samedi 8 mars 2025

Ressentiment ou gratitude

« L’homme moderne a fini par en vouloir à tout ce qui est donné, même sa propre existence – à en vouloir au fait même qu’il n’est pas son propre créateur ni celui de l’univers. Dans ce ressentiment fondamental, il refuse de percevoir rime ou raison dans le monde donné […], il proclame ouvertement que tout est permis et croit secrètement que tout est possible […].
L'alternative à un tel ressentiment, base psychologique du nihilisme contemporain, serait une gratitude fondamentale pour les quelques choses élémentaires qui nous sont véritablement et invariablement données, comme la vie elle-même, l'existence de l'homme et le monde. »

(Hannah Arendt, "En guise de conclusion" (1951), Les origines du totalitarisme, Quarto Gallimard p. 872)

On discerne aisément, dans ces propos de Arendt de 1951, le point commun entre le "wokisme", le trumpisme et le poutinisme : autant de dénis du réel, malgré des différences apparentes ; un même ressentiment fondamental contre ce qui est, ouvrant à un bout sur le refus de réalités allant jusqu'au déni de la sexuation factuelle, à l'autre sur l'usage systématique du rejet de faits avérés (subsumés ici aussi sous le "ressenti"). Autant de ressentiments qui se nourrissent les uns des autres, dans un même bannissement de la gratitude pour ce qui est donné…




lundi 10 février 2025

Le 8 octobre : généalogie d'une haine vertueuse

Par Eva Illouz — extraits

4e de couverture :
Les grands événements ont leur jour d'après. C'est le sujet de ce Tract, qui s'interroge sur la révélation d'un antisémitisme de gauche au lendemain de l'attaque du Hamas contre Israël. Aurions-nous pu penser que, dans les milieux progressistes occidentaux, le 8 octobre 2023 puisse ne pas dire le jour de la compassion unanime à l'égard des victimes des atrocités de la veille ? Au lieu de cela, on entendit, à New York comme à Paris, des voix autorisées saluer, avec une émotion jubilatoire, un acte de résistance venant châtier l'oppresseur israélien. Décomplexé, cet antisionisme radical a eu pour terreau un système de pensées, la "théorie" qui, avec sa passion déconstructiviste, tend à plaquer une structure décoloniale sur les événements du monde, au mépris du fait brut et de sa complexité. On peut mettre au jour les causes d'une guerre ; on cherchera plutôt ici à retracer la généalogie intellectuelle de ce qui nie l'évidence du crime... Et à remonter aux sources de cet antisémitisme de confort où le Juif cristallise ce que certains esprits jugent bon de reprocher à une partie de l'humanité.


P. 4-7 :
Certains événements surgissent sur la scène du monde et y marquent immédiatement une rupture fondamentale. Le 7 octobre est l’un d’eux. Le Hamas, cette organisation qui, en 2007, avait pris le pouvoir par la force dans la bande de Gaza (en tuant des membres du parti opposé, le Fatah) et qui a été classée par les États-Unis et l’Union européenne comme terroriste, commettait des crimes contre l’humanité, tuant près de 1 200 Israéliens, civils pour la plupart. Même les plus sinistrement accoutumés à la sauvagerie humaine ont frémi devant la cruauté délibérée de ces massacres : enfants et bébés tués à bout portant, violences et sévices sexuels d’une intensité rare, familles entières carbonisées, parades publiques de cadavres au milieu de foules dansant et chantant, le tout filmé avec jubilation et diffusé dans le monde entier par le biais des réseaux sociaux. Il s’agissait là d’un régime nouveau de l’atrocité : loin de se cacher, les terroristes s’exhibaient fièrement au moyen de caméras GoPro et diffusaient les images de leurs meurtres en direct. Plus choquantes encore que ce régime « festif » du crime contre l’humanité, furent les réactions d’un nombre étonnant de progressistes qui se sont joints au chœur joyeux des foules gazaouies.
Pour autant que je me souvienne, aucun autre massacre – au Soudan du Sud, au Congo, en Éthiopie, au Sri Lanka, en Syrie ou en Ukraine – n’a fait autant d’heureux en Occident et dans les pays musulmans. Le dimanche 8 octobre, lors d’un rassemblement « All Out for Palestine » dans la ville démocrate de New York, on pouvait voir des personnes en liesse mimer l’acte d’égorger. Bret Stephens, chroniqueur au New York Times, assistait à ce rassemblement. Il y cherchait, écrit-il, des expressions de tristesse ou d’empathie, même forcées ou convenues. Il n’en trouva aucune et n’y discerna qu’« ivresse et jubilation ». Ce cas fut loin d’être isolé. Joseph Massad, professeur d’origine jordanienne enseignant à l’université de Columbia, avait qualifié le massacre de « stupéfiant », « innovant » et « impressionnant ». Russell Rickford, historien de Cornell spécialisé dans la tradition du radicalisme noir, s’est dit « exalté » par l’annonce du massacre. Au Royaume-Uni, à Brighton, lors d’un rassemblement similaire, un manifestant prit un mégaphone pour qualifier les attentats de « beaux », « inspirants » et « réussis ». Et ce, alors que nous savions déjà que des bébés et des enfants en bas âge avaient été sauvagement massacrés.
En France, le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), créé en 2009, publiait un communiqué officiel sur cette journée du 7 octobre affirmant son « soutien aux Palestiniens et aux moyens de luttes qu’ils et elles ont choisi pour résister ». Le mouvement post-colonial PIR (parti des Indigènes de la République) fêtait le massacre comme une résistance héroïque. Un membre du groupe juif français de gauche, l’UJFP (l’Union juive française pour la paix), a comparé le Hamas au groupe Manouchian, c’est-à-dire au groupe d’étrangers qui ont rejoint la Résistance française contre les nazis, pour être ensuite capturés et exécutés par ces derniers. Sur le podcast Democracy now !, la professeure de rhétorique américaine Judith Butler voyait dans les atrocités un fait de résistance. Aux États-Unis, trente-trois groupes d’étudiants de Harvard ont attribué l’entière responsabilité du massacre… à Israël lui-même. Parmi les centaines de déclarations que j’ai lues, celle-ci, exprimée par Andreas Malm, professeur vedette d’écologie humaine à l’université de Lund à Malmö, paraît exemplaire : « La première chose que nous avons dite dans ces premières heures [du 7 octobre] ne consistait pas tant en des mots qu’en des cris de jubilation. Ceux d’entre nous qui ont vécu leur vie avec et à travers la question de la Palestine ne pouvaient pas réagir autrement aux scènes de la résistance prenant d’assaut le checkpoint d’Erez : ce labyrinthe de tours en béton, d’enclos et de systèmes de surveillance, cette installation consommée de canons, de scanners et de caméras – certainement le monument le plus monstrueux à la domination d’un autre peuple dans lequel j’ai jamais pénétré – tout d’un coup entre les mains de combattants palestiniens qui avaient maîtrisé les soldats de l’occupation et arraché leur drapeau. Comment ne pas crier d’étonnement et de joie ? »
Des femmes avaient été tuées d’une balle dans la tête en même temps qu’elles étaient violées, d’autres avaient été retrouvées avec le bassin brisé tant les assauts sexuels avaient été violents ou bien retrouvées mortes avec des clous dans les parties génitales9. Face à ces faits, ce professeur dont le salaire est payé par une université dans une grande démocratie, n’éprouvait qu’une jubilation devant des terroristes en route vers leur pogrom. Que les Palestiniens aient pu éprouver une certaine Schadenfreude (joie mauvaise) pouvait peut-être s’expliquer à la lumière d’un conflit vieux d’un siècle ; mais qu’en était-il des Canadiens, Américains, Suédois ou Français ordinaires pour qui aucune mémoire personnelle n’était en jeu ? Comment expliquer leur joie étrange ou leur indifférence face à la nouvelle du pogrom ? L’excitation des universités, des intellectuels et des artistes du monde fut d’une uniformité morne et stupéfiante. […]


jeudi 23 janvier 2025

Poursuite du vent...

King Crimson - I Talk To The Wind (1969)


J'ai eu à cœur de connaître la sagesse
et de connaître la folie et la sottise ;
j'ai connu que cela aussi, c'est poursuite du vent…
(Ecclésiaste 1, v. 17)

samedi 14 décembre 2024

Consternant !


À l'heure où en France explose l'antisémitisme (mais il ne faut pas employer ce mot déshonoré : on en a tous les codes mais jamais le mot) sous couvert d'"antisionisme", à l'heure où localement, à l'appui de la mémoire des justes protestants de la dernière guerre mondiale protégeant les juifs, des protestants bataillent pour soutenir les juifs mis en cible par l'"antisionisme" — que font nos instances, que fait Réforme ? Ils diffusent largement (trois pleines pages de Réforme du 12.12.24), sous les motifs de "justice" et "réconciliation", un vocabulaire digne de 1984 d'Orwell ("La vérité, c'est le mensonge", "la guerre, c’est la paix", "la liberté, c’est l’esclavage") : "génocide", "apartheid"…, qui transforme les juifs en bourreaux, en cibles vivantes. (Sans jamais s'interroger sur le sens ni sur la réalité de tels mots !) Merci Réforme, merci les porte-parole du protestantisme français !

R. Poupin

Un mot déshonoré


“Ce mot, Hitler l'a déshonoré à jamais” écrit Georges Bernanos en 1944. On ne l’utilisera donc plus. Mais quid de la chose que désignait ce mot ?


“Il n'y eut jamais de la part de Bernanos, même […] quand il se situait à la pointe du combat contre le régime de Pétain, de global ni fondamental rejet de l'antisémitisme, mais, plutôt, en 1948, l'année de sa mort, une sorte de répudiation, esquissée, inachevée, avec une motivation superficielle : ‘Ce mot (“antisémite”) Hitler l'a déshonoré à jamais’.” (Arnold Mandel, “Un texte trop oublié”, Le Monde, 6.10.1978.)

Bernanos, cité en entier : “Il y a une question juive. Ce n'est pas moi qui le dis, les faits le prouvent. Qu'après deux millénaires le sentiment raciste et nationaliste juif soit si évident pour tout le monde que personne n'ait paru trouver extraordinaire qu'en 1918 les alliés victorieux aient songé à leur restituer une patrie, cela ne démontre-t-il pas que la prise de Jérusalem par Titus n'a pas résolu le problème ? Ceux qui parlent ainsi se font traiter d'antisémites. Ce mot me fait de plus en plus horreur, Hitler l'a déshonoré à jamais.” (Bernanos, 24 mai 1944 dans O Jornal, presse brésilienne, reproduit dans Le Chemin de la Croix-des-Âmes (1948), Gallimard, p. 421-422.)

Le mot est déshonoré, il faut le remplacer pour désigner la chose — qui n'a pas disparu ! Qui aujourd’hui confesserait être antisémite, quand bien même il manifesterait tout ce qui caractérise la chose ? Le mot étant déshonoré, il faudra en trouver un autre…

En 1965, Vladimir Jankélévitch en a noté un, qui désigne la même chose — un autre nom toujours pas déshonoré à ce jour, “antisioniste” : “L'antisionisme est l'antisémitisme justifié, mis enfin à la portée de tous. Il est la permission d'être démocratiquement antisémite. Et si les Juifs étaient eux-mêmes des nazis ? Ce serait merveilleux. Il ne serait plus nécessaire de les plaindre ; ils auraient mérité leur sort.” (Jankélévitch, L'Imprescriptible.)

(Même problème avec le mot "raciste", désohonoré — et déshonorant le mot "race" remplacé par le mot "cultures" au pluriel. — Derrière le mot "raciste" déshonoré, la chose — qu'elle vise les juifs, les "noirs", les "jaunes" ou autres — n'a pas disparu pour autant !)

RP, 8 nov. 2024

lundi 9 décembre 2024

Un édifice plus vaste que lui-même...



On ne savait pas ce que l'incendie de Notre-Dame de Paris nous a révélé comme perception diffuse d'une spiritualité commune. Œcuménique. Au-delà du seul rite catholique. Comme le Temple de Jérusalem qui était au strict plan cultuel un lieu sadducéen, une seule des mouvances spirituelles de l'Israël d'alors. Il n'en vaut pas moins, menacé de destruction par l'Empire romain, le trouble de la plupart, y compris non-sadducéens, comme Jésus lui-même. Chacun y a le symbole de son propre enracinement spirituel. Comme, d'une façon à la fois différente et similaire, Notre-Dame : elle est antérieure à la division religieuse de la France et de la chrétienté latine, division qui date, non pas du XVIe siècle, mais du XIVe, avec la division de la papauté-même. Depuis, plusieurs mouvances tentent la réunification, une réunification qui ne soit pas de surface, mais vraie et profonde. La Réforme est une de ces mouvances, une de ces tentatives. Toutes ont échoué. La division, remontant au XIVe siècle, sera entérinée par les guerres civiles-religieuses et la distribution divisée des affectations des édifices du culte. Comme pour le Temple de Jérusalem, affecté aux sadducéens, Notre-Dame est affectée au culte catholique, mais tous, dans un cas comme dans l'autre, y reconnaissent aussi quelque chose de leur propre vie spirituelle, jusqu'au-delà du christianisme aujourd'hui, jusqu'au-delà des frontières, comme les Grecs de l'évangile de Jean venus à Jérusalem (Jn 12, 20sq.). C'est ce à quoi on a assisté dans une destruction, symbole d'une destruction spirituelle, incendie symbole d'un effondrement religieux, comme il en sera du Temple de Jérusalem, qui n'affecte pas que le seul culte auquel il est réservé, mais où tous, jusqu'au-delà des frontières du pays, se reconnaissent à leur façon, comme aujourd'hui dans la réhabilitation de Notre-Dame.