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samedi 1 août 2026

Les droits humains réels, sacrifiés sur l’autel de la mauvaise foi

Pour Simone de Beauvoir, la mauvaise foi s’inscrit dans une intensification du concret qui distingue la mauvaise foi selon Sartre et selon Beauvoir.
Pour Sartre, la mauvaise foi est d'abord une structure de la conscience, un drame ontologique d'ordre quasi conceptuel. Pour Beauvoir, la mauvaise foi renvoie à une épreuve du réel : elle se concrétise dans la chair, dans les privilèges matériels, dans la domination sociale et dans l’histoire. C’est précisément cette intensification du concret qui fait de la mauvaise foi selon Beauvoir un concept infiniment plus puissant pour analyser les aveuglements politiques et sociaux.
Pour Beauvoir la mauvaise foi doit être perçue en situation, comme le poids des privilèges, de la chair, des a priori et des institutions.

C’est ce qui a permis à Beauvoir de sortir très rapidement de l’impasse concernant la révolution islamique iranienne où sont restés fourvoyés Sartre et surtout Foucault — et leurs successeurs jusqu'à aujourd'hui, qui hésitent tant à se positionner sur l'islam politique réel et concret !




Beauvoir, sur la base de ce qui pour elle est la mauvaise foi, comprend dès 1979 que la rhétorique anti-impérialiste a servi de masque à un ré-asservissement immédiat des femmes. Le fait théocratique, moment concret du fascisme islamiste, venait de briser les espoirs suscités.

Or la rhétorique anti-impérialiste est exactement, pour Beauvoir, le ressort de la mauvaise foi, qui empêche jusqu’à aujourd’hui, une certaine « gauche » internationale de dénoncer l’islam politique (Iran, Hamas, Hezbollah, Houthis, Erdogan, frères musulmans jusqu’en Occident, dont la France).

La trajectoire philosophique de Simone de Beauvoir apparaît comme celle d’une expérience vécue par laquelle elle s'arrache de l'abstraction théorique. Elle positionne la conscience dans un corps sexué, situé et social.

L'aveuglement actuel, concrètement le silence au minimum gêné, sur l'Iran des mollahs et des pasdarans procède d’un refus du réel, effet de la mauvaise foi :

En 1978-1979, une large partie de la gauche intellectuelle (la figure la plus connue en étant Michel Foucault) s'enthousiasme pour la révolution iranienne au nom de l'anti-impérialisme.

Face à cela, la lucidité féministe de Beauvoir : dès son arrivée au pouvoir en janvier 1979, Khomeyni impose le port du “tchador” aux fonctionnaires et remet en cause les droits acquis par les femmes (droit de vote, mariage, divorce). Contrairement à d'autres, Beauvoir réagit très vite, dès le 8 mars 1979, en créant le CIDF pour soutenir les femmes iraniennes descendant dans la rue contre le port du voile. Elle démontre que la grille féministe et phénoménologique est un garde-fou contre le fascisme religieux.

Aujourd’hui, le khomeynisme et ses proxis (Hamas, Hezbollah, Houthis), autrefois minoritaires ou disputés, ont comblé le vide laissé par l'échec des idéologies laïques et sociales arabo-musulmanes, sanctuarisant la cause palestinienne pour fabriquer un consensus.

Une partie du progressisme confond aujourd'hui le soutien de masse avec la légitimité éthique. Pour Beauvoir, la liberté ne se mesure pas au nombre : un système oppressif reste une aliénation, même s’il est plébiscité ou soutenu par la majorité.

Au sens beauvoirien, l’ « évitement idéologique » d'une partie de la gauche internationale face au régime iranien et à ses proxis est une pure mauvaise foi (un mensonge à soi-même).

Les effets de la mauvaise foi : la mauvaise foi s'appuie sur trois leviers de falsification :

1er levier : la subversion temporelle
Combattre l'ennemi du passé (colonialisme occidental) pour offrir un écran de fumée aux oppresseurs actuels (mollahs, Hamas).
Le colonialisme occidental a été une réalité historique violente et destructrice. En faire la source unique et éternelle de tous les maux permet de créer un sentiment de culpabilité permanente en Occident et de victimisation morale ailleurs — et l'aveuglement sur l'ennemi d'aujourd'hui :
En focalisant 100 % de l'attention critique sur les séquelles du colonialisme occidental, on devient incapable d'analyser les nouveaux impérialismes ou les tyrannies contemporaines (qu'il s'agisse de l'impérialisme théocratique iranien, du révisionnisme russe ou de la domination chinoise).
Le concept beauvoirien : La mauvaise foi par la « Mythification »
Simone de Beauvoir, dans Pour une morale de l'ambiguïté, décrivait exactement ce danger lorsqu'elle analysait la façon dont les idéologies se momifient.
La transformation de la réalité en Mythe : La lutte anticoloniale était une lutte concrète pour la liberté. Mais lorsqu'elle devient un mythe intouchable, elle s'analyse hors du temps. L'anti-impérialisme cesse d'être une grille d'analyse du réel pour devenir un dogme figé.
Le service rendu au « Tyran de remplacement » : Beauvoir mettait en garde contre les révolutions qui, au nom de la défaite de l'ancien oppresseur, réinstallent immédiatement un nouvel oppresseur sous un autre nom. Combattre l'ombre du colonialisme d'hier en fermant les yeux sur les mollahs ou le Hamas aujourd'hui, c'est servir de « complice objectif » (terme sartrien) aux bourreaux du présent.

2e levier : un "Israël colonial"
Plaquer un slogan binaire pour offrir un chèque en blanc aux théocraties et milices sous couvert d'anti-occidentalisme.
En qualifiant le conflit de simple « guerre de libération anticoloniale », l'analyse est verrouillée : si l'adversaire est un « colonisateur absolu », la violence exercée contre lui (y compris le terrorisme de masse, les violences sexuelles ou le ciblage de civils) est rationalisée comme un simple « sous-produit inévitable » de la brutalité coloniale.
Cette grille ignore sciemment que plus de la moitié de la population juive israélienne est constituée de Juifs mizrahim (expulsés ou ayant fui les pays arabo-musulmans au XXᵉ siècle) et non de colons européens. Elle efface également le lien historique et indigène du peuple juif avec cette terre, ramenant le sionisme à une simple entreprise impériale occidentale tardive — en faisant le bouc émissaire du sentiment de culpabilité de l’Occident.
Résultat de la mauvaise foi : lors des attaques du 7 octobre 2023 perpétrées par le Hamas (comportant des mutilations et violences sexuelles de masse documentées contre des femmes israéliennes), une partie du camp progressiste, y compris “féministe”, est restée muette, a nié les faits ou a cherché à les « contextualiser », hésitant à condamner des agresseurs perçus comme des « dominés » — et favorisant l’explostion de l’antisémitisme à laquelle on assiste, alors que la mauvaise foi des auto-proclamés “anti-impérialistes” s’appuie sur leur rejet de l’antisémitisme du passé (XXe s.) au moment même où ils s’aveuglent en favorisant l’antisémitisme actuel.

3e levier : l’imposture anticapitaliste
Masquer la réalité hyper-capitaliste et oligarchiquement corrompue des régimes et milices islamistes (pasdarans, finance off-shore du Hamas).
En réalité, l’Islam politique est un hyper-capitalisme. L'analyse des structures économiques des mouvements islamistes montre qu'ils n'ont absolument rien à envier au capitalisme marchand et financier :
Le modèle iranien : Un capitalisme d'État oligarchique et militarisé
Le rôle des pasdarans (gardiens de la Révolution) : L'armée idéologique du régime iranien est le premier congrégat économique du pays. Elle contrôle des pans entiers de l'économie (BTP, télécoms, pétrole, contrebande, finance) via des fondations dites « charitables » exonérées d'impôts.
Neo-libéralisme autoritaire : Le régime a privatisé massivement au profit de ses propres généraux et mollahs, détruit les syndicats indépendants, réprimé brutalement les grèves ouvrières et supprimé les subventions de base pour la population.
Le Hamas : Entre capitalisme de bazar, finance off-shore et système mafieux
Loin de l'image d'un mouvement prolétarien, les dirigeants du Hamas (dont les chefs vivant ou ayant vécu dans le Golfe) ont bâti un empire financier estimé à plusieurs milliards de dollars via le contrôle des tunnels de contrebande, la taxation de la population gazaouie, l'immobilier et des placements financiers internationaux.
Le Hezbollah : Il fonctionne comme un État dans l'État au Liban, gérant ses propres banques (Al-Qard al-Hassan), des réseaux de blanchiment d'argent et de trafics internationaux, tout en soutenant le système bancaire libanais qui a asphyxié les classes moyennes.

La notion de mauvaise foi selon de Simone de Beauvoir offre des outils d'une actualité brûlante : ils rappellent qu'aucun combat anti-impérialiste ou anti-capitaliste prétendu ne peut justifier le sacrifice des libertés fondamentales, du corps des femmes (où l'on peut aussi mentionner l’Afghanistan / réalité du concret : partout où l’islam politique est en place), bref des droits humains réels, abandonnés sur l'autel de la mauvaise foi dogmatique.

RP

dimanche 15 mars 2026

Les guetteuses du 7 octobre


À voir ICI

dimanche 14 décembre 2025

Hanouka 5786



Lumière de Hanouka 5786/2025
Lumière voilée en Australie et dans le monde par les effets de l'antisémitisme déchaîné le 7 octobre 2023 et répercuté par tous ceux qui dès le 8 octobre accusent, non les bourreaux, mais leurs victimes — jusqu'à traiter de "génocidaires" ceux qui, comme Joann Sfar, Charlotte Gainsbourg ou Patrick Desbois, refusent de soutenir les bourreaux des massacres du 7-octobre !
Que la lumière triomphe des ténèbres.

lundi 3 novembre 2025

"Pas pierre sur pierre qui ne soit renversée"



Luc 21, 5-6
Comme quelques-uns parlaient du temple en évoquant les belles pierres et les offrandes dont il était orné, il dit :
Les jours viendront où, de ce que vous voyez, il ne restera pas pierre sur pierre qui ne soit renversée.
*
Voilà un texte qui a été utilisé dans une ancienne vision chrétienne pour dire que le destin des juifs était d'être dispersés (diaspora) en punition de la non-reconnaissance du Christ.

Une vision des choses en principe abandonnée qui a eu pourtant des tenants jusqu’à assez récemment. Ainsi Georges Bernanos écrivant le 24 mai 1944 dans O Jornal, presse brésilienne : « Il y a une question juive. Ce n'est pas moi qui le dis, les faits le prouvent. Qu'après deux millénaires le sentiment raciste [sic] et nationaliste juif soit si évident pour tout le monde que personne n'ait paru trouver extraordinaire qu'en 1918 les alliés victorieux aient songé à leur restituer une patrie, cela ne démontre-t-il pas que la prise de Jérusalem par Titus n'a pas résolu le problème ? Ceux qui parlent ainsi se font traiter d'antisémites. Ce mot me fait de plus en plus horreur, Hitler l'a déshonoré à jamais. »

Les “antisionistes” revendiqués jugent couramment “légère” la réception traumatisée du 7-octobre, en renvoyant à un passé remontant à 1948, qui expliquerait le violence inouïe déployée en ce sinistre jour de Simhat Torah de 2023 : “il faut voir la violence d'aujourd'hui dans un contexte plus large”, entend-on asséner par ceux qui veulent distinguer cela de l’antisémitisme antécédent, Et tous de s’essayer à affiner la distinction — parlant qui d’antisionisme, qui de “contresionnisme” ou autres vocables expliquant que l’antisionisme est un phénomène politique contemporain, jurant rejeter l’antisémitisme antérieur, et “racial”. À y regarder de plus près, à mieux élargir le contexte, en remontant plus haut dans l'histoire, il apparaît que le compliment, “légèreté”, pourrait être retourné, comme peut être retournée la précédence dans le rapport antisémitisme-antisionisme.

Dans son texte de 1944, Bernanos reprend et corrige ce qu’il écrivait en 1931 dans La Grande Peur des bien-pensants, où, dans un passage où il soutient l'œuvre de l’antisémite revendiqué Édouard Drumont, La France juive, il dénonce violemment l'influence qu'il juge corruptrice des juifs sur la société française et l'esprit chrétien : « Il y a des jours, écrivait-il en 1931, où je regrette que Titus n’ait pas mis le couteau à la gorge du dernier juif, car ce que nous payons aujourd’hui, ce n’est pas le crime d’un peuple, mais le crime de n’avoir pas été jusqu’au bout du crime. »

Ainsi, explique Bernanos, c’est la "faute" (l'attachement à une terre), qui entraîne un antisionisme spirituel, qui a précédé sa conséquence : la haine antisémite (l'antisémitisme racial). L'antisémitisme trouve ainsi sa racine théologique dans l'"erreur spirituelle" de l'attachement des juifs à leur terre, lié au refus de son dépassement dans le christianisme. C'est bien un antisionisme (sans le mot, et entendu comme l'opposition spirituelle à la revendication juive de la terre) — et pas l'inverse — qui précède l'antisémitisme dans le temps historique, et surtout dans l'ordre théologique et moral.

*

« Il ne restera pas pierre sur pierre qui ne soit renversée », annonçait Jésus parlant du second Temple de Jérusalem, bientôt détruit par Titus.

La destruction du premier temple, en 586 av. J.C., marque, et la perte de souveraineté d’Israël, et la perte, alors provisoire, de la possibilité de sacrifier. Cette perte devient définitive en 70 — jusqu’au Royaume où subsiste comme seul sacrifice la seule action de grâce ; selon ce que le Talmud annonce que dans le Royaume de Dieu, les sacrifices seront abolis, sauf le sacrifice d’action de grâce.

Le retour de l’exil de -587/-586 à Babylone laissera le pays sous la souveraineté de la Perse, puis des divers empires, malgré quelques moments de résistance glorieux comme sous les Grecs, débouchant sur la restauration d’une dynastie sacerdotale, aux prétentions devenant royales. Mais pas de royauté légitime davidique. Et donc pas de réintégration totale de l'ancienne souveraineté. Plus de royaume davidique souverain d’Israël. C’est au point que Jean le Baptiste annonce encore, au temps romain, la fin de l’exil (fin qui pour lui n’a donc pas vraiment eu lieu) et la venue du Royaume. Au point qu’au début du livre des Actes des Apôtres, les disciples interrogent encore le Ressuscité sur le jour de la restauration du Royaume d’Israël (Ac 1, 6) !

Plus de royaume souverain religieux d’Israël, que n'est pas l’État moderne d’Israël, laïque ! héritier de l’État de droit moderne, appelé au XVIIe s. "République de Hébreux". Or c’est là la vocation de l’État moderne d’Israël comme témoin de la République des Hébreux suivant la vocation biblique souhaitée par le prophète Samuel (1 Sa 8, 7) reprise à l'ère moderne dans l'État de droit, reprise et universalisation de la Parole du Sinaï (via les "trois révolutions puritaines" : anglaise, américaine, française — à travers tous les soubresauts, violence et ratés, hélas inéluctables de ce côté-ci du temps). Vincent Peillon souligne le constat qu'en fait Joseph Salvador (1796-1873), qui “formule une véritable apologie du judaïsme. Ce dernier, restitué à sa fierté, fournit un modèle et une inspiration pour la politique démocratique, républicaine, libérale, socialiste, cosmopolitique qui se cherche depuis les Révolutions d’Angleterre, d’Amérique et de France. Pour s’accomplir, la modernité doit donc retourner à ses sources juives, à la religion mère des monothéismes chrétien et musulman, à La Loi de Moïse et à la République des Hébreux.

Or, c’est la vocation de l’Israël moderne et de l’espérance sioniste alliée à la décolonisation juive

Il n’y aura pas de reprise dans l'histoire moderne de souveraineté politico-religieuse, ni en chrétienté, ni en Israël, d’un État, ni a fortiori d’une Église ou d'un culte ! C’est l’erreur des chrétientés médiévales byzantine et latine (auxquelles l’islam a emboîté le pas) que d’avoir cru le contraire. Le Messie à venir — ou à revenir — seul a reçu d'instaurer le Royaume de Dieu.

Les auteurs du Nouveau Testament, à l’instar des scribes pharisiens, ont tiré eux aussi cette conséquence qui s’impose de la perte de souveraineté politique du royaume biblique d’Israël : pas de royaume jusqu’à la venue du Messie. Un Royaume dont la Loi est jusque là inscrite dans les cœurs, et qui n’a donc pas d’institutions pénales "célestes" comme avant -587/-586. En -586, cette application-là de la Torah prend fin — laissant à découvrir ce qu'est la nature du Règne de Dieu, d'un tout autre ordre !… Au-dedans de vous… Et au plan politique, dans l'État de droit.

La dynastie sacerdotale, elle, qui s’est maintenue pendant le premier exil à Babylone, a repris ses fonctions après le retour de Babylone. Le Temple a été rebâti. Il est encore en activité à l’époque du Nouveau Testament — géré par la caste sacerdotale des Sadducéens. Ce second Temple, comme on sait, sera détruit, comme l’annonçait Jésus, en 70, par la Rome de Titus : « pas pierre sur pierre qui ne soit renversée »

Alors disparaîtront, et la dynastie sacerdotale des Sadducéens, et les sacrifices. Le domaine sacrificiel sacerdotal de la Torah prend fin en 70.

De la Loi, de la Torah, qui ne passera pas jusqu’à ce que passent les cieux et la terre (Matthieu 5, 18), subsiste alors, jusqu’à la venue des nouveaux cieux et de la nouvelle terre, sa dimension morale, dont (de même que l'Église dans le cadre de l'élargissement de l'unique alliance abrahamique puis sinaïtique), Israël a vocation première à être témoin, sous tous ses angles, selon tous les usages que l’on en peut faire — c’est ce qu’avaient parfaitement compris les victimes du 7 octobre, pour la grande majorité partisans d’un vrai dialogue pacifique judéo-arabe. Au cœur de cette perception morale du message biblique, l’action de grâce, où s’établit l’amour pour Dieu (Deutéronome 6, 5), qui se traduit en amour pour le prochain (Lévitique 19, 18).

Cela en un Temple qui n’est pas fait de mains d’hommes, selon la parole de l’Exode (25, 8) : « Ils me feront un sanctuaire, et j’habiterai au milieu d’eux. »

Écho chez le prophète Jérémie (ch. 31, v. 33) : « Voici l'alliance que je ferai avec la maison d'Israël, Après ces jours-là, dit l'Éternel : Je mettrai ma loi au dedans d'eux, Je l'écrirai dans leur cœur ; et je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple. » Jérémie repris par l’Épître aux Hébreux (9, 16-20).

*

Deux conséquences : la première, liée à la perte définitive de toute souveraineté religieuse temporelle, déjà advenue depuis la première destruction du Temple, en -586, laisse ses témoins en proie à toutes les menaces et persécutions, sans protection temporelle, militaire ou policière — cela dès avant la seconde destruction, et jusqu'à l'établissement d'un nouvel abri, d'un État sûr.

Deuxième conséquence, scellée définitivement par la seconde destruction du Temple : le dévoilement du sens du Temple. Dieu demeure au milieu de vous, en vous, selon la parole : « ils me feront un temple et je demeurerai au milieu d’eux ». Parole dont tout le sens éclate paradoxalement lorsque le Temple est détruit ! Ce n’est pas en ces murs, qui en sont le symbole, que Dieu demeure, mais au sein du peuple !… élargi, selon la foi chrétienne, aux nations, selon un élargissement (qui s’étend dans un second temps à l’islam) de la perception de la promesse à Abraham : "Regarde vers le ciel, et compte les étoiles, si tu peux les compter. Et il lui dit: Telle sera ta postérité. Abram eut confiance en l'Éternel, qui le lui imputa à justice…" (Genèse 15, 5-6), … une descendance "comme les étoiles du ciel et le sable sur le bord de la mer" (Gn 22, 17).

La présence de Dieu est donnée dans une parole qui nous échappe, qui retentit jusqu’au jour du Royaume en des murs qui ne sauraient la retenir… Non plus que nos mots ne sauraient le faire.

La libre parole de Dieu ne s’enfermant pas plus en des mots qui la portent (Ro 10, 14, "comment en entendront-ils, si personne ne proclame ?") ; qu’en des murs qui la symbolisent ("l'an prochain à Jérusalem"), lorsqu’éclate le sens de l’éclatement des murs c'est dans l’effusion de la parole qu’ils signifient ; au jour où s’abat la menace.

C’est de la parole éternelle qui ne se fixe pas plus dans des mots que dans les murs du Temple qu’il est question ! C’est cette parole dont la destruction du Temple symbolise aussi l’effusion…

Dès les origines, il est question de la parole qui précède et fonde le monde quand elle est énoncée. « Au commencement était la parole » dit Jean 1, 1 en écho à la Genèse où Dieu parle et la chose advient : « Dieu dit que la lumière soit et la lumière fut ». C'est une parole qui précède même le son.

Dès les origines, « les cieux racontent la gloire de Dieu, et l’étendue manifeste l’œuvre de ses mains. Le jour en instruit un autre jour, la nuit en donne connaissance à une autre nuit. Ce n’est pas un langage, ce ne sont pas des paroles dont le son ne soit point entendu » (Psaume 19, 1-3).

Une parole qui est infiniment au-delà des mots qui en énoncent l’écho dans le temps comme elle est au-delà des murs du Temple dont il ne restera pas pierre sur pierre. Voilà donc que leur éclatement annonce paradoxalement la proche réconciliation de toutes choses.

Où cette prophétie redoutable sur la fin de Jérusalem et la destruction du Temple s’avère parole de consolation en vue de la destruction dont la menace plane : c’est ici que son sens éternel se dévoile, alors que s’annonce la réconciliation du monde par l’effusion de la parole du retour à Dieu de toute la création plongée dans la soif de sa source, dans le manque de sa source prête à jaillir du Temple renversé… de notre monde renversé. C'est d'une parole de pardon qu'il s'agit, pardon dans le retour à Dieu de tout ce qui charge notre conscience.

Au cœur de la détresse luit la promesse« je demeurerai au milieu d’eux » (Ex 25, 8) ; reprise en écho par le Ressuscité « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du temps » (Mt 28, 20).

RP

mardi 7 octobre 2025

7 octobre, deux ans après


Le 7 octobre 2023, il y a deux ans, en ce jour saint de Shabbat et de Simhat Torah, les islamistes du mouvement Hamas se sont livrés à un massacre génocidaire d’une barbarie inouïe, en terre d’Israël, transformant ce jour de fête en jour de deuil.

Deux ans après, les fêtes du mois de Tichri 5786 restent marquées par l’angoisse et l’attente de la libération des 48 otages, toujours aux mains des terroristes du Hamas et de leurs complices, et de la fin du calvaire des habitants de Gaza.

La suite ICI / éditorial AJCF octobre 2025

Voir aussi :






Soirée d'hommage aux victimes du 7-Octobre et de soutien aux otages en entier ICI.

mardi 2 septembre 2025

Il suffirait que le Hamas...



Il suffirait que le Hamas libère les otages et reconnaisse sa défaite militaire, inéluctable, en déposant les armes, et les souffrances des Palestiniens cesseraient ipso facto. Cela ne laisse aucun doute : quel intérêt aurait Israël, déjà défait médiatiquement, à continuer une guerre qui le ruine un peu plus chaque jour médiatiquement. La propagande du Hamas, relayée par son alliée théologique qatarie / PSG, Al-Jazira, est déjà universellement répercutée par les instances internationales de toute sorte. Une propagande médiatique qui se traduit par l'obtention d'une de leurs revendications : la reconnaissance par des pays de plus en plus nombreux d’un État palestinien, c’est-à-dire actuellement (et l'organisation s'en est félicitée, parlant de "première étape"), de facto, d’un État-Hamas, comme le rappelle Salman Rushdie.

La guerre s’arrêterait si la haine islamiste d’Israël et des juifs n’était pas infiniment plus grande que le souci des Palestiniens. Le refus des chefs du Hamas de reconnaître leur défaite militaire inéluctable, déjà factuelle, ne traduit rien d’autre que cette haine d’Israël : quel qu'en soit le prix pour les civils palestiniens, faire payer à l'État hébreu le plus cher possible, en termes de discrédit mondial, sa supériorité militaire, sans laquelle Israël aurait été déjà rayé de la carte, “de la rivière à la mer” — par des répliques démultipliées du 7 octobre pour ceux qui ne pourraient pas fuir, par la confrontation pour ceux qui le pourraient à un antisémitisme, pardon “antisionisme”, décuplé dans le reste du monde (cf. par ex. leur accueil en Grèce), dès le 8 octobre, trois semaines avant la réplique de Tsahal (qui depuis sert de prétexte).

Aucun autre moteur que cet “antisionisme” : les Palestiniens ne sont pas le sujet (pas plus que leur faim) ! Akram Belkaïd dans un éditorial du Monde diplomatique daté de Septembre 2025, intitulé “Complicités arabes”, écrit d’entrée, dans un article certes anti-israélien : « Les pays arabes ne porteront pas secours à Gaza. Aucun d’entre eux n’a engagé la moindre initiative diplomatique d’envergure pour empêcher la réoccupation de l’enclave et mettre fin au déluge israélien de feu et d’acier qu’elle subit depuis bientôt deux ans. […] Contrairement à ce qui advint en 1973 pendant la guerre d’Octobre [i.e. de Kippour], l’Organisation des pays arabes exportateurs de pétrole (Opaep) ne cherche pas à convaincre les autres producteurs de restreindre les livraisons d’or noir […]. Certains événements symbolisent parfaitement ce changement d’époque : alors que les armes américaines continuent d’affluer en Israël […], l’USS Forrest Sherman, un destroyer de la marine de guerre des États-Unis, fait tranquillement escale à Alger en mai. […] Georges Ibrahim Abdallah fustige les peuples autant — sinon plus — que leurs dirigeants. “Les enfants de Palestine meurent de faim, déclarait-il à son arrivée à Beyrouth. C’est une honte pour l’histoire. Une honte pour les masses arabes, plus encore que pour les régimes. Les régimes, on les connaît. Combien de martyrs sont tombés dans les manifestations ? En tentant de franchir les frontières de Gaza ? Aucun.” » Complicité arabe certes pas pro-israélienne mais qui n’a que faire des Palestiniens. Comme en Occident, on s’auto-justifie en se considérant dans le “bon camp”, le même “bon camp” que pour les Occidentaux…

Les complices occidentaux des islamistes du Hamas — volens nolens, et même s’ils s’en défendent —, ont pour leur part repris en boucle la propagande de l’organisation terroriste : dès le 8 octobre, à l’instar des campus américains, la gauche "radicale" française parle, à propos de l’horreur du 7 octobre, de “résistance” (comme si en France la résistance avait consisté à violer massivement les femmes, à assassiner les enfants, et à publier fièrement cela — sur Internet en 2023 !). Dès le 8 octobre le NPA parle explicitement de “résistance”, quand LFI prend de longs jours avant de concéder du bout des lèvres le terme de terrorisme. On est avant la réplique d’Israël à Gaza, ayant pour but de libérer les otages et de défaire le Hamas ; Israël qui n’a plus le choix : c’est tout simplement sa survie qui est en jeu. Le Hamas ne s’en cache pas. Il préfère se cacher dans ses tunnels — creusés, en plus de l’achat d’armes, grâce aux énormes subventions reçues pendant des années (avec, à l'époque, l'aval de Netanyahou), et qui n’ont pas servi à la population qui sert à présent de bouclier humain pour discréditer un peu plus Israël, qui y joue rien moins que sa survie. Caché dans ses tunnels, le Hamas se cache médiatiquement derrière la souffrance des Gazaouis, dans une confusion avec ses victimes qui ne heurte pas les bonnes consciences occidentales, s’auto-justifiant sans risque derrière leur auto-proclamée “compassion” des Palestiniens qui ne dénonce jamais leurs bourreaux — façon flottilles qui s’auto-glorifient des “risques” qu’elles prennent, et qui consistent à être arraisonnés et accueillis avec café-croissants par Tsahal… Et les “antisionistes” occidentaux de s’auto-réjouir d’être si bons quand ils se contentent de faire d’Israël le bouc émissaire de leur culpabilité d’enfants de puissances ex-coloniales. Israël pourtant, de fait décolonisé en 1948 pour une décolonisation ipso facto refusée par les Arabes, qui ont rejeté toutes les propositions, refus aujourd’hui porté essentiellement par l’islamisme : un État juif souverain est, islamistement parlant, inconcevable.

Et les “antisionistes” occidentaux de ne pas voir qu’ils ne font que réactiver le plus classique des antisémitismes. Georges Bernanos, introduisant un sien propos célèbre, clame son antisionisme : « Il y a une question juive. Ce n'est pas moi qui le dis, les faits le prouvent. Qu'après deux millénaires le sentiment raciste et nationaliste juif soit si évident pour tout le monde que personne n'ait paru trouver extraordinaire qu'en 1918 les alliés victorieux aient songé à leur restituer une patrie, cela ne démontre-t-il pas que la prise de Jérusalem par Titus n'a pas résolu le problème ? Ceux qui parlent ainsi se font traiter d'antisémites. Ce mot me fait de plus en plus horreur, Hitler l'a déshonoré à jamais. » (Bernanos, 24 mai 1944 dans O Jornal, presse brésilienne, reproduit dans Le Chemin de la Croix-des-Âmes (1948), Gallimard, p. 421-422.)

Le mot antisémitisme déshonoré (qui aujourd’hui se déclarerait antisémite ?), en accord avec Bernanos on a trouvé le nouveau terme, substitué à antisémitisme par Staline, puis dévoilé pour ce qu’il est par Vladimir Jankélévitch (L'Imprescriptible, 1965) : « L'antisionisme est l'antisémitisme justifié, mis enfin à la portée de tous. Il est la permission d'être démocratiquement antisémite. Et si les Juifs étaient eux-mêmes des nazis ? Ce serait merveilleux. Il ne serait plus nécessaire de les plaindre ; ils auraient mérité leur sort. » On en est là…


PS : la lettre du président de l'AJCF : Interdit aux juifs ?


vendredi 27 juin 2025

Brève théologie du 7 octobre


Le 7 octobre 2023 a dévoilé, pour qui veut bien le voir, les risques induits par l’usage que font les islamistes de certains textes de la tradition musulmane (textes des hadiths et Sira — biographie du Prophète de l’islam — datant de deux siècles env. après l’Hégire). Deux exemples : le mariage qui aurait été celui de Mahomet et de Aïcha (outre son “mariage”, cf. infra, avec Çafiyya), les violences guerrières et antijuives attribuées par les mêmes textes au même Mahomet. (À quoi on pourrait ajouter, via ces textes de conquêtes et butins, avec femmes-butins, la légitimation du futur rôle historique des civilisations arabo-musulmanes dans le développement de l’esclavage des Africains comme butin, avec le racisme négrophobe qui l’accompagne. Ici civilisations et “universalismes” “occidentaux” et arabo-musulmans ont les uns comme autres à balayer devant leur porte ! Cf. le livre récent et complet de Catherine Coquery-Vidrovitch, Les routes de l’esclavage, Albin Michel 2018).

Le mariage Mahomet-Aïcha selon le Sahih de Bukhari (810-870) Volume 7, Livre 62, 88 : “‘Ursa a rapporté : ‘Le prophète écrivit le (contrat de mariage) avec ‘Aisha quand elle était âgée de six ans et consomma son mariage avec elle quand elle était âgée de neuf ans’”.
Ou encore : “‘Aïcha a rapporté (ibid. 64 et 65) ‘que le prophète l’a épousée quand elle avait six ans et qu’il consomma son mariage quand elle avait neuf ans […]’.” Cf. Sahih de Muslim (env. 821-875) Livre 8, 3310. Cf. Sira de Ibn Hisham (mort vers 834), etc.

Pour faire (trop) simple :
— l’islam sunnite considère que ce mariage et sa consommation ont vraiment eu lieu ;
— l’islamisme enseigne qu’il est légal de faire pareil ;
— d’autres musulman(e)s (ou réputés telles ou tels) pensent que cela relève de légendes traditionnelles, du genre de l'épopée, issues des milieux califaux, sans que ça n’ait de réalité historique (la tradition mystique, autre que celle écrite sous le contrôle des califes, tradition mystique initiée par Rabia al Adawiya, qui vivait avant la mise par écrit des textes califaux traditionnels peut aller jusqu’à permettre de mettre en doute que Mahomet ait été polygame, et qu’il ait été guerrier) ;
— et nombre de celles et ceux qui sont originaires de pays de tradition musulmane se moquent de savoir si cela a eu lieu ou pas et considèrent cela comme insupportablement archaïque.
Concernant les premiers, qui estiment que ce mariage et sa consommation ont bien eu lieu ou, comme les islamistes, qui pensent que cela vaut imitation, il y a bien lieu de craindre leurs croyances, de concevoir à l’égard de ces croyances là de l’ “islamophobie” (sans la confondre avec ni légitimer une “musulmanophobie”) !… Sachant que les racismes négrophobe et antisémite ne sont pas non plus étrangers à l’islam, l’antisémitisme inscrit (à l’instar de l’Antiquité et du Moyen Âge chrétiens) dans la tradition ; la négrophobie, elle, apparaissant dès le XIVe siècle, né de la pratique généralisée de l’esclavage et des déportations esclavagistes transsahariennes dès les premiers siècles de l’islam (cf. Tidiane N’Diaye, Le génocide voilé, Gallimard 2008).


7 octobre 2023

Le monstreux pogrom antisémite du 7 octobre 2023 produit dès le 8 octobre… une forte montée de la mise en cause… des juifs !!! et des actes de racisme antisémite dans le monde… (cf. Eva Illouz, Le 8-Octobre, généalogie d'une haine vertueuse, Tracts Gallimard n°60, 2024).

Antisémitisme — que l’on voit apparaître dans plusieurs textes guerriers de la tradition califale, hadiths et Sira, qui attribuent à Mahomet des violences inouïes, notamment contre les juifs. Ibn Hisham fait le récit suivant, dans la Sirat Rassoul Allah (La biographie du prophète Mahomet — trad. fr. Wahib Atallah, Fayard 2004, p. 277-278) : “Le Prophète recommanda à ses compagnons : Tout juif qui vous tombe sous la main, tuez-le. Le Prophète ordonna de faire descendre de leurs fortins les Banû Quraydha [tribu juive de Médine] et de les enfermer dans la maison de Bint al-Hârith. Il alla ensuite sur la place du marché de Médine et y fit creuser des fossés. Puis il fit venir les Banû Qurayza par petits groupes et leur coupa la gorge sur le bord des fossés. Ils étaient six à sept cents hommes. On dit huit cents et même neuf cents. Le Prophète ne cessa de les égorger jusqu’à leur extermination totale. Le Prophète fit ensuite le partage des femmes, des enfants et des biens des Banû Qurayza entre les musulmans. Le Prophète envoya dans la région de Najd (en Arabie) une partie des captives juives des Qurayza en échange desquelles il acheta des chevaux et des armes. Parmi les captives des Banû Qurayzaa, le Prophète avait choisi pour lui-même (pour son plaisir) une femme appelée Rayhâna, qui resta chez lui, en sa possession, jusqu’à sa mort.”

Cela vaut aussi selon la même Sira concernant une autre tribu juive, demeurant à Khaybar. Le fameux cri dans les manifestations pro-Palestine en Europe, Khaybar Khaybar ya Yahud, jaysh Muhammad sawfa ya’ud (“Khaybar, Khaybar, ô Juifs, l’armée de Mahomet va revenir”), fait référence à un autre passage de la Sira d’Ibn Hishâm (datant donc de deux siècles après les événements supposés — sans doute inventés) : Khaybar est l’oasis où se trouvait la tribu juive des Banu Nadir. Le texte, parlant à nouveau d’un massacre de juifs attribué au prophète de l’islam, dit que Çafiyya est “prise pour épouse” (part du butin partagé) par Mahomet le jour où sont assassinés son mari et son père (Ibn Hishâm, Sira, trad. Wahib Atallah, éd. Fayard p. 315-317).

Qu’est-ce d’autre qu’un viol, que ce “mariage” consommé le jour-même de l’assassinat du mari, du père, des proches de la “mariée” ?… Chose sans rapport avec l’horreur du 7 octobre ? Mais, semble-t-il, ceux qui défilent avec des fanatiques qui hurlent cette référence comme menace actuelle ne savent pas !

Qu’est-ce d’autre qu’une légitimation du pogrom-razzia terroriste du 7 octobre ? Où le refus de le considérer, et y voir un acte de “résistance”, relève d’une affreuse imposture — confusion entre l’antisémitisme islamiste et les actes prévisibles exposés par Frantz Fanon dans son livre Les damnés de la terre, hélas préfacé par Sartre qui en gauchit le sens. Pour Fanon, les opprimés coloniaux en viendront éventuellement, voire inéluctablement, à la révolte violente. Sartre s’en réjouit ! Les “wokistes” américains et la “gauche radicale” française qui veulent voir dans la terreur islamiste de la résistance, voire des “féministes” qui n’y voient pas des viols, s’aveuglent sur l’imposture d’actes racistes antisémites, misogynes (contre des femmes juives, parce que juives, d’une violence inouïe), qui font de la cause palestinienne et de l’oppression un prétexte (les Yézidis massacrés par des islamistes, les Yézidies réduites en esclavage sexuels ont opprimé qui ? Sachant qu’on est devant les mêmes lectures des mêmes textes de la part de Daech et du Hamas, qui débordent largement l’OLP laïque). Le problème est qu’un discours ambiant veut faire confondre les deux ! Imposture terrible d’un propos qui vise à réinstaurer de façon démultipliée l’ancienne oppression coloniale qui fut celle des empires califaux, légitime le racisme antisémite (et demain négrophobe, et autres, comme haine des chrétiens, “croisés”, des athées, “apostats”, des homosexuels, systématiquement tués sous le régime du Hamas, etc.)…

Les textes cités ci-dessus sont pourtant clairs. Quatre attitudes à leur égard parmi les musulmans. Il y a ceux qui croient ces textes ; parmi lesquels ceux (islamistes) qui veulent les appliquer aujourd’hui et, quand ils le peuvent, le font ; il y a ceux qui y voient des créations apocryphes califales visant à justifier ces pratiques des pouvoirs ultérieurs mais qui n’étaient pas celles de Mahomet ; et ceux qui jugent que quoiqu’il en soit, on est dans un archaïsme insoutenable.

Les éructations des cris de "Khaybar" de ceux qui espèrent la promotion d’une compréhension islamiste du monde, devraient en principe être insupportables à la gauche radicale qui participe aux mêmes manifestations — en regard, entre autres, de l’antisémitisme indéniable de ces slogans et du refus obtus d’acquis féministes (jugés “immoraux” en regard de l’islamisme — cf. le statut des femmes dans les terres d’islam que sont l’Iran ou l’Afghanistan), voire pour les plus extrêmes une compréhension pour d’insupportables actes de violences, viols et meurtres (voire la pratique de menaces, via internet ou autres et le refus de condamner le terrorisme).

Qu’est-ce que cette “ultra-gauche” qui participe à ces manifestations parisiennes là ? Qu’est-ce que cette alliance avec des islamistes antisémites, esclavagistes et misogynes tout en étant proches des mouvements intersectionnels, forcément insupportables aux islamistes !? Ou sont-ils des indécrottables naïfs, qui ne voient pas la nature de l’islamisme ? Bref, des autruches, attitude d’autant plus troublante que l’on parle parfois d’universitaires, difficilement soupçonnables de ne pas savoir ce qu’est l’islamisme, ce que les islamistes ont à nouveau démontré le 7 octobre 2023 !

Le cœur de la difficulté est probablement dans les rapprochements antisionistes, puisque c’est sans doute essentiellement par ce biais-là que des militants de “gauche” et des islamistes se sont retrouvés dans les mêmes manifestations scandant des slogans explicitement antisémites (mais en général en arabe), via une défiance commune à l’égard de l’État d’Israël, de sa politique actuelle à un pôle, de son existence à un autre, avec tout un éventail entre les deux, allant jusqu’à l’antisémitisme, voire se fondant dans l’antisémitisme, quand est inscrite dans les textes fondateurs du Hamas ou de l’Iran des mollahs, la destruction pure et simple d’Israël.

Où il faut avoir la lucidité de pointer l’illégitimité de l’antisionisme, en tant qu’antécédemment aux dérives sur l’interprétation de ce terme, et à la politique de tel ou tel dirigeant de l’État d’Israël, il finit par viser tout simplement une revendication symbolique inhérente à la judéité : la (minuscule) terre constitutive de la judéité (et qui n’en est pas moins laïque). Je cite Pauline Bebe, rabbin : “Israël, le pays, la terre, est l’objet d’un attachement plusieurs fois millénaire des juifs. Non pas comme simple refuge pour les juifs après la seconde guerre mondiale, mais comme terre foulée par les pieds de nos ancêtres, décor de notre histoire, lieu de renaissance de l’hébreu, la langue du judaïsme, lieu de vie du judaïsme comme la diaspora, lieu de renouvellement d’interprétation et d’inspiration. Il ne s’agit pas de politique mais l’âme juive trouve des racines, un de ses foyers sur cette terre mentionnée quotidiennement dans nos prières” (“Les dix commandements de la lutte contre l’antisémitisme”, Revue de l’Amicale des pasteurs français à la retraite, 26 mars 2019).

Un petit peuple : 15 millions dans le monde, face à 2,5 milliards de chrétiens et 1,8 milliards de musulmans. 15 millions aujourd’hui. Chiffre à peine supérieur au nombre de juifs à l’époque, selon les historiens, de l’Empire romain. Pourquoi presque les mêmes chiffres ? À cause de la violence qu’ils ont subie tout au long de l’Histoire en Occident comme en Islam et ailleurs, à cause du racisme antisémite qu’ils continuent de subir sous le nom d’antisionisme (substitution de termes inventée par Staline pour n’être pas accusé d’antisémitisme). Or, qu’est-ce que le sionisme, en son sens premier (cf. Théodore Herzl) : la revendication d’un État souverain, libéré de la colonisation turque de l’époque, juifs à côté et avec les autres habitants de la province turque de Palestine, musulmans et chrétiens. La décolonisation a eu lieu en 1948, sous le mandat britannique. Une double décolonisation, refusée par les États arabes de la région : pas question pour eux de juifs souverains (effet de la théologie de la substitution dans le monde arabo-musulman : les “communautés” non-musulmanes doivent être “soumises”) ! D’accord pour les Arabes, mais pas pour les juifs, fussent-ils des juifs arabes ! (L’antisémitisme local précède 1948 : pogroms, alliance du mufti de Jérusalem avec Hitler, à l’instar des frères musulmans, mouvance du futur Hamas, alliée du nazisme dès les années 1920. Cf. Georges Bensoussan, Les Origines du conflit israélo-arabe (1870-1950), Que sais-je ?, 2023 ) Nostalgie d’un autre colonialisme, celui de la domination coloniale arabe puis turque. Désir de décolonisation vis-à-vis de la dernière forme locale, anglaise, mais refus de la décolonisation des juifs ! Pourquoi ?

Un héritage international, dont est empreint le secrétariat général actuel de l’Onu, qui a mis quatre mois à reconnaître que le pogrom du 7 octobre pose problème, ou que la capture d’otages est un problème en soi, fait du Hamas ; un secrétaire général de l’Onu qui pendant ce temps donnait des satisfecit aux talibans et minimisait la violence de l’Iran contre les femmes, pendant que les mollahs tiraient les ficelles de leurs “proxis” contre Israël (le peuple iranien ne s’y trompe pas, qui refuse de soutenir la politique “antisioniste” des mollahs).

Israël accusé de génocide ou d’apartheid par les dictatures de la planète, faisant d’Israël le bouc émissaire d’une mémoire sélective. “Apartheid” : comment citer tous les Arabes israéliens dans les instances les plus élevées d’Israël — depuis le directeur de la banque centrale, Arabe israélien, jusqu’aux élus arabes de la Knesset ? Quel régime d’apartheid pour faire cela ? Alors on invoque les mesures de contrôle, ou le mur qui a permis de limiter les attentats quotidiens des fanatiques qui se faisaient sauter dans des bus bondés. Et après l’horreur du 7 octobre, dès le 8 octobre on refuse à nouveau à Israël le droit de se défendre, le devoir de défendre sa population, et on parle, quand il tente de se débarrasser et de débarrasser le peuple palestinien de la menace terroriste oppressive qui se cache derrière ses civils, mués sans vergogne en boucliers humains, de “génocide” ! L’atroce souffrance des Gazaouis est due avant tout à ses oppresseurs du Hamas, que personne ou presque ne semble mettre en cause, alors qu’ils clament leur refus de protéger leurs civils, leur racisme antisémite stipulé dans leur charte, et leur volonté d’éliminer “les juifs” !

Où l’antisionisme apparaît comme ce qu’il est. “L’antisionisme est l’antisémitisme justifié, mis enfin à la portée de tous. Il est la permission d’être démocratiquement antisémite. Et si les Juifs étaient eux-mêmes des nazis ? Ce serait merveilleux. Il ne serait plus nécessaire de les plaindre ; ils auraient mérité leur sort.” (Vladimir Jankélévitch, L’Imprescriptible, 1965)

RP

vendredi 20 juin 2025

Trois épopées : Josué, la Sîra, la Chanson de Roland — et leurs relectures



Josué : Origène invite, dans ses Homélies sur Josué (Sources chrétiennes 71), à lire la conquête de la Terre promise non comme une justification de la violence, mais comme une image de la conquête spirituelle du Royaume des cieux. Josué (dont le nom, en grec comme en hébreu, est le même que celui de Jésus) devient ainsi le chef spirituel qui guide le chrétien dans la lutte contre ses propres vices, à l’image du Christ menant l’Église vers la perfection. La doctrine du combat spirituel traverse toutes les homélies d’Origène sur Josué : la Terre promise figure l’âme, et les ennemis à vaincre symbolisent les passions et les tentations qui s’opposent à la vie chrétienne.

Cette approche permet à Origène de répondre à l’objection, soulevée notamment par les marcionites, selon laquelle l’Ancien Testament serait incompatible avec l’Évangile à cause de sa violence. Pour Origène, “toute l’Écriture est inspirée de Dieu” (2 Tm 3,16), cela demandant une lecture spirituelle pour révéler son vrai sens.

Ce faisant, l’œuvre d’Origène, inspirée par Philon et le judaïsme alexandrin, montre à quel point la rupture entre chrétiens et juifs a laissé, malgré et contre son œuvre, des traces dans certains courants chrétiens, en tête desquels le marcionisme, qui ont perdu de vue leur origine juive, au point d’ignorer totalement les lectures spirituelles juives, et de déboucher sur la théologie de la substitution, au fond d’origine marcionite, qui a sévi jusqu'au XXe s. en arrière-plan de l'antisémitisme européen. Ne présente-t-on pas parfois encore les “moi je vous dis” de Jésus lisant la Torah comme des “antithèses”, quand il s'agit d’un commentaire spirituel de la Torah en vue de sa pleine observance (Mt 5, 17, littéralement : “je suis venu observer pleinement”) ? Ne lit-on pas Paul comme s’opposant à son enseignement rabbinique sur la Torah quand il en est pleinement inspiré (Ro 7, 12) ?

Le Talmud souligne que les guerres de conquête de Josué ont eu lieu dans un contexte historique particulier, il y a des centaines d’années, et qu’il n’est plus possible de mener aujourd’hui des guerres de ce type.

Philon pousse plus loin et lit les personnages bibliques comme des symboles de réalités spirituelles ou des aspects de l’âme humaine. Ainsi, Moïse incarne l’intelligence, Adam l’esprit, etc. Cette approche vise à dépasser la lecture littérale pour en dégager un sens universel et philosophique.

Philon ne commente pas directement le Josué du livre éponyme, mais il applique à Josué la même méthode qu’aux autres figures bibliques : il ne s’agit pas d’un simple chef militaire ou successeur de Moïse, mais d’un symbole spirituel. Cette lecture allégorique permet à Philon de traiter les épisodes problématiques ou violents de la Bible comme des récits à valeur morale ou philosophique, et non comme des prescriptions littérales.

On retrouve ce type de lectures spirituelles concernant deux autres épopées, en islam et en chrétienté, la Sīra d’Ibn Hisham et la Chanson de Roland. Trois épopées, ce genre littéraire ancien par lequel les peuples antiques expliquent leurs origines, leurs luttes initiales. Concernant Josué, on sait qu’on trouve l’équivalent dans la littérature assyrienne. Concernant la Sîra et la Chanson de Roland, un rapport littéraire entre les deux n’est pas à exclure, la première datant du IXe s. (2e s. de l’Hégire), la seconde de fin XIe, alors que le contact militaire islamo-chrétien a eu lieu par les Croisades, et déjà auparavant lors de la lutte dynastique entre Carolingiens (renversant les Mérovingiens) contre les Omeyyades (en lutte contre les Abbassides en passe de les renverser).

Alliance entre les Carolingiens et les Abbassides
Après la chute du califat omeyyade en pleine période carolingienne et l’établissement du califat abbasside à Bagdad, les Omeyyades se replient de Damas à al-Andalus, où ils fondent un émirat indépendant sous Abd al-Rahman Ier.
Les Carolingiens (d’abord Pépin le Bref, puis Charlemagne) voient dans les Omeyyades d’Espagne (vaincus par leur père et grand-père Charles Martel) une menace sur leur frontière sud, tandis que les Abbassides considèrent la survivance omeyyade à l’ouest comme une contestation de leur légitimité.
Les deux puissances ont donc un intérêt commun à s’opposer à l’émirat omeyyade de Cordoue.
Ambassades et cadeaux sont échangés : dès 765, une délégation franque se rend à Bagdad, suivie de plusieurs ambassades réciproques. L’épisode le plus célèbre reste l’envoi par le calife Hārūn al-Rashīd à Charlemagne d’un éléphant blanc (Aboul-Abbas) et d’une horloge hydraulique.
L’alliance se concrétise localement lorsque des gouverneurs pro-abbassides d’al-Andalus (Barcelone, Gérone, Saragosse) sollicitent l’aide militaire de Charlemagne contre l’émir omeyyade de Cordoue. Cela conduit à la campagne de 778-801, qui aboutit à la prise de Gérone et de Barcelone par les Francs, campagne au cours de laquelle a lieu la bataille de Roncevaux et la mort de Roland. Charlemagne est donc alors l'allié du califat abbasside !…
Au-delà de la question omeyyade, l’alliance sert aussi de levier diplomatique contre l’Empire byzantin, rival des deux puissances à divers moments.

La Sîra d’Ibn Hisham, produite sous le califat abbasside, est lue dans les courants spirituels, notamment dans le soufisme, comme la mise en récit du cheminement spirituel du Prophète de l’islam, et, par extension, de tout croyant. Chaque épisode de la vie de Mahomet devient une parabole de la purification de l’âme, de la patience dans l’épreuve, de la confiance en Dieu et de la quête de l’union avec le divin.

Lors de la bataille de Khaybar, ʿAlī, avec son épée légendaire Dhū l-Fiqār, fend un ennemi en deux d’un seul coup, et tranche son adversaire “de la tête jusqu’aux pieds” (on va retrouver l'équivalent dans la Chanson de Roland). Moment redoutable que la bataille de Khaybar, s’il est lu littéralement, comme il l’est, hélas, par l'islamisme, y fondant les violences que l'on sait, culminant le 7 octobre 2023, puisque selon la Sîra, elles sont exercées contre les juifs. Mais une autre lecture est possible, une lecture qui voit dans un récit épique donné en contexte guerrier l'illustration d’un combat spirituel de chacun contre lui-même.

La Chanson de Roland, de même, n’est pas seulement le récit d’une bataille héroïque : elle met en scène la lutte pour la pureté de la cause, la fidélité jusqu’au sacrifice suprême, et l’élévation du héros au rang de martyr. Roland, par sa mort, devient une figure exemplaire : son âme est accueillie par les anges, signe de sa sanctification et de la victoire spirituelle sur la mort. Ne pas en oublier le référent militaire : la guerre des Carolingiens contre les Omeyyades (qui est loin d’être une guerre chrétiens-musulmans).

Ainsi, Roland, de son épée Durandal, “frappe un païen, Justin de Val Ferrée. Il lui fend par le milieu toute la tête et tranche le corps… jusqu'à son cheval dont il a fendu l’échine. Il abat le tout devant lui sur le pré.” “Païen”, Justin de Val Ferrée est un “sarrasin” — trace, dans son nom, de l’escarmouche basque où Roland a été tué ? Le nom de Justin est bien peu musulman ! Trace aussi, peut-être, d’une connaissance, reçue lors des croisades en cours, de la Sîra ?

Dans les deux cas, à l'instar d'Origène lisant Josué, les spirituels des deux camps, invitent à dépasser la dimension violente et guerrière pour y voir une figuration du seul combat qui vaille, le combat spirituel…


RP, 20.06.25

lundi 10 février 2025

Le 8 octobre : généalogie d'une haine vertueuse

Par Eva Illouz — extraits

4e de couverture :
Les grands événements ont leur jour d'après. C'est le sujet de ce Tract, qui s'interroge sur la révélation d'un antisémitisme de gauche au lendemain de l'attaque du Hamas contre Israël. Aurions-nous pu penser que, dans les milieux progressistes occidentaux, le 8 octobre 2023 puisse ne pas dire le jour de la compassion unanime à l'égard des victimes des atrocités de la veille ? Au lieu de cela, on entendit, à New York comme à Paris, des voix autorisées saluer, avec une émotion jubilatoire, un acte de résistance venant châtier l'oppresseur israélien. Décomplexé, cet antisionisme radical a eu pour terreau un système de pensées, la "théorie" qui, avec sa passion déconstructiviste, tend à plaquer une structure décoloniale sur les événements du monde, au mépris du fait brut et de sa complexité. On peut mettre au jour les causes d'une guerre ; on cherchera plutôt ici à retracer la généalogie intellectuelle de ce qui nie l'évidence du crime... Et à remonter aux sources de cet antisémitisme de confort où le Juif cristallise ce que certains esprits jugent bon de reprocher à une partie de l'humanité.


P. 4-7 :
Certains événements surgissent sur la scène du monde et y marquent immédiatement une rupture fondamentale. Le 7 octobre est l’un d’eux. Le Hamas, cette organisation qui, en 2007, avait pris le pouvoir par la force dans la bande de Gaza (en tuant des membres du parti opposé, le Fatah) et qui a été classée par les États-Unis et l’Union européenne comme terroriste, commettait des crimes contre l’humanité, tuant près de 1 200 Israéliens, civils pour la plupart. Même les plus sinistrement accoutumés à la sauvagerie humaine ont frémi devant la cruauté délibérée de ces massacres : enfants et bébés tués à bout portant, violences et sévices sexuels d’une intensité rare, familles entières carbonisées, parades publiques de cadavres au milieu de foules dansant et chantant, le tout filmé avec jubilation et diffusé dans le monde entier par le biais des réseaux sociaux. Il s’agissait là d’un régime nouveau de l’atrocité : loin de se cacher, les terroristes s’exhibaient fièrement au moyen de caméras GoPro et diffusaient les images de leurs meurtres en direct. Plus choquantes encore que ce régime « festif » du crime contre l’humanité, furent les réactions d’un nombre étonnant de progressistes qui se sont joints au chœur joyeux des foules gazaouies.
Pour autant que je me souvienne, aucun autre massacre – au Soudan du Sud, au Congo, en Éthiopie, au Sri Lanka, en Syrie ou en Ukraine – n’a fait autant d’heureux en Occident et dans les pays musulmans. Le dimanche 8 octobre, lors d’un rassemblement « All Out for Palestine » dans la ville démocrate de New York, on pouvait voir des personnes en liesse mimer l’acte d’égorger. Bret Stephens, chroniqueur au New York Times, assistait à ce rassemblement. Il y cherchait, écrit-il, des expressions de tristesse ou d’empathie, même forcées ou convenues. Il n’en trouva aucune et n’y discerna qu’« ivresse et jubilation ». Ce cas fut loin d’être isolé. Joseph Massad, professeur d’origine jordanienne enseignant à l’université de Columbia, avait qualifié le massacre de « stupéfiant », « innovant » et « impressionnant ». Russell Rickford, historien de Cornell spécialisé dans la tradition du radicalisme noir, s’est dit « exalté » par l’annonce du massacre. Au Royaume-Uni, à Brighton, lors d’un rassemblement similaire, un manifestant prit un mégaphone pour qualifier les attentats de « beaux », « inspirants » et « réussis ». Et ce, alors que nous savions déjà que des bébés et des enfants en bas âge avaient été sauvagement massacrés.
En France, le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), créé en 2009, publiait un communiqué officiel sur cette journée du 7 octobre affirmant son « soutien aux Palestiniens et aux moyens de luttes qu’ils et elles ont choisi pour résister ». Le mouvement post-colonial PIR (parti des Indigènes de la République) fêtait le massacre comme une résistance héroïque. Un membre du groupe juif français de gauche, l’UJFP (l’Union juive française pour la paix), a comparé le Hamas au groupe Manouchian, c’est-à-dire au groupe d’étrangers qui ont rejoint la Résistance française contre les nazis, pour être ensuite capturés et exécutés par ces derniers. Sur le podcast Democracy now !, la professeure de rhétorique américaine Judith Butler voyait dans les atrocités un fait de résistance. Aux États-Unis, trente-trois groupes d’étudiants de Harvard ont attribué l’entière responsabilité du massacre… à Israël lui-même. Parmi les centaines de déclarations que j’ai lues, celle-ci, exprimée par Andreas Malm, professeur vedette d’écologie humaine à l’université de Lund à Malmö, paraît exemplaire : « La première chose que nous avons dite dans ces premières heures [du 7 octobre] ne consistait pas tant en des mots qu’en des cris de jubilation. Ceux d’entre nous qui ont vécu leur vie avec et à travers la question de la Palestine ne pouvaient pas réagir autrement aux scènes de la résistance prenant d’assaut le checkpoint d’Erez : ce labyrinthe de tours en béton, d’enclos et de systèmes de surveillance, cette installation consommée de canons, de scanners et de caméras – certainement le monument le plus monstrueux à la domination d’un autre peuple dans lequel j’ai jamais pénétré – tout d’un coup entre les mains de combattants palestiniens qui avaient maîtrisé les soldats de l’occupation et arraché leur drapeau. Comment ne pas crier d’étonnement et de joie ? »
Des femmes avaient été tuées d’une balle dans la tête en même temps qu’elles étaient violées, d’autres avaient été retrouvées avec le bassin brisé tant les assauts sexuels avaient été violents ou bien retrouvées mortes avec des clous dans les parties génitales9. Face à ces faits, ce professeur dont le salaire est payé par une université dans une grande démocratie, n’éprouvait qu’une jubilation devant des terroristes en route vers leur pogrom. Que les Palestiniens aient pu éprouver une certaine Schadenfreude (joie mauvaise) pouvait peut-être s’expliquer à la lumière d’un conflit vieux d’un siècle ; mais qu’en était-il des Canadiens, Américains, Suédois ou Français ordinaires pour qui aucune mémoire personnelle n’était en jeu ? Comment expliquer leur joie étrange ou leur indifférence face à la nouvelle du pogrom ? L’excitation des universités, des intellectuels et des artistes du monde fut d’une uniformité morne et stupéfiante. […]


samedi 14 décembre 2024

Un mot déshonoré


“Ce mot, Hitler l'a déshonoré à jamais” écrit Georges Bernanos en 1944. On ne l’utilisera donc plus. Mais quid de la chose que désignait ce mot ?


“Il n'y eut jamais de la part de Bernanos, même […] quand il se situait à la pointe du combat contre le régime de Pétain, de global ni fondamental rejet de l'antisémitisme, mais, plutôt, en 1948, l'année de sa mort, une sorte de répudiation, esquissée, inachevée, avec une motivation superficielle : ‘Ce mot (“antisémite”) Hitler l'a déshonoré à jamais’.” (Arnold Mandel, “Un texte trop oublié”, Le Monde, 6.10.1978.)

Bernanos, cité en entier : “Il y a une question juive. Ce n'est pas moi qui le dis, les faits le prouvent. Qu'après deux millénaires le sentiment raciste et nationaliste juif soit si évident pour tout le monde que personne n'ait paru trouver extraordinaire qu'en 1918 les alliés victorieux aient songé à leur restituer une patrie, cela ne démontre-t-il pas que la prise de Jérusalem par Titus n'a pas résolu le problème ? Ceux qui parlent ainsi se font traiter d'antisémites. Ce mot me fait de plus en plus horreur, Hitler l'a déshonoré à jamais.” (Bernanos, 24 mai 1944 dans O Jornal, presse brésilienne, reproduit dans Le Chemin de la Croix-des-Âmes (1948), Gallimard, p. 421-422.)

Le mot est déshonoré, il faut le remplacer pour désigner la chose — qui n'a pas disparu ! Qui aujourd’hui confesserait être antisémite, quand bien même il manifesterait tout ce qui caractérise la chose ? Le mot étant déshonoré, il faudra en trouver un autre…

En 1965, Vladimir Jankélévitch en a noté un, qui désigne la même chose — un autre nom toujours pas déshonoré à ce jour, “antisioniste” : “L'antisionisme est l'antisémitisme justifié, mis enfin à la portée de tous. Il est la permission d'être démocratiquement antisémite. Et si les Juifs étaient eux-mêmes des nazis ? Ce serait merveilleux. Il ne serait plus nécessaire de les plaindre ; ils auraient mérité leur sort.” (Jankélévitch, L'Imprescriptible.)

(Même problème avec le mot "raciste", désohonoré — et déshonorant le mot "race" remplacé par le mot "cultures" au pluriel. — Derrière le mot "raciste" déshonoré, la chose — qu'elle vise les juifs, les "noirs", les "jaunes" ou autres — n'a pas disparu pour autant !)

RP, 8 nov. 2024

mardi 15 octobre 2024

Bouc émissaire dévoilé



"Là s'assembleront les aigles" (Mt 24, 28)


Permanent signe des temps, démultiplié et devenu pluriel, l'idée de bouc émissaire a traversé l’histoire que l’on va visiter. Cette idée évoque un rite décrit dans le livre biblique du Lévitique (ch. 16, v. 20-22) : le grand desservant du Tabernacle, puis du Temple, par une imposition des mains symbolique, fait reposer sur un bouc (l’animal) tous les péchés du peuple. Chassé dans le désert, le bouc les y emporte. Le rite permet en principe d’éviter au peuple de persécuter un individu ou un groupe minoritaire en faisant reposer sur lui sa culpabilité. Le phénomène a été mis en lumière par René Girard, écrivant qu’à défaut de la compréhension du rite, les sociétés font communément reposer leur culpabilité sur une minorité, le plus souvent les juifs (notons cependant que Guillaume Erner — cf. son livre Judéobsessions, éd. Flammarion 2025 — considère que la théorie du bouc émissaire est insuffisante pour expliquer la spécificité de l'antisémitisme)… Le premier pogrom antijuif signalé par les historiens a eu lieu dans l’Égypte païenne du 1er siècle, le dernier à ce jour a eu lieu le 7 octobre 2023. À y être attentif, le 7 octobre et ses suites en Occident comme dans le monde arabo-musulman, marquent un apogée de l'antisionisme, qui le fait apparaître comme révélant l’essence de l’antisémitisme : à savoir le judaïsme comme bouc émissaire de la culpabilité des sociétés religieuses (Chrétienté comme Islam) ou laïques : la civilisation moderne et contemporaine — puisque l’on va parler de la Chrétienté et de son effondrement.

Moment significatif de la Chrétienté occidentale : la canonisation d’un roi, Louis IX, mieux connu comme Saint Louis ; canonisé pour sa fidélité à la papauté et à la théologie de la croix qui apparaît alors ; et parce que comme roi, il combat les “ennemis de la croix” : les musulmans, en participant à la huitième croisade, les hérétiques en achevant la croisade contre les cathares en Albigeois, les juifs en limitant leur impact par l’imposition de la rouelle jaune, reprise au monde musulman selon les décisions du pape Innocent III et du IVe concile du Latran, cela accompagné du brûlement de Talmuds à Paris en place de Grève. Dès son vivant il est populaire. La théologie de la croix le conduit à l'achat très onéreux de reliques comme celle de “la vraie croix”, ou de la couronne d'épines, pour Notre Dame et la sainte Chapelle. La croix sauve, mais culpabilise aussi : on a tué le Fils de Dieu. Aussi les départs en Croisade contre les “ennemis de la croix” se sont accompagnés de pogroms contre les juifs, réputés “déicides”, “ennemis du crucifié” par excellence… On se décharge sur eux de la culpabilité…

La Chrétienté s'effondrera, remplacée par la civilisation moderne. Le phénomène va-t-il cesser ? Pas du tout : la civilisation moderne, libérale, est largement redevable à l’usage de la Bible hébraïque par ceux, protestants, qui la mettent en place. Or, le libéralisme politique est accompagné par le libéralisme économique, avec ses effets pervers en matière d'écarts de richesse. Bible hébraïque ? Juifs donc, qui deviendront les boucs émissaires recevant la culpabilité des effets pervers du libéralisme économique. Par la gauche, avec les philosophes des Lumières, de Voltaire à l’hégélianisme et au marxisme, en passant par Proudhon, qui dénonceront le refus des juifs de s’assimiler et leur “cosmopolitisme”. Par la droite, nostalgique de l'Ancien Régime, qui leur reproche et leur rôle dans l’avènement de la civilisation libérale, et leur rôle dans la critique socialiste des effets pervers du capitalisme. On reconnait les années 1930, avec le nazisme qui reproche aux juifs un “cosmopolitisme” à la fois capitaliste et bolchevique.

La gauche n’est toujours pas en reste : un des effets pervers les plus évidents du capitalisme est le colonialisme qu’elle a promu !, suscitant donc un sentiment de culpabilité, qu’elle fera reposer, bouc émissaire, sur les juifs, devenus, en Israël, le type de l’homme colonialiste. Où l’antisionisme révèle bien cette essence de l’antisémitisme, où la gauche occidentale rejoint l’Islam politique pour lequel, comme pour la Chrétienté (mais sans théologie de la croix, évidemment), les juifs — et les autres minorités “du Livre” (cf. Les Arméniens chrétiens et leur génocide par les Turcs) —, sont “protégés” de façon arbitraire comme dhimmis, “protection” qui les laisse en proie à la menace de violences chaque fois qu’il faut se purger de ses propres échecs et de la culpabilité de ces échecs.

La culpabilité d’un monde issu de la Chrétienté (des USA à la Russie incluse) où l’on se renvoie la faute coloniale les uns aux autres, porte désormais contre les juifs et rejoint dans l’antisionisme par lequel il se déploie l’antisémitisme arabo-musulman, appuyé sur des textes tardifs, comme la Sira d'Ibn Hisham reprenant certains hadiths. Conjonction des culpabilités qui se rejoignent dans l’antisionisme continuant à faire des juifs les boucs émissaires de ces culpabilités.

(Signes des temps et civilisation moderne, introduction à L’État, le judaïsme et la Chrétienté, conférence donnée par R. Poupin pour l'AJC d'Arcachon le 15.10.2024. Voir ici le texte en entier.)

RP


samedi 5 octobre 2024

Cynisme ou naïveté confondante ?



Le ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, Patrick Hetzel, a été dénoncé par Mélenchon, déplorant qu'il ait « dit que comme l’université est laïque, il ne faut pas parler de Gaza ». Mais, « parler de géopolitique n’est pas attentatoire à la laïcité », a-t-il poursuivi.

Eh bien, si : dans ce cas, c'est bien la laïcité qui est en jeu, si du moins on sait que la laïcité a été mise en place pour lutter contre le catholicisme politique de l'époque. Le catholicisme, depuis Vatican II, a abandonné ses nostalgies d'une Chrétienté politique, ce qui n'est pas le cas de l'Islam, notamment dans sa mouvance au pouvoir à Gaza, en Afghanistan, en Iran, ou sous le Hezbollah, qui tous persécutent les laïques (à l'instar de leur alliés en théologie Al-Qaïda ou Daesh). C'est donc bien de laïcité qu'il s'agit, celle qu'attaquent systématiquement ceux dont les mélenchoniens s'avèrent être les alliés, au moins objectifs, allant de l'islamisme au pouvoir en Turquie ou en Iran, à celui du Maghreb, en passant par celui du pouvoir taliban. Il faut se réveiller ! On n'est plus en 1789, ni en 1905, ni même au temps du FLN laïque de la guerre l'Algérie, mais bien face à un Islam politique contemporain, plus anti-laïque que ne l'a jamais été le Vatican dans ses phases les plus intolérantes !

Cynisme ou naïveté confondante ? La question dans le conflit mondial actuel qui fait rage au Proche-Orient est bien théologique. Ou bien l'islamisme et ses références, terribles pour tous les non-islamistes à commencer par les juifs, à continuer par les chrétiens pour ne rien dire des "apostats", atroces pour les femmes, ou bien la possibilité d'une ouverture vers d'autres lectures des textes fondateurs, et notamment du Coran : une lecture qui, pour commencer, ne prône pas l'extermination d'Israël et des juifs. Ce type de lecture est possible (cf. l'islamologue Eliezer Cherki), une lecture qui permette dans le monde arabe une acceptation d'une terre de juifs qui se soient pas dhimmis.

Où il serait question d'étude laïque (i.e. non dominatrice, ici non-islamiste) des religions… Hélas il semble, quand on nie que l'islamisme du Hamas ou du Hezbollah pose problème à la laïcité, qu'on en soit loin !

mercredi 25 septembre 2024

Le système Hamas


« Si les Arabes déposaient leurs armes aujourd’hui, il n’y aurait plus de violence. Si les Juifs déposaient leurs armes aujourd’hui, il n’y aurait plus d’Israël » (Golda Meir)

https://www.tumblr.com/bgv-1967/757107799182426112

7 octobre avant…

mercredi 10 juillet 2024

"Un État de type taliban"

« S’il existait aujourd’hui un État palestinien, il serait dirigé par le Hamas et nous aurions un État de type taliban. Un État satellite de l’Iran. Est-ce ce que les mouvements progressistes de la gauche occidentale veulent créer ? », s’est interrogé Salman Rushdieinterview au journal allemand Bild (19.05.2024).

« Il n’y a pas beaucoup de réflexions profondes à ce sujet, mais surtout une réaction émotionnelle aux morts à Gaza. C’est normal. Mais quand cela dérape vers l’antisémitisme et parfois même vers le soutien au Hamas, cela devient problématique », a-t-il ajouté.




lundi 8 juillet 2024

L'histoire d'un massacre


7 octobre 2023. Israël attaqué par le Hamas


Le plus grand pogrom de Juifs depuis la Shoah, raconté minute par minute. Film ICI :

vendredi 21 juin 2024

Un antisémite est forcément négrophobe



« De prime abord, il peut sembler étonnant que l’attitude de l’antisémite s’apparente à celle du négrophobe. C’est mon professeur de philosophie, d’origine antillaise, qui me le rappelait un jour : “Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous.” Et je pensais qu’il avait raison universellement, entendant par là que j’étais responsable, dans mon corps et dans mon âme, du sort réservé à mon frère. Depuis lors j’ai compris qu’il voulait tout simplement dire : “un antisémite est forcément négrophobe.” Et il précisait : “Chacun de mes actes engage l’homme. Chacune de mes réticences, de mes lâchetés manifeste l’homme.” » (Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, 1952 [Points Seuil 2015 p. 119])

Quand LFI s'avère avoir glissé à l'extrême droite


*

Jean-Paul Sanfourche m'écrit :

La lecture de Fanon, en ces temps troublés, pourrait assurément aider certains sourds et aveugles à trouver aujourd’hui quelques repères, à moins qu’ils n’entretiennent leurs handicaps pour cultiver leurs radicalités sournoises !

J’ai retrouvé le passage de Peau noire, masques blancs (1952) – que tu connais évidemment – dans lequel Fanon fait l’expérience personnelle de ce rapprochement, même si les Réflexions sur la question juive de Sartre (1946) l’ont aussi certainement influencé. Dans le malaise profond et préoccupant que nous traversons, peut-être serait-il bon que nous le relisions tous :

« C’est au nom de la tradition que les antisémites valorisent leur "point de vue". C’est au nom de la tradition, de ce long passé d’histoire, de cette parenté sanguine avec Pascal et Descartes, qu’on dit aux Juifs : vous ne sauriez trouver place dans la communauté. Dernièrement, un de ces bons Français déclarait, dans un train où j’avais pris place : "Que les vertus vraiment françaises subsistent, et la race est sauvée ! À l’heure actuelle, il faut réaliser l’Union nationale. Plus de luttes intestines ! Face aux étrangers (et, se tournant vers mon coin), quels qu’ils soient."
Il faut dire à sa décharge qu’il puait le gros rouge ; s’il l’avait pu, il m’aurait dit que mon sang d’esclave libéré n’était pas capable de s’affoler au nom de Villon ou de Taine.
Une honte !
Le Juif et moi : non content de me racialiser, par un coup heureux du sort, je m’humanisais. Je rejoignais le Juif, frères de malheur.
Une honte !
De prime abord, il peut sembler étonnant que l’attitude de l’antisémite s’apparente à celle du négrophobe. C’est mon professeur de philosophie, d’origine antillaise, qui me le rappelait un jour : "Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous. » Et je pensais qu’il avait raison universellement, entendant par-là que j’étais responsable dans mon corps et dans mon âme, du sort réservé à mon frère. Depuis lors, j’ai compris qu’il voulait tout simplement dire : un antisémite est forcément négrophobe." »


Fanon évoque l’antisémitisme « canal historique », si l’on peut dire, qui a nourri le Front National, avec lequel le Rassemblement National aurait rompu. L’antisémitisme de LFI, sous les oripeaux de l’antisionisme, est une stratégie électorale, instrumentalisant politiquement le conflit Hamas-Israël. Ce ne serait, selon Arié Alimi et Vincent Lemire, « qu’un antisémitisme contextuel » (Le Monde, 21 juin 2024). Comment cette pseudo distinction politiquement opportuniste pourrait-elle nous faire oublier que toute judéophobie est porteuse de haines et de violences ? Oui, tu as raison, LFI a « glissé » vers l’extrême droite et l’a rejointe.

Ceux qui instillent la haine (xénophobie et antisémitisme), la suscitent et l’exploitent sans complexe, la banalisent en en faisant un argument électoral voire un élément de programme politique à part entière, portent la responsabilité des futures fractures sociales et des violences qu’elles entraîneront immanquablement, quelle que soit l’issue de ces élections législatives à haut risque.

Fanon à raison de penser spontanément que le propos de son professeur avait une portée universelle. Portée qu’il conserve d’ailleurs dans le constat final qu’« un antisémite est forcément négrophobe ». C’est cette universalité qui doit éveiller nos consciences. Car, quand le ressentiment et la haine inspirent des campagnes politiques et motivent des choix électoraux, alors il n’y a plus ni juifs, ni noirs, ni blancs, ni jaunes, etc.., il n’y a plus que la haine et le rejet de l’autre. Et l’autre ce peut-être nous, c’est aussi nous, ce sera nous peut-être au bout d’un terrible chemin, pour peu que nous pensions différemment et que nous osions l’exprimer au nom de nos valeurs, de nos cultures et nos identités profondes.

L’antisémitisme équivaut au rejet de l’autre quel qu’il soit dans sa différence. Ce qui me fait dire ce que je pense et vis aujourd’hui profondément, douloureusement – et ce n’est pas un slogan de réseaux sociaux - : « Nous sommes tous juifs ».

Car nous serons tous, à des degrés divers, les victimes de décisions irréfléchies, d’impardonnables renoncements politiques, moraux, éthiques, d’abjects ralliements ou marchandages contre nature, et d’inavouables lâchetés.
JP.Sanfourche



King Crimson - Epitaph (1969)



Cf. Boris Cyrulnik : « Mélenchon, c’est l’extrême droite »
Et ICI, la menace qui pèse.


samedi 8 juin 2024

Israël-Palestine, un passé qui ne passe pas



Face aux idées reçues à propos du conflit israélo-palestinien, il faut rétablir quelques vérités historiques concernant la Nakba, le droit au retour ou les intentions génocidaires, explique l’historien Georges Bensoussan.

Extraits :

[…] Dans le narratif arabe, la mémoire des Juifs du monde arabe a disparu, comme si les Israéliens n’étaient habités que par la seule mémoire de la Shoah, comme si l’État d’Israël s’était figé à l’heure du procès Eichmann en 1961. En oubliant que la moitié de la population israélienne d’aujourd’hui est constituée de descendants de Juifs arabes évincés (et spoliés pour beaucoup) de leurs patries de naissance.

Évoquer la Nakba sans un mot pour ces Israéliens originaires du monde arabe (ou leurs descendants) laisse entendre que les États arabes n’auraient aucune responsabilité dans le départ de ces antiques communautés présentes bien avant l’arrivée de l’islam. C’est penser que seuls les Arabes palestiniens auraient l’apanage d’une mémoire traumatique. Or l’épuration ethnique des Juifs du monde arabe est pourtant une réalité reconnue, y compris même aujourd’hui par des Juifs antisionistes et sévères contempteurs de l’État d’Israël. « À la lumière des preuves récemment publiées par le Sénat irakien et par la police de l’époque, je pense qu’il est temps de repenser le sens de cet exode « volontaire ». « C’était une expulsion, note en avril 2024 l’universitaire d’extrême gauche Zvi Ben-Dor Benite , d’origine irakienne. Il ne fait aucun doute que l’État d’Israël nouvellement créé a attiré les Juifs et conclu des accords au-dessus de leurs têtes. Mais l’Irak a quand même déporté ses Juifs. »

La Franco-Syrienne Rima Hassan, native de Syrie, à la grande « surprise » des opposants à la dictature syrienne, comme Omar Youssef Souleimane, entre et sort librement de cet État ultrapolicier et militarisé. Cet étendard des droits de l’homme n’a visiblement aucune mémoire du calvaire enduré par les Juifs de son pays à l’époque de Hafez el-Assad. Toutefois, on n’en serait pas là si les Juifs avaient accepté de demeurer des dhimmis, comme le préconise l’article 31 de la charte du Hamas (adoptée le 18 août 1988), annulant, ce faisant, les réformes de l’empire ottoman de 1856.

L’amnésie fait tache d’huile et occulte systématiquement, comme le note l’historien français Pierre Vermeren, que les États arabes « ont chassé ou vendu leurs Juifs nationaux [un million de personnes au départ], ce qui a doublé la population juive israélienne ». Tandis que ces mêmes pays arabes, ajoute-t-il, « trouvent normal que l’État hébreu héberge des millions d’Arabes palestiniens ». Une amnésie qui alimente une stupéfiante inversion victimaire quand la purification ethnique prêtée à l’État d’Israël est bel et bien une réalité du monde arabo-musulman d’hier et d’aujourd’hui, comme lorsqu’en septembre 2023, dans une indifférence quasi générale, 120 000 Arméniens chrétiens du Haut-Karabakh étaient expulsés par l’Azerbaïdjan d’une patrie où leur présence est attestée bien avant l’arrivée de l’islam. […]

Article complet ICI. Et le "Que sais-je" de Georges Bensoussan Les origines du conflit israélo-arabe (1870-1950) ICI.