samedi 1 juillet 2023

‭L’herbe sèche, la fleur tombe…


“‭L’herbe sèche, la fleur tombe ; mais la parole de notre Dieu subsiste éternellement” (Es 40, 8). Que dire d’autre pour un départ à la retraite ? Nous ne maîtrisons rien de ce qui advient, fût-ce par nous ou notre ministère. Ce qui fut vrai de tout temps, ce qu’enseigne l’Ecclésiaste, est criant de nos jours…

L’astronome Carl Sagan écrit — dans son livre Un point bleu pâle (référence à une photo prise par la sonde Voyager 1 du bout du système solaire où la Terre apparaît comme un point bleu pâle minuscule) : “Pensez […] à ce point. C’est là. C’est notre foyer. C’est nous […] — sur un grain de poussière suspendu dans un rayon de soleil. […] Pensez aux cruautés sans fin infligées par les habitants d’un coin de ce pixel à ceux à peine distinguables d’un autre coin, à la fréquence de leurs mésententes, à quel point ils sont prêts à se tuer l’un et l’autre, à la ferveur de leur haine.”

De quoi comprendre l’écrivain Emil Cioran : “Ce matin, après avoir entendu un astronome parler de milliards de soleils, j'ai renoncé à faire ma toilette : à quoi bon se laver encore ?” demande-t-il. Que l’on se rassure : je vais continuer à me laver quand même !

Le ministère pastoral ? Juste avoir essayé, en ce temps vertigineusement bref où on y est appelé, de dire, pour que ce grain de poussière ne soit pas qu’un enfer, ce qui est au cœur de la Bible, à la suite de celui-là seul qui a pleinement vécu cette Parole et en est mort à renverser la mort.

Et remettre à Dieu ce qui lui appartient : tout reste en sa main…

Roland Poupin

vendredi 23 juin 2023

Êtres de manque


Parlant de lois sociétales« les députés espagnols ont adopté, le jeudi 16 février [2023], une loi permettant de changer librement de genre dès 16 ans – voire 12 ans sous certaines conditions. » (Le Courrier international, 17.02.23).

Quelques éléments de réflexion…

« L’assignation de rôles stéréotypés à chacun des deux sexes est une cause fondamentale du transsexualisme. Bien entendu, cette explication ne figure pas dans la littérature médicale et psychologique qui prétend établir l’étiologie du transsexualisme. Cette littérature ne remet nullement en cause les stéréotypes sociosexuels, au contraire, elle les considère comme des données et réduit l'origine du transsexualisme à des explications psychologiques […]. Tant que ces théories sur les causes du transsexualisme continueront de consister en une évaluation de l’adaptation ou de l’inadaptation des transsexuels en fonction de normes masculines ou féminines, elles passeront à côté de la vérité. A mon avis, la société patriarcale et ses définitions de la masculinité et de la féminité constituent la Cause première de l’existence du transsexualisme. Les organes et le corps du sexe opposé ne constituent que l’ “essence” du rôle que le transsexuel convoite » (Janice G. Raymond, L’Empire transsexuel, éd. Le Partage 2022, préface de 1979, p. 42).

« Loin de combattre les rôles et stéréotypes assignés à chaque sexe, et la domination masculine, le transsexualisme tend à renforcer “les bases institutionnelles du sexisme sous couvert de thérapie”. Qu’y a‑t-il d’émancipateur dans le fait de rejeter les rôles et les stéréotypes que le patriarcat assigne à un sexe pour se conformer à ceux qu’il assigne à l’autre sexe ? » (Janice G. Raymond, op. cit., 4e de couv.).

« La chirurgie de changement de sexe revient en quelque sorte à se tourner vers les dermatologues pour résoudre le problème racial » (Judith Shapiro, citée par Janice G. Raymond, op. cit., préface de 1994, p. 26). « Mais […] la plupart des noirs comprennent que c’est la société, et non la couleur de leur peau, qui doit changer » (J. Raymond, op. cit., préface de 1979, p. 18).

« Depuis [1979, date de parution du livre de J. Raymond, L’Empire transsexuel], le transsexualisme a intégré la nébuleuse plus vaste du transgenrisme, dont l’emprise ne cesse de s’étendre […] » (Janice G. Raymond, op. cit., 4e de couv.).

Problème politique, donc, plutôt que médical, auquel on peut ajouter, me semble-t-il, le problème philosophique : nous sommes des êtres de manque.

Deux corollaires au fait que nous sommes des êtres de manque : le mythe de la préexistence (nous existons avant de naître - cf. Platon) et en parallèle l’anima (qui est son équivalent psy - cf. Jung).

Le mythe platonicien est largement repris — “à l'insu du plein gré” des transactivistes, semble-t-il, parlant invariablement de personnes “piégées dans le mauvais sexe”, “tombées dans le mauvais corps”, etc.
Réarrangement du mythe platonicien qui conduit à penser que l’on serait sexué avant de naître, avant même le développement fœtal, avant d’être chromosomiquement XX ou XY, et qu’un traitement hormonal, et/ou chirurgical — voire actuellement une simple auto-déclaration préfectorale (éventuellement permise constitutionnellement !) — permettrait de réintégrer le “bon corps” imaginé à partir d'un équivalent approximatif du mythe platonicien…

Il n’est pas inutile de rappeler que le mythe, développé dans le dialogue de Platon Le Banquet, sous le titre de “Discours d'Aristophane”, explique le fait que la venue dans le temps (la naissance) nous laisse un manque, le manque de la partie de nous-mêmes dont nous perdons la mémoire en naissant (l’anima dans la vocabulaire jungien). Nous naissons nostalgiques de la partie manquante, l'ombre — en général féminine pour les hommes, masculine pour les femmes. (Élément de philosophie à considérer quand même concernant le phénomène "transgenre", qui va jusqu'à viser une inaccessible modification de la biologie du corps, de sa sexuation — fût-ce via des traitements hormonaux, voire chirurgicaux.)

Quête de la trace manquante… Jusqu’à percevoir, à bien lire le mythe, qu’elle n’existe pas en dehors de soi-même : elle n’est autre que sa propre anima. D’où un côté forcément désabusé, de toutes et tous, sans exception : le mythe veut nous dire pourquoi toutes et tous restons des êtres de manque. Avec, au cœur du mythe, le paradoxe qui est que cela donne un certain sens à la vie : un exil depuis la préexistence, mais du coup aussi, une mission : qu’est-ce que je suis censé apporter en ce temps bref de vanité (Ecclésiaste 9, 10) — et dans le corps unique et irremplaçable qui est le mien — avant de tirer ma révérence et de réintégrer ce que je suis avant de naître (Ecc 12, 7), qu’est-ce que je suis censé apporter du fait que je suis bel et bien né ? Pourquoi suis-je né là plutôt qu’ailleurs, quel est le sens de mes rencontres ? Quels sont les symboles de cette quête ? Etc.

RP

samedi 27 mai 2023

Subversion subventionnée



"[…] condamné à l'escalade subversive. De par la concurrence et l'usure des signes. Ce qui commence comme sélection, marginalité d'un petit groupe tombe très vite dans la consommation de masse. […]
La subversion se radicalise, accède à la plus grande transgression possible dans le mondain […]
Alors la contestation mondaine atteint le moment dialectique de sa plus grande contradiction interne : contradiction entre l'institutionnel et la subversion. Car ce qui se dit contestation n'est qu'initiation mondaine, niveau supérieur de l'intégration au système, à la société permissive."

Michel Clouscard, Le capitalisme de la séduction, éd. Delga 2015, p. 120-121


Illustration (en Hongrie actuelle) :




Conclusion (Who : "We won't get fooled again") :





*


"Le piège à éviter, c'est de se jeter dans le moderne. Tout le monde veut être moderne et, comme si ça ne suffisait pas, tout le monde veut être rebelle par-dessus le marché. Pour être au goût du jour, tout le monde cherche à grimper dans le train déjà bondé des mutins de Panurge. C'est un joyeux tintamarre, plein d'argent comme jamais, ou plutôt comme toujours. Les mauvaises manières en plus. Tournent dans ce manège non pas tant, comme on pourrait s'y attendre, les plus déshérités, les hors-la-loi, les laissés-pour-compte de l'histoire, mais surtout, sans vergogne, ceux qui ont déjà tout et qui veulent encore le reste, les banquiers ivres de Chine, les milliardaires en perdition qui, à défaut de rendre l'argent, en disent au moins du mal. Le comble du moderne, c'est à la fois de passer pour rebelle, d'avoir le pouvoir et d'être plein aux as. Ah ! bravo ! Quel chic !
Être résolument moderne est une tentation que j'ai fini par repousser. Pour la bonne raison que le moderne sent déjà le moisi."

(Jean d'Ormesson, Un jour je m'en irai sans en avoir tout dit, roman, éd. Robert Laffont 2013)


jeudi 6 avril 2023

De jeudi saint à Pâques, scandale pour la raison

Luc 24, 34-45
Le Seigneur est réellement ressuscité, et il est apparu à Simon.‭
‭Et ils racontèrent ce qui leur était arrivé en chemin, et comment ils l’avaient reconnu au moment où il rompit le pain.‭
‭Tandis qu’ils parlaient de la sorte, lui-même se présenta au milieu d’eux, et leur dit : La paix soit avec vous !‭
‭Saisis de frayeur et d’épouvante, ils croyaient voir un esprit.‭
‭Mais il leur dit : Pourquoi êtes-vous troublés, et pourquoi pareilles pensées s’élèvent-elles dans vos cœurs ?‭
‭Voyez mes mains et mes pieds, c’est bien moi ; touchez-moi et voyez : un esprit n’a ni chair ni os, comme vous voyez que j’ai.‭
‭Et en disant cela, il leur montra ses mains et ses pieds.‭
‭Comme, dans leur joie, ils ne croyaient point encore, et qu’ils étaient dans l’étonnement, il leur dit : Avez-vous ici quelque chose à manger ?‭
‭Ils lui présentèrent du poisson rôti et un rayon de miel.‭
‭Il en prit, et il mangea devant eux.‭
‭Puis il leur dit : C’est là ce que je vous disais lorsque j’étais encore avec vous, qu’il fallait que s’accomplît tout ce qui est écrit de moi dans la loi de Moïse, dans les prophètes, et dans les psaumes.‭
‭Alors il leur ouvrit l’esprit, afin qu’ils comprissent les Écritures.‭








jeudi 9 mars 2023

Traces origéniennes cathares

« On a dit que les spéculations et les vues d'Origène se retrouvent dans certaines attitudes iconoclastes (*). Nous avons l'impression que c'est le cas lorsque ces spéculations et ces vues sont aussi en une certaine mesure celles d'autres Pères de l'Église, plus acceptés, tels que Clément d'Alexandrie, ou des écrivains, tels qu'Eusèbe, pour s'assurer une porte de sortie (…) L'hostilité envers Origène a fait que ceux qui se sont inspirés de ses doctrines, les ont étudiées et commentées, l'ont fait dans l'ombre, ce qui a eu pour conséquence que bien des idées qui, chez le Maître n'étaient que des suggestions, des suppositions, ont acquis force de loi et sont devenues catégoriquement hétérodoxes. Il est frappant que l'origénisme qui se retrouve dans le catharisme est à peu de choses près le même qu'aux Ve et VIe siècles. On peut en conclure que c'est le repli de l'origénisme sur lui-même, selon une tradition jalousement conservée dans une ambiance hostile, qui a mis un frein à une évolution qui autrement se serait peut-être produite. » (Marcel Dando, in Cahiers d’Études cathares, IIe s. n°82, été 1979, p. 20)

(* Cf. Georges Florovsky, du séminaire orthodoxe de New-York. Florovsky "est cité par Marcel Dando puis Jean Duvernoy. C’est cet auteur qui a démontré combien la victoire de l’actuelle orthodoxie, iconodule, était de fait une réfutation du spiritualisme d’Origène." Voir ICI)




Articles sur les cathares ICI, ICI, et ICI.

samedi 4 mars 2023

Mémoire


Marcel Pagnol, La gloire de mon père - avant-propos

À méditer, à l'heure où les souvenirs, parfois publiés, sont trop souvent chargés de ressentiments. Nous sommes ce que notre passé jusqu'à tout-à-l'heure, quel qu'il soit, a fait de nous. Tel est le substrat mémoriel de nos êtres, à recevoir… dans l'amertume… ou la reconnaissance… (Ps 139, 11-16)