mercredi 25 juin 2025

"Une sorte d’horreur submerge toute l’âme"



“Dans le meilleur des cas, celui que marque le malheur ne gardera que la moitié de son âme.

Ceux à qui il est arrivé un de ces coups après lesquels un être se débat sur le sol comme un ver à moitié écrasé, ceux-là n’ont pas de mots pour exprimer ce qui leur arrive. Parmi les gens qu’ils rencontrent, ceux qui, même ayant beaucoup souffert, n’ont jamais eu contact avec le malheur proprement dit n’ont aucune idée de ce que c’est. C’est quelque chose de spécifique, irréductible à toute autre chose, comme les sons, dont rien ne peut donner aucune idée à un sourd-muet. Et ceux qui ont été eux-mêmes mutilés par le malheur sont hors d’état de porter secours à qui que ce soit et presque incapables même de le désirer. Ainsi la compassion à l’égard des malheureux est une impossibilité. Quand elle se produit vraiment, c’est un miracle plus surprenant que la marche sur les eaux, la guérison des malades et même la résurrection d’un mort.
[…]
Le malheur rend Dieu absent pendant un temps, plus absent qu’un mort, plus absent que la lumière dans un cachot complètement ténébreux. Une sorte d’horreur submerge toute l’âme. Pendant cette absence il n’y a rien à aimer. Ce qui est terrible, c’est que si, dans ces ténèbres où il n’y a rien à aimer, l’âme cesse d’aimer, l’absence de Dieu devient définitive. Il faut que l’âme continue à aimer à vide, ou du moins à vouloir aimer, fût-ce avec une partie infinitésimale d’elle-même. Alors un jour Dieu vient se montrer lui-même à elle et lui révéler la beauté du monde, comme ce fut le cas pour Job. Mais si l’âme cesse d’aimer, elle tombe dès ici-bas dans quelque chose de presque équivalent à l’enfer.”

(Simone Weil, L’Amour de Dieu et le malheur, Œuvres, Quarto p. 694-695)

*

Simone Weil écrit cela en 1942. Depuis, il y a eu la connaissance de la Shoah…

Elie Wiesel à Auschwitz, adolescent enfermé dans un camp — qui vient de comprendre que l'odeur atroce que dégage une sombre fumée,… est celle de ses parents, — assiste à la pendaison d'un jeune garçon. Dieu demeure dans le silence. Une voix parmi les hommes derrière lui murmure douloureusement : "Où est ton Dieu ? Et je sentais en moi une voix qui lui répondait : — Où est-il ? Le voici — il est pendu ici à cette potence…"
(Elie Wiesel, La nuit, éd. de Minuit 1958, p. 121-122)

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Cioran, en 1952 :

“Par l'intensité de ses conflits, le XVIe siècle [celui du tableau de Jérôme Bosch ci-dessus, L'Enfer] nous est plus proche qu'aucun autre ; mais je ne vois pas de Luther, de Calvin en notre temps. […] — Si l'allure nous fait défaut, nous marquons toutefois un point sur eux : […] La prédestination, seule idée chrétienne encore tentante, gardait pour eux sa double face. Pour nous, il n'y a plus d'élus.”
(Emil Cioran, Syllogismes de l'amertume, Œuvres, p. 770)


mardi 24 juin 2025

Jeanne d’Arc au temps des pré-réformes



Même si Jeanne d’Arc (1412-1431) a vécu avant la Réforme et a été canonisée par l’Église romaine au XXe s., il est légitime pour les protestants de s'intéresser à sa posture. Plusieurs éléments le justifient :

Face à l’autorité ecclésiastique, Jeanne d’Arc a été perçue par ses juges comme une femme « contestataire », car elle se référait à ses voix et à sa conscience plutôt qu’à l’autorité de l’Église « militante » (terrestre), ce qui l’a fait condamner pour hérésie et schisme. Ce refus de se soumettre aveuglément à l’institution ecclésiastique rappelle l’attitude de figures protestantes ou pré-réformatrices comme Jean Hus ou John Wyclif, qui mettaient aussi en avant la primauté de la conscience et de la relation directe à Dieu.

Jeanne affirmait que ses voix et visions venaient directement de Dieu (cf. Exode 20, 18 : “le peuple voyait les voix”), ce qui, selon ses juges, signifiait qu’elle plaçait son jugement au-dessus de l’autorité ecclésiastique. Ce refus de se soumettre inconditionnellement à l’autorité ecclésiastique était considéré comme hérétique.

Comme d’autres réformateurs ou pré-réformateurs (Jean Hus vient d’être condamné et brûlé, en 1415, lors du Concile de Constance), Jeanne a été condamnée pour hérésie malgré sa revendication d’une foi droite et son appel au pape, qui fut ignoré. Cette situation la rapproche de ceux qui, plus tard, seront exclus de l’Église catholique romaine mais continueront à se réclamer du christianisme authentique.

Ainsi, si après sa mort, Jeanne a été réhabilitée, récupérée par l’Église catholique romaine et canonisée, son image a été aussi revendiquée par d’autres courants, notamment protestants et laïques, comme symbole de liberté de conscience, de résistance à l’oppression religieuse et politique, et de fidélité à l’appel intérieur.

Jeanne agit dans le contexte de la guerre de Cent Ans, où la défense de la foi et du territoire est centrale. Une part de son inspiration est chevaleresque : elle incarne l’idéal chevaleresque de défense de la chrétienté et du roi. Comme, mutatis mutandis, les membres des ordres militaires du Moyen Âge, elle associe la foi et l’action armée. Ce qui marque une distance certaine d’avec la future Réforme protestante…

Même si Jeanne d’Arc n’était donc pas protestante au sens confessionnel, son parcours, sa condamnation et sa posture face à l’autorité ecclésiastique permettent aux protestants, de façon légitime, de la revendiquer comme une figure annonciatrice de la liberté de conscience et du rapport personnel à Dieu.

Les Réformateurs du XVIe s. ont mis en avant l’idée de la liberté chrétienne et de l’égalité de tous les croyants (sacerdoce universel) devant Dieu, concepts absents ou marginaux dans le catholicisme médiéval. C'est pourquoi on a pu voir en Jeanne une précurseure de cette liberté de conscience, car elle a agi selon ses convictions personnelles, même contre les autorités religieuses et politiques.

C’est surtout à partir du XIXe siècle que certains ont vu en Jeanne d’Arc cette figure annonciatrice de la liberté de conscience, la rapprochant ainsi de l’esprit de la Réforme, voire de Luther lui-même : lors de l’inauguration d’une statue de Jeanne à Nancy en 1890, le pasteur protestant Émile Nyegaard a développé l’idée que Jeanne incarnait la liberté de conscience, refusant de se soumettre à une autorité humaine lorsque sa conscience était en jeu. Il affirmait : « Oui, Jeanne d’Arc a été une héroïne de la liberté de conscience ! » et rapprochait son attitude de celle de Luther à Worms. Son propos a déclenché le courroux de l’évêque catholique de Nancy de l’époque, Charles-François Turinaz, qui a vu dans cette interprétation une remise en cause de l’autorité de l’Église (à nouveau !) et une récupération protestante de la figure de Jeanne d’Arc.

Ce parallèle a été repris par d’autres intellectuels, comme Georges Bernard Shaw qui, dans la préface de sa pièce Jeanne d’Arc (1923), la qualifie de « première protestante », soulignant son libre examen face à l’institution ecclésiale. Paul Viallaneix, éditorialiste protestant, a également souligné, dans son introduction à Michelet, la « conscience totalement révoltée » de Jeanne, établissant à nouveau le lien avec Luther — ou, plus récemment (XXe s.), dans une perspective féministe, Andrea Dworkin.

Faut-il la percevoir comme une béguine ou inspirée par ce mouvement féminin chrétien du Moyen Âge de femmes pieuses, souvent célibataires, vivant en communauté ou de manière autonome ? On est aussi à l’époque de la Devotio Moderna. Même si Jeanne n’est pas directement liée à ces mouvements, on est dans le même contexte spirituel et historique du Moyen Âge tardif.

Lors de son procès, Jeanne a réaffirmé la primauté de sa conscience et de ses voix sur les injonctions des autorités religieuses de son temps. Cette fermeté face à l’Église institutionnelle évoque bien celle de Martin Luther, qui lui aussi s’est tenu face à l’autorité papale au nom de sa foi et de sa conscience.

En outre, au temps de Jeanne d’Arc, la papauté venait tout juste de sortir du Grand Schisme d’Occident (1378-1417), période où plusieurs papes rivaux se disputaient l’autorité sur l’Église. Cette division reflétait les rivalités politiques de l’époque. L’Angleterre, l’Empire germanique, la Flandre, l’Italie du Nord et la Scandinavie reconnaissaient le pape romain (Urbain VI puis ses successeurs), alors que la France, l’Écosse, la Castille, l’Aragon, le Portugal, Naples et la Provence soutenaient le pape d’Avignon (Clément VII puis Benoît XIII). La guerre de Cent Ans entre la France et l’Angleterre se situe dans ce contexte.

Certes, après le concile de Constance, un seul pape est reconnu : Martin V (pape de 1417 à 1431). S’il n’a pas pris ouvertement parti pour les Anglais, il n’a pas non plus soutenu Jeanne ni contesté la légitimité de son procès. Cette « neutralité » a contribué à l’idée que la papauté n’était pas du côté de Charles VII et de Jeanne d’Arc. Si le pape n’était pas officiellement pour les Anglais, l’Église institutionnelle locale, sous contrôle anglais, a organisé le procès sans intervention du pape.

Jeanne d’Arc a explicitement demandé à ce que ses actes et ses paroles soient envoyés au pape. Son appel n’a pas été pris en compte ; les autorités anglaises ne voulaient pas qu’elle soit transférée à Rome, car elles tenaient à la juger et à la condamner à Rouen.

Le contexte du récent Grand Schisme d’Occident a donc eu une incidence sur la situation de Jeanne d’Arc dans son soutien au roi capétien Charles VII. Le schisme, qui s’est achevé peu avant l’épopée de Jeanne, ayant vu l’Angleterre soutenir le pape de Rome, la France (les Capétiens) celui d’Avignon, les tensions et les alliances forgées pendant cette période restaient vives après le retour à une papauté unique. Lorsque Jeanne d’Arc intervient, Charles VII est contesté, son autorité affaiblie par la guerre civile entre Armagnacs (partisans du roi) et Bourguignons (alliés des Anglais), et par l’occupation anglaise du nord du royaume. Le sacre de Charles VII à Reims, rendu possible grâce à Jeanne, marque un retour à la légitimité capétienne, à la fois dynastique et religieuse (d’une dynastie restée suspecte aux yeux de Rome), dans un contexte où l’unité de l’Église et du royaume était encore fragile.

Ainsi, le passé du schisme et les divisions religieuses et politiques qui en découlaient ont contribué à faire de l’engagement de Jeanne d’Arc en faveur du roi capétien un acte hautement symbolique — via la revendication d’une relation directe avec le divin, malgré l’autorité ecclésiale. Ce qui sonne indubitablement protestant !

RP, 21.06.25

vendredi 20 juin 2025

Trois épopées : Josué, la Sîra, la Chanson de Roland — et leurs relectures



Josué : Origène invite, dans ses Homélies sur Josué (Sources chrétiennes 71), à lire la conquête de la Terre promise non comme une justification de la violence, mais comme une image de la conquête spirituelle du Royaume des cieux. Josué (dont le nom, en grec comme en hébreu, est le même que celui de Jésus) devient ainsi le chef spirituel qui guide le chrétien dans la lutte contre ses propres vices, à l’image du Christ menant l’Église vers la perfection. La doctrine du combat spirituel traverse toutes les homélies d’Origène sur Josué : la Terre promise figure l’âme, et les ennemis à vaincre symbolisent les passions et les tentations qui s’opposent à la vie chrétienne.

Cette approche permet à Origène de répondre à l’objection, soulevée notamment par les marcionites, selon laquelle l’Ancien Testament serait incompatible avec l’Évangile à cause de sa violence. Pour Origène, “toute l’Écriture est inspirée de Dieu” (2 Tm 3,16), cela demandant une lecture spirituelle pour révéler son vrai sens.

Ce faisant, l’œuvre d’Origène, inspirée par Philon et le judaïsme alexandrin, montre à quel point la rupture entre chrétiens et juifs a laissé, malgré et contre son œuvre, des traces dans certains courants chrétiens, en tête desquels le marcionisme, qui ont perdu de vue leur origine juive, au point d’ignorer totalement les lectures spirituelles juives, et de déboucher sur la théologie de la substitution, au fond d’origine marcionite, qui a sévi jusqu'au XXe s. en arrière-plan de l'antisémitisme européen. Ne présente-t-on pas parfois encore les “moi je vous dis” de Jésus lisant la Torah comme des “antithèses”, quand il s'agit d’un commentaire spirituel de la Torah en vue de sa pleine observance (Mt 5, 17, littéralement : “je suis venu observer pleinement”) ? Ne lit-on pas Paul comme s’opposant à son enseignement rabbinique sur la Torah quand il en est pleinement inspiré (Ro 7, 12) ?

Le Talmud souligne que les guerres de conquête de Josué ont eu lieu dans un contexte historique particulier, il y a des centaines d’années, et qu’il n’est plus possible de mener aujourd’hui des guerres de ce type.

Philon pousse plus loin et lit les personnages bibliques comme des symboles de réalités spirituelles ou des aspects de l’âme humaine. Ainsi, Moïse incarne l’intelligence, Adam l’esprit, etc. Cette approche vise à dépasser la lecture littérale pour en dégager un sens universel et philosophique.

Philon ne commente pas directement le Josué du livre éponyme, mais il applique à Josué la même méthode qu’aux autres figures bibliques : il ne s’agit pas d’un simple chef militaire ou successeur de Moïse, mais d’un symbole spirituel. Cette lecture allégorique permet à Philon de traiter les épisodes problématiques ou violents de la Bible comme des récits à valeur morale ou philosophique, et non comme des prescriptions littérales.

On retrouve ce type de lectures spirituelles concernant deux autres épopées, en islam et en chrétienté, la Sīra d’Ibn Hisham et la Chanson de Roland. Trois épopées, ce genre littéraire ancien par lequel les peuples antiques expliquent leurs origines, leurs luttes initiales. Concernant Josué, on sait qu’on trouve l’équivalent dans la littérature assyrienne. Concernant la Sîra et la Chanson de Roland, un rapport littéraire entre les deux n’est pas à exclure, la première datant du IXe s. (2e s. de l’Hégire), la seconde de fin XIe, alors que le contact militaire islamo-chrétien a eu lieu par les Croisades, et déjà auparavant lors de la lutte dynastique entre Carolingiens (renversant les Mérovingiens) contre les Omeyyades (en lutte contre les Abbassides en passe de les renverser).

Alliance entre les Carolingiens et les Abbassides
Après la chute du califat omeyyade en pleine période carolingienne et l’établissement du califat abbasside à Bagdad, les Omeyyades se replient de Damas à al-Andalus, où ils fondent un émirat indépendant sous Abd al-Rahman Ier.
Les Carolingiens (d’abord Pépin le Bref, puis Charlemagne) voient dans les Omeyyades d’Espagne (vaincus par leur père et grand-père Charles Martel) une menace sur leur frontière sud, tandis que les Abbassides considèrent la survivance omeyyade à l’ouest comme une contestation de leur légitimité.
Les deux puissances ont donc un intérêt commun à s’opposer à l’émirat omeyyade de Cordoue.
Ambassades et cadeaux sont échangés : dès 765, une délégation franque se rend à Bagdad, suivie de plusieurs ambassades réciproques. L’épisode le plus célèbre reste l’envoi par le calife Hārūn al-Rashīd à Charlemagne d’un éléphant blanc (Aboul-Abbas) et d’une horloge hydraulique.
L’alliance se concrétise localement lorsque des gouverneurs pro-abbassides d’al-Andalus (Barcelone, Gérone, Saragosse) sollicitent l’aide militaire de Charlemagne contre l’émir omeyyade de Cordoue. Cela conduit à la campagne de 778-801, qui aboutit à la prise de Gérone et de Barcelone par les Francs, campagne au cours de laquelle a lieu la bataille de Roncevaux et la mort de Roland. Charlemagne est donc alors l'allié du califat abbasside !…
Au-delà de la question omeyyade, l’alliance sert aussi de levier diplomatique contre l’Empire byzantin, rival des deux puissances à divers moments.

La Sîra d’Ibn Hisham, produite sous le califat abbasside, est lue dans les courants spirituels, notamment dans le soufisme, comme la mise en récit du cheminement spirituel du Prophète de l’islam, et, par extension, de tout croyant. Chaque épisode de la vie de Mahomet devient une parabole de la purification de l’âme, de la patience dans l’épreuve, de la confiance en Dieu et de la quête de l’union avec le divin.

Lors de la bataille de Khaybar, ʿAlī, avec son épée légendaire Dhū l-Fiqār, fend un ennemi en deux d’un seul coup, et tranche son adversaire “de la tête jusqu’aux pieds” (on va retrouver l'équivalent dans la Chanson de Roland). Moment redoutable que la bataille de Khaybar, s’il est lu littéralement, comme il l’est, hélas, par l'islamisme, y fondant les violences que l'on sait, culminant le 7 octobre 2023, puisque selon la Sîra, elles sont exercées contre les juifs. Mais une autre lecture est possible, une lecture qui voit dans un récit épique donné en contexte guerrier l'illustration d’un combat spirituel de chacun contre lui-même.

La Chanson de Roland, de même, n’est pas seulement le récit d’une bataille héroïque : elle met en scène la lutte pour la pureté de la cause, la fidélité jusqu’au sacrifice suprême, et l’élévation du héros au rang de martyr. Roland, par sa mort, devient une figure exemplaire : son âme est accueillie par les anges, signe de sa sanctification et de la victoire spirituelle sur la mort. Ne pas en oublier le référent militaire : la guerre des Carolingiens contre les Omeyyades (qui est loin d’être une guerre chrétiens-musulmans).

Ainsi, Roland, de son épée Durandal, “frappe un païen, Justin de Val Ferrée. Il lui fend par le milieu toute la tête et tranche le corps… jusqu'à son cheval dont il a fendu l’échine. Il abat le tout devant lui sur le pré.” “Païen”, Justin de Val Ferrée est un “sarrasin” — trace, dans son nom, de l’escarmouche basque où Roland a été tué ? Le nom de Justin est bien peu musulman ! Trace aussi, peut-être, d’une connaissance, reçue lors des croisades en cours, de la Sîra ?

Dans les deux cas, à l'instar d'Origène lisant Josué, les spirituels des deux camps, invitent à dépasser la dimension violente et guerrière pour y voir une figuration du seul combat qui vaille, le combat spirituel…


RP, 20.06.25

vendredi 6 juin 2025

Fin de vie…

"Malheur ! Le temps est proche où l’homme ne mettra plus d’étoile au monde. Malheur ! Les temps sont proches du plus méprisable des hommes, qui ne peut plus se mépriser lui-même.
Voici ! Je vous montre le dernier homme.
‘Amour ? Création ? Désir ? Étoile ? Qu’est cela ?’ — Ainsi demande le dernier homme et il cligne de l’œil.
La terre sera alors devenue plus petite, et sur elle sautillera le dernier homme, qui rapetisse tout. Sa race est indestructible comme celle du puceron ; le dernier homme vit le plus longtemps.
‘Nous avons inventé le bonheur’ — disent les derniers hommes, et ils clignent de l’œil.
Ils ont abandonné les contrées où il était dur de vivre : car on a besoin de chaleur. On aime encore son voisin et l’on se frotte à lui : car on a besoin de chaleur.
Tomber malade et être méfiant passe chez eux pour un péché : on s’avance prudemment. Bien fou qui trébuche encore sur les pierres et sur les hommes !
Un peu de poison de-ci de-là, pour se procurer des rêves agréables. Et beaucoup de poison enfin, pour mourir agréablement."

(Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue § 5)


Fin de vie --- > voir ICI (un article de J.-P. Sanfourche)

mardi 13 mai 2025

Comme le papillon dans la flamme


Simone Weil, Pensées sans ordre sur l’amour de Dieu et autres textes, folio sagesses 2013, p. 23 :
“Notre être même, à chaque instant, a pour étoffe, pour substance, l'amour que Dieu nous porte. L'amour créateur de Dieu qui nous tient dans l'existence n'est pas seulement surabondance de générosité. Il est aussi renoncement, sacrifice. Ce n'est pas seulement la Passion, c'est la Création elle-même qui est renoncement et sacrifice de la part de Dieu. La Passion n'en est que l'achèvement. Déjà comme Créateur Dieu se vide de sa divinité. Il prend la forme d'un esclave. Il se soumet à la nécessité. Il s'abaisse. Son amour maintient dans l'existence, dans une existence libre et autonome, des êtres autres que lui, autres que le bien, des êtres médiocres. Par amour il les abandonne au malheur et au péché. Car s'il ne les abandonnait pas, ils ne seraient pas. Sa présence leur ôterait l'être comme la flamme tue un papillon.”

Une réflexion de Simone Weil qui rejoint l’enseignement du judaïsme (que Simone Weil n’a pas reçu) sur le tsimtsoum, le retrait de Dieu pour que la Création advienne :
“Dieu commence par se retirer de lui-même, en lui-même. Par cet acte, il laisse au vide une place en son sein. Il se retire […], il crée un espace pour le monde à venir. […] Pour se manifester, il aura fallu qu'au préalable il se retire, qu'il laisse place à un néant à partir duquel la Création est possible.” (Marc-Alain Ouaknin, Tsimtsoum, Introduction à la méditation hébraïque, Albin Michel, 1992, p. 31)

Voir aussi, dans la mystique musulmane, Ahmad Ghazâli, Les intuitions des Fidèles d’amour, trad. Henry Corbin :
“Le papillon qui est devenu l’amant de la flamme, a pour nourriture, tant qu’il est encore à distance, la lumière de cette aurore. […] Mais il lui faut continuer de voler jusqu’à ce qu’il la rejoigne. Lorsqu’il y est arrivé, […] c’est lui qui est la nourriture de la flamme. […]”

C’est là « la nostalgie du “Trésor caché” aspirant à être connu [, qui] est le secret de la Création », nous dit Henry Corbin, dans L'imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn ‘Arabî, éd. Aubier [1958] 1993, p. 121. Ce trésor caché est la beauté de Dieu, ce secret de la Création, qui habite la quête de cette lignée mystique qui va de Hallaj à Ibn ‘Arabi.

Un enseignement qui donne la Création comme un don de Dieu qui partage sa splendeur. Une Création qui relève d’un don de bonté, comme malgré tout. Dieu s'absente, dans le tsimtsoum, pour que le monde puisse advenir — “s'il n’abandonnait pas les hommes, ils ne seraient pas” (S. Weil). Nous n’adviendrions pas…

Mais “Son amour maintient dans l'existence […] des êtres autres que lui, autres que le bien, des êtres médiocres” (S. Weil).

“Je ne me pardonne pas d’être né. C’est comme si, en m’insinuant dans ce monde, j’avais profané un mystère, trahi quelque engagement de taille, commis une faute d’une gravité sans nom. Cependant il m’arrive d’être moins tranchant : naître m’apparaît alors comme une calamité que je serais inconsolable de n’avoir pas connue.” (Emil Cioran, De l'inconvénient d'être né, Œuvres p. 1279)

Un malgré tout du “trésor caché” qui se dévoile pour le bien, malgré tout, d’une Création à advenir. “Quelle est la principale fin de la vie humaine ? demande le premier point du catéchisme de Calvin :
C'est de connaître Dieu.
Pourquoi ?
Parce qu'il nous a créés et mis au monde pour être glorifié en nous. Et c'est bien raison que nous rapportions notre vie à sa gloire puisqu'il en est le commencement.
C’est là le souverain bien des hommes.”


Matthieu 13, 44 : “Le Royaume des cieux est comparable à un trésor caché”.

PS :
"Mes brebis écoutent ma voix ; je les connais, et elles me suivent." (Jean 10, 27)
Or, quelle est la fin des brebis en ce temps ? Donner leur lait, leur laine, leur viande… par leur mort…
Cela pour entrer dans la vie d'éternité : "Je leur donne la vie éternelle ; et elles ne périront pas pour l'éternité, et personne ne les ravira de ma main." (Jean 10, 28)

mercredi 16 avril 2025

"Pour que le cœur soit disponible au plus élevé"


Cette horreur était la vie après la mort et elle nous attendait tous, et pas seulement les malfaisants d'entre nous. Mon esprit commença à vaciller. Ce fut un soulagement et je faillis m'abandonner. Une idée, cependant, sauva ma santé mentale, une idée à laquelle je continue de me cramponner : la possibilité que ce paysage de cauchemar ne fût lui-même qu'un mirage.
Je m'écriai d'une voix forte : 'Non !'”
(Stephen King, Revival, LdP p. 509-510)

"Or je demande ici quel est l'objet du pur détachement. Je réponds ainsi : ni ceci ni cela n'est l'objet du pur détachement. Il repose sur le néant absolu […]. Pour que le cœur soit disponible au plus élevé, il faut qu'il repose sur le néant […]." (Maître Eckhart, Du détachement, in Les traités, trad. J. Ancelet-Hustache, Points p. 185)