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samedi 14 février 2026

“Non content de courir à sa perte, il voulait encore y rouler.”

« Tout bien considéré, le siècle de la fin ne sera pas le siècle le plus raffiné, ni même le plus compliqué, mais le plus pressé, celui où, l’être dissous en mouvement, la civilisation, dans un élan suprême vers le pire, s’effritera dans le tourbillon qu’elle aura suscité. Dès lors que rien ne peut l’empêcher de s’y engouffrer, renonçons à exercer nos vertus contre elle, sachons même démêler dans les excès où elle se complaît quelque chose d’exaltant, qui nous invite à modérer nos indignations et à réviser nos mépris. C’est ainsi que ces spectres, ces automates, ces hallucinés sont moins haïssables si l’on réfléchit aux mobiles inconscients, aux raisons profondes de leur frénésie : ne sentent-ils pas que le délai qui leur est accordé s’amenuise de jour en jour et que le dénouement prend figure ? Et n’est-ce pas pour en écarter l’idée qu’ils s’engloutissent dans la vitesse ? S’ils étaient sûrs d’un autre avenir, ils n’auraient aucun motif de fuir ni de se fuir, ils ralentiraient leur cadence et s’installeraient sans crainte dans une expectative indéfinie. Mais il ne s'agit même pas pour eux de tel ou tel avenir, car d’avenir, ils en manquent tout simplement ; c’est là, surgie de l’affolement du sang, une certitude obscure, informulée, qu’ils redoutent d’envisager, qu’ils veulent oublier en se dépêchant, en allant de plus en plus vite, en refusant d’avoir le moindre instant à eux. Cependant l’inéluctable qu’elle recèle, ils le rejoignent par l’allure même qui, dans leur esprit, devrait les en éloigner. De tant de hâte, de tant d’impatience, les machines sont la conséquence et non la cause. Ce ne sont pas elles qui poussent le civilisé à sa perte ; il les a inventées plutôt parce qu’il y marchait déjà ; des moyens, des auxiliaires pour y atteindre plus rapidement et plus efficacement. Non content d’y courir, il voulait encore y rouler. »
(Emil Cioran, La chute dans le temps, 1964, Œuvres p. 1095)

(En écho à ce texte de Jean-Paul Sanfourche)



Source de l’image ICI

Le matin du 4 janvier 1960, Michel Gallimard prend le volant de sa Facel Vega FV3B en direction de Paris. Albert Camus, qui vient de passer, avec les siens, quelques jours dans sa maison du Luberon à l'occasion des fêtes de fin d'année, monte à ses côtés. Vers 13 h 55, peu après avoir franchi Pont-sur-Yonne, la voiture dérape et heurte violemment un platane. Dans la voiture disloquée, Albert Camus, passager du siège avant, meurt sur le coup. Michel Gallimard, grièvement blessé, meurt cinq jours plus tard. (Cit. Wiki)


« Il y a un lien secret entre la lenteur et la mémoire, entre la vitesse et l’oubli. Évoquons une situation on ne peut plus banale : un homme marche dans la rue. Soudain, il veut se rappeler quelque chose, mais le souvenir lui échappe. À ce moment, machinalement, il ralentit son pas. Par contre, quelqu’un essaie d’oublier un incident pénible qu’il vient de vivre accélère à son insu l’allure de sa marche comme s’il voulait vite s’éloigner de ce qui se trouve, dans le temps, encore trop proche de lui.
Dans la mathématique existentielle cette expérience prend la forme de deux équations élémentaires : le degré de la lenteur est directement proportionnel à l’intensité de la mémoire ; le degré de la vitesse est directement proportionnel à l’intensité de l’oubli. »
(Milan Kundera, La lenteur, 1995, folio p. 51-52)

« Un zoologiste qui, en Afrique, a observé de près les gorilles, s’étonne de l’uniformité de leur vie et de leur grand désœuvrement. Des heures et des heures sans rien faire… Ils ne connaissent donc pas l’ennui ?
Cette question est bien d’un homme, d’un singe occupé. Loin de fuir la monotonie, les animaux la recherchent, et ce qu’ils redoutent le plus c’est de la voir cesser. Car elle ne cesse que pour être remplacée par la peur, cause de tout affairement.
L’inaction est divine. C’est pourtant contre elle que l’homme s’est insurgé. Lui seul, dans la nature, est incapable de supporter la monotonie, lui seul veut à tout prix que quelque chose arrive, n’importe quoi. Par là, il se montre indigne de son ancêtre : le besoin de nouveauté est le fait d’un gorille fourvoyé. »
(Emil Cioran, De l'inconvénient d'être né, Œuvres p. 1388)

dimanche 15 janvier 2023

Kundera & Grünewald catharisants ?


« Si, récemment encore, dans les livres, le mot merde était remplacé par des pointillés, ce n’était pas pour des raisons morales. On ne va tout de même pas prétendre que la merde est immorale ! Le désaccord avec la merde est métaphysique. L’instant de la défécation est la preuve quotidienne du caractère inacceptable de la Création. Deux choses l’une : ou bien la merde est acceptable (alors ne vous enfermez pas à clé dans les waters !), ou bien la manière dont on nous a créés est inadmissible.
Il s’ensuit que l’accord catégorique avec l’être a pour idéal esthétique un monde où la merde est niée et où chacun se comporte comme si elle n’existait pas. Cet idéal esthétique s’appelle le kitsch.
C’est un mot allemand qui est apparu au milieu du XIXe siècle sentimental et qui s’est ensuite répandu dans toutes les langues. Mais l’utilisation fréquente qui en est faite a gommé sa valeur métaphysique originelle, à savoir : le kitsch, par essence, est la négation absolue de la merde ; au sens littéral comme au sens figuré : le kitsch exclut de son champ de vision tout ce que l’existence humaine a d’essentiellement inacceptable. »
(Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être, folio p. 356-357)

Mais… « La Parole est devenue chair » (Jean 1, 14)

Grünewald encore…



L'inacceptable assumé…



King Crimson, Dangerous Curves | alb. The power to believe


« Nous laissons une souillure, nous laissons une trace, nous laissons notre empreinte. Impureté, cruauté, sévices, erreur, excrément, semence – on n’y échappe pas en venant au monde. Il ne s’agit pas d’une désobéissance originelle. Ça n’a rien à voir avec la grâce, le salut, ni la rédemption. La souillure est en chacun. À demeure, inhérente, constitutive. La souillure qui est là avant sa marque. Sans son signe, elle est là. La souillure tellement intrinsèque qu’elle n’a pas besoin d’une marque. La souillure qui précède la désobéissance, qui englobe la désobéissance, défie toute explication, toute compréhension. »
(Philip Roth, La tache, trad. fr. Josée Kamoun, éd. Gallimard, 2002, p. 299-300)

samedi 2 mai 2020

Oubli, mémoire & éternité


"Pour liquider les peuples, on commence par leur enlever la mémoire. On détruit leurs livres, leur culture, leur histoire. Et quelqu'un d'autre leur écrit d'autres livres, leur donne une autre culture et leur invente une autre Histoire. Ensuite, le peuple commence lentement à oublier ce qu'il est et ce qu'il était. Le monde autour de lui l'oublie encore plus vite."
(Milan Hübl, cité par Milan Kundera in Le livre du rire et de l'oubli, folio, p. 244)

"Chacun souffre à l'idée de disparaître, non entendu et non aperçu, dans un univers indifférent, et de ce fait il veut, pendant qu'il est encore temps, se changer lui-même en son propre univers de mots.
(Milan Kundera, Le Livre du rire et de l'oubli, folio, p. 167)

"Je sais que ma naissance est un hasard, un accident risible, et cependant, dès que je m’oublie, je me comporte comme si elle était un événement capital, indispensable à la marche et à l’équilibre du monde."
(Emil Cioran, De l’inconvénient d’être né, in Œuvres, Quarto Gallimard, p. 1273)

"Votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu." (Épître aux Colossiens, ch. 3, v. 3)

mercredi 12 juillet 2017

Notre hypothèse préférée


« Il faut une grande maturité pour comprendre que l'opinion que nous défendons n'est que notre hypothèse préférée, nécessairement imparfaite, probablement transitoire, que seuls les très bornés peuvent faire passer pour une certitude ou une vérité. » (Milan Kundera, Une rencontre)

vendredi 18 octobre 2013

Inconnu



« Seul un inconnu peut communiquer avec Dieu. Les hommes ne s'interposent pas entre lui et l'objet de ses prières. Les avantages de l'anonymat sont immenses…
Être inconnu des hommes, c'est n'avoir pas d'obligations à leur égard, c'est vivre sans responsabilités, c'est-à-dire à même de disparaître dans l'essentiel. » (Emil Cioran, Cahiers, p. 918)

« Vivre dans la vérité, ne mentir ni à soi-même ni aux autres, ce n'est possible qu'à la condition de vivre sans public. Dès lors qu'il y a un témoin à nos actes, nous nous adaptons bon gré mal gré aux yeux qui nous observent, et plus rien de ce que nous faisons n'est vrai. » (Milan Kundera, L'insoutenable légèreté de l'être, folio p. 164)