éradication.
Délégitimer l'existence même de l'État : associer Israël au crime de génocide vise à dissoudre sa légitimité historique et politique, rendant sa destruction non seulement souhaitable, mais moralement urgente aux yeux d'une partie de l'opinion internationale.
Dans ce cadre, le mot « survie » prend ici tout son sens, et pas seulement sur le plan militaire. Israël et les communautés juives de diaspora se retrouvent confrontés à une menace sur deux fronts simultanés :
Sur le plan militaire et physique : faire face à des acteurs armés qui cherchent leur destruction matérielle.
Sur le plan moral et politique : faire face à une tentative d'asphyxie diplomatique et d'ostracisation totale, où le droit international et la grammaire des droits de l'homme sont retournés contre eux.
Dans ce contexte où la guerre des mots est aussi dévastatrice que la guerre des armes, la posture de survie ne peut pas être un simple aveuglement ou un jusqu'au-boutisme. Pour ne pas succomber à cet étau, la stratégie implique deux exigences vitales :
- Une rigueur opérationnelle et éthique absolue : parce que l'accusation est systématique et impitoyable, la conduite de la guerre, le respect du droit humanitaire et la préservation des civils ne sont pas seulement des obligations morales, mais des impératifs stratégiques de survie. Chaque dérive interne ou déclaration extrémiste de dirigeants israéliens offre des munitions directes à cette guerre sémantique.
- Le refus de l'isolement autoproclamé : le piège ultime pour Israël serait de céder au nihilisme du « le monde entier est contre nous, donc tout est permis ». Ce réflexe de bunker (qui ressemble fort à la dérive du discours de deux ministres !) validerait exactement le procès en illégitimité fait par ses ennemis.
La survie consiste donc à tenir une ligne extrêmement étroite : se défendre avec une fermeté inflexible face à la menace armée, tout en maintenant une exigence éthique et politique irréprochable pour rendre l'accusation manifestement infondée et préserver les alliances stratégiques sans lesquelles aucune nation ne peut s'inscrire dans la durée.
Malgré ce que les porte-paroles de l'armée israélienne rappellent régulièrement : Tsahal applique des procédures de précaution uniques dans l'histoire de la guerre urbaine (appels téléphoniques, tracts, couloirs d'évacuation, frappes de précision), sur le plan médiatique et politique, ces efforts sont quasi systématiquement invisibilisés par la nature même du conflit :
- La stratégie de l'adversaire (le bouclier humain) : le Hamas a conçu son infrastructure militaire (tunnels, stocks d'armes, centres de commandement) pour qu'elle soit indissociable du tissu civil (hôpitaux, écoles, zones résidentielles). La doctrine est explicite : transformer chaque perte civile palestinienne en défaite morale et diplomatique pour Israël.
- L'asymétrie des images : face à des ruines et à la souffrance de civils filmées en direct, l'argumentaire juridique sur la « proportionnalité », la « nécessité militaire » ou les « avertissements préalables » paraît froid, inaudible, voire cynique pour l'opinion publique mondiale. La masse visuelle l'emporte toujours sur le droit de la guerre.
- Ce qui se traduit en défaite par le vocabulaire : une bataille apparemment perdue d'avance. Dans cette guerre sémantique, la terminologie militaire ou légale israélienne part avec un handicap structurel majeur :
La masse démographique et idéologique : face à la puissance du bloc des pays des Nations unies hostiles à Israël, relayée par les mouvements militants occidentaux et les réseaux sociaux, la capacité d'Israël à faire entendre son récit (hasbara) est infime. Le champ lexical est pré-préparé : « colonisation », « apartheid », « nettoyage ethnique », « génocide ».
… Cela débouchant sur une inversion du rôle de l'éthique : plus une armée démocratique affiche des exigences éthiques, plus elle offre de prises à la critique. Le moindre dérapage, la moindre bavure ou la moindre déclaration emportée d'un soldat ou d'un ou deux ministres scandaleusement outranciers et provocateurs est immédiatement isolée, amplifiée et présentée comme la preuve d'une politique globale délibérée.
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C’est au point que quelques intellectuels juifs ont baissé les bras et préféré reprendre la sémantique de la défaite médiatique d’Israël. Les plus connus étant Shlomo Sand et Omer Bartov, deux historiens.
Pour Shlomo Sand, l'idée du déclin ou de la fin d'Israël sous sa forme actuelle n'est pas une simple crainte, mais une déduction théorique : dans Comment le peuple juif fut inventé, il soutient, sur la base d’une thèse (les juifs d’Europe seraient des Turcs, les Khazars, devenus juifs au Moyen Âge) d’autant plus fragile que contredite par l’ADN, que le projet sioniste a créé une nation ex nihilo sur une base ethno-religieuse.
La trajectoire d'Omer Bartov est différente, marquée par son expérience d'ancien soldat israélien et de spécialiste des génocides et de la Shoah. Sa position procède d'un constat empirique et tragique : la crainte de l'autodestruction. Bartov se focalise sur la crainte de l'engrenage — de l'occupation, du nationalisme religieux et de la violence d'État, décrivant la politique israélienne récente (notamment la guerre à Gaza) comme une menace existentielle : le spectre de la fin. Contrairement à Sand qui rejetait la prémisse sioniste, Bartov voit l'effondrement comme la détérioration d'un projet démocratique.
Ces deux intellectuels sont loin d’être isolés, qui présentent un nouveau judaïsme de diaspora comme alternative éthique : face à une trajectoire jugée suicidaire, le regard vers le judaïsme diasporique sert à préserver des valeurs d'altérité, de justice et de pluralisme, devenues selon eux incompatibles avec la politique de l'État d'Israël actuel.
Un problème : l’histoire a montré ce que vaut un judaïsme diasporique en termes de fiabilité et d’acceptation à l’égard des juifs, aussi bien dans le monde arabo-musulman qu’en Occident : la notion de « protection accordée par le pouvoir » — qu'elle prenne la forme de chartes (royales à l’origine) en Occident ou du statut de la dhimma en terre d'Islam — a toujours été marquée par une précarité et un arbitraire structurels… débouchant sur les expulsions des juifs mizrahim du monde arabe du XXe s., et ayant débouché sur la Shoah en Occident…
Des penseurs comme Judith Butler ou Shlomo Sand postulent souvent, avec une stupéfiante naïveté au regard de l’histoire, que le rejet violent d'Israël disparaîtrait si l'État renonçait à son caractère ethnique ou à sa domination militaire — voulant ignorer que pour les mouvements islamistes armés ou les franges maximalistes, ce n'est pas seulement la politique d'Israël qui est rejetée, mais le principe même d'une présence souveraine juive sur cette terre, quelle que soit sa forme (même binationale ou séculière). Exiger le désarmement ou la fin du soutien militaire dans ce contexte revient à exiger une capitulation existentielle.
Le massacre du 7 octobre frappant la gauche pacifiste israélienne d'un côté, et la résurgence d'un antisémitisme décomplexé au sein d'une partie de la « gauche » occidentale de l'autre — constitue le choc le plus violent porté au judaïsme contemporain depuis la Seconde Guerre mondiale… Ce qui, du côté de la « gauche » occidentale ne laisse pas présager une sympathie persistante pour ces appuis juifs d’un moment, qui n’en restent pas moins suspects ! Historiquement, la tolérance accordée par les mouvements radicaux aux minorités qui les soutiennent est purement conditionnelle. Elle exige une surenchère permanente de désaveu de ses pairs. Dès que le gage de loyauté est jugé insuffisant ou que la conjoncture politique change, la condition minoritaire rattrape l'individu.
Si l’on ajoute le traitement médiatique des discours « antisionistes » et la passivité des mêmes médias face aux dérives de mouvements politiques comme LFI, est mise en lumière une profonde crise de la médiation journalistique et du débat public.
Ici, l'extrême droite identitaire/racialiste et l'extrême gauche anti-impérialiste/décoloniale trouvent un terrain d'entente tactique. Le Juif (ou « le Sioniste », devenu son substitut sémantique) sert à nouveau de figure de fixation universelle, perçu à la fois comme l'agent du capitalisme global, l'incarnation de l'Occident blanc et le manipulateur des élites, et l’agent étranger infiltré (tout cela en même temps !).
RP
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