lundi 2 octobre 2017

Le surhomme ou le dernier rêve du dernier homme


[…] Je vous le dis : il faut encore porter en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante. Je vous le dis : vous portez en vous un chaos.
Malheur ! Le temps est proche où l’homme ne mettra plus d’étoile au monde. Malheur ! Les temps sont proches du plus méprisable des hommes, qui ne peut plus se mépriser lui-même.
Voici ! Je vous montre le dernier homme.
« Amour ? Création ? Désir ? Étoile ? Qu’est cela ? » — Ainsi demande le dernier homme et il cligne de l’œil.
La terre sera alors devenue plus petite, et sur elle sautillera le dernier homme, qui rapetisse tout. Sa race est indestructible comme celle du puceron ; le dernier homme vit le plus longtemps.
« Nous avons inventé le bonheur, » — disent les derniers hommes, et ils clignent de l’œil.
Ils ont abandonné les contrées où il était dur de vivre : car on a besoin de chaleur. On aime encore son voisin et l’on se frotte à lui : car on a besoin de chaleur.
[…]
Point de berger et un seul troupeau ! Chacun veut la même chose, tous sont égaux : qui a d’autres sentiments va de son plein gré dans la maison des fous.
« Autrefois tout le monde était fou, » — disent ceux qui sont les plus fins, et ils clignent de l’œil.
On est prudent et l’on sait tout ce qui est arrivé : c’est ainsi que l’on peut railler sans fin. On se dispute encore, mais on se réconcilie bientôt — car on ne veut pas se gâter l’estomac.
On a son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour la nuit : mais on respecte la santé.
« Nous avons inventé le bonheur, » — disent les derniers hommes, et ils clignent de l’œil. —
Ici finit le premier discours de Zarathoustra, celui que l’on appelle aussi le prologue : car en cet endroit il fut interrompu par les cris et la joie de la foule. « Donne-nous ce dernier homme, ô Zarathoustra, — s’écriaient-ils — rends-nous semblables à ces derniers hommes ! Nous te tiendrons quitte du Surhumain ! » […]

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue § 5

mardi 26 septembre 2017

En ces temps merveilleux où la Théologie…


En ces temps merveilleux où la Théologie
Fleurit avec le plus de sève et d'énergie
On raconte qu'un jour un docteur des plus grands,
— Après avoir forcé les cœurs indifférents ;
Les avoir remués dans leurs profondeurs noires ;
Après avoir franchi vers les célestes gloires
Des chemins singuliers à lui-même inconnus,
Où les purs Esprits seuls peut-être étaient venus, -
Comme un homme monté trop haut, pris de panique,
S'écria, transporté d'un orgueil satanique :
"Jésus, petit Jésus ! je t'ai poussé bien haut !
Mais, si j'avais voulu t'attaquer au défaut
De l'armure, ta honte égalerait ta gloire,
Et tu ne serais plus qu'un fœtus dérisoire !"

Immédiatement sa raison s'en alla.
L'éclat de ce soleil d'un crêpe se voila ;
Tout le chaos roula dans cette intelligence,
Temple autrefois vivant, plein d'ordre et d'opulence,
Sous les plafonds duquel tant de pompe avait lui.
Le silence et la nuit s'installèrent en lui,
Comme dans un caveau dont la clef est perdue.
Dès lors il fut semblable aux bêtes de la rue,
Et, quand il s'en allait sans rien voir, à travers
Les champs, sans distinguer les étés des hivers,
Sale, inutile et laid comme une chose usée,
Il faisait des enfants la joie et la risée.

Charles Baudelaire, « Châtiment de l’orgueil », Les fleurs du mal

mercredi 9 août 2017

Du détachement


« Beaucoup de maîtres prônent l'amour comme ce qui est le plus haut, tel saint Paul quand il dit : Quelque tâche que j'entreprenne, si je n'ai pas l'amour je ne suis rien. Mais je mets le détachement encore au-dessus de l'amour. D'abord pour cette raison : le meilleur dans l'amour est qu'il m'oblige à aimer Dieu. Or c'est quelque chose de beaucoup plus important d'obliger Dieu à venir à moi que de m'obliger à aller à Dieu, et cela parce que ma béatitude éternelle repose sur ce que Dieu et moi devenions un. Car Dieu peut entrer en moi d'une façon plus intime et s'unir à moi mieux que je ne peux m'unir à lui. Or, que le détachement oblige Dieu à venir à moi, je le prouve ainsi : tout être se tient volontiers dans le lieu naturel qui lui est propre. Le lieu naturel de Dieu qui lui est propre par excellence est l'unité et la pureté, or celles-ci reposent sur le détachement. C'est pourquoi Dieu ne peut pas s'empêcher de se donner lui-même à un cœur détaché.
La seconde raison pour laquelle je mets le détachement au-dessus de l'amour est celle-ci : si l'amour m'amène au point de tout endurer pour Dieu, le détachement m'amène au point de n'être plus réceptif que pour Dieu. Or c'est ce qui est le plus haut. Car dans la souffrance l'homme a toujours encore un regard sur la créature par laquelle il souffre ; par le détachement au contraire il se tient libre et vide de toutes les créatures. Or, que l'homme détaché ne soit plus réceptif que pour Dieu, je le prouve ainsi : ce qui doit être reçu il faut que ce le soit en quelque sujet. Or le détachement est si proche du pur néant qu'il n'y a rien qui serait assez fin pour trouver place en lui, hormis Dieu : Lui est si simple et si fin qu'il trouve bien place dans le cœur détaché. »

Maître Eckhart, Du détachement

dimanche 23 juillet 2017

Silence


« [Kyria…,] très heureux de trouver quelques-uns de tes enfants vivant dans la vérité, selon le commandement que nous avons reçu du Père. » (2 Jean 1, 4)
« Si l'œuvre de quelqu'un est consumée, il en subira la perte ; pour lui il sera sauvé, mais comme au travers du feu. » (1 Corinthiens 3, 15)
« […] il y eut dans le ciel un silence d’environ une demi-heure. » (Apocalypse 8, 1)

mercredi 12 juillet 2017

Notre hypothèse préférée


« Il faut une grande maturité pour comprendre que l'opinion que nous défendons n'est que notre hypothèse préférée, nécessairement imparfaite, probablement transitoire, que seuls les très bornés peuvent faire passer pour une certitude ou une vérité. » (Milan Kundera, Une rencontre)

mercredi 28 juin 2017

"Vous entendrez, et vous ne comprendrez point"


« Tu m’as séduit, Éternel, et je me suis laissé séduire ; Tu m’as saisi, tu m’as vaincu. Et je suis chaque jour un objet de raillerie, Tout le monde se moque de moi. » (Jérémie 20, 7)

<div style="text-align: center;"><img src="https://3.bp.blogspot.com/-ljjyulH07CA/ULqz9R9N5PI/AAAAAAAACcw/aOR_3M7EQ_A/s640/si%2Bj%2527avais%2Bsu%2B-%2Bluther2.png" width="560" /></div>
« Si j’avais su au début, quand j’ai commencé d’écrire, ce que j’ai maintenant éprouvé et vu, à savoir à quel point les gens haïssent la Parole de Dieu et s’y opposent aussi violemment, je m’en serais tenu en vérité au silence (...) Mais Dieu m’a poussé de l’avant comme une mule à qui 1’on aurait bandé les yeux pour qu’elle ne voie pas ceux qui accourent contre elle (...) C’est ainsi que j’ai été poussé en dépit de moi au ministère d’enseignement et de prédication ; mais si j’avais su ce que je sais maintenant, c’est à peine si dix chevaux auraient pu m’y pousser. C’est ainsi que se plaignent aussi Moïse et Jérémie d’avoir été trompés. »
Luther, Propos de table (cité par Volz dans son commentaire de Jérémie, p. 208, in Henry Mottu, Les "confessions" de Jérémie : une protestation contre la souffrance, Labor & Fides, 1985, p. 123)


Ésaïe 6, 1-10
1 […] je vis le Seigneur assis sur un trône très élevé, et les pans de sa robe remplissaient le temple.
2 Des séraphins se tenaient au-dessus de lui ; ils avaient chacun six ailes ; deux dont ils se couvraient la face, deux dont ils se couvraient les pieds, et deux dont ils se servaient pour voler.
3 Ils criaient l’un à l’autre, et disaient: Saint, saint, saint est l’Éternel des armées ! toute la terre est pleine de sa gloire !
4 Les portes furent ébranlées dans leurs fondements par la voix qui retentissait, et la maison se remplit de fumée.
5 Alors je dis : Malheur à moi ! je suis perdu, car je suis un homme dont les lèvres sont impures, j’habite au milieu d’un peuple dont les lèvres sont impures, et mes yeux ont vu le Roi, l’Éternel des armées.
6 Mais l’un des séraphins vola vers moi, tenant à la main une pierre ardente, qu’il avait prise sur l’autel avec des pincettes.
7 Il en toucha ma bouche, et dit : Ceci a touché tes lèvres ; ton iniquité est enlevée, et ton péché est expié.
8 J’entendis la voix du Seigneur, disant : Qui enverrai-je, et qui marchera pour nous ? Je répondis : Me voici, envoie-moi.
9 Il dit alors : Va, et dis à ce peuple : Vous entendrez, et vous ne comprendrez point ; Vous verrez, et vous ne saisirez point.
10 Rends insensible le cœur de ce peuple, Endurcis ses oreilles, et bouche-lui les yeux, Pour qu’il ne voie point de ses yeux, n’entende point de ses oreilles, Ne comprenne point de son cœur, Ne se convertisse point et ne soit point guéri.

« Celui qui n’a point connu le péché, il l’a fait devenir péché pour nous […]. » (2 Corinthiens 5, 21a)

lundi 26 juin 2017

Un monde parfait


Numéro spécial histoire / juin 2017
Cathares
Un n° de très belle tenue à tous points de vue
et de grande qualité historique

samedi 24 juin 2017

Un nouveau commencement...


« Le pardon est certainement l’une des plus grandes facultés humaines et peut-être la plus audacieuse des actions, dans la mesure où elle tente l’impossible — à savoir défaire ce qui a été — et réussit à inaugurer un nouveau commencement là où tout semblait avoir pris fin. » (Hannah Arendt)

vendredi 23 juin 2017

"Élus et exclus"


- Quand l'antisionisme nourrit l'antisémitisme ;
- Quand on s'interroge à l'occasion de l'année Luther sur l'antisémitisme chrétien passé, quid des "nouveaux" antisémitismes (de droite et de gauche) : Ahmad Mansour, psychologue en Allemagne, Palestinien de nationalité israélienne, participant au débat qui a suivi le film (et qui n'est plus accessible en ligne) : "le film aborde la question de l'antisémitisme musulman".

lundi 12 juin 2017

Legein


« Lire, en grec, c’est legein.
Le verbe legein, en grec, c’est tout à la fois ramasser, cueillir, collecter, dire, lire. Anthos étant la fleur, une antho-logie est une cueillette de fleurs sélectionnée pour leur beauté, dans le premier instant de leur magnificence. Un choix de couleurs, de pétales, de calices, de corolles, de parfums merveilleux afin de tresser une couronne ou de composer un bouquet. (…) Une “citation”, à proprement parler, est une fleur que l’on a arrachée à un livre plus ancien et qu’on a introduite dans un livre plus récent. »
Pascal Quignard, Une journée de bonheur

mercredi 31 mai 2017

Un temps, des temps et la moitié d'un temps


« Ce n’est pas le temps qui passe, c’est nous qui passons dans le temps »… Si les dieux du temps sont multiples comme Aïon (celui de l’éternité), ou Chronos (dieu du temps, fils d’Ouranos), à différencier de son homophone Cronos (l’équivalent de Saturne, qui a dévoré ses enfants), il en est un qui invite à saisir le moment, opportun, éphémère et unique : Kaïros. Figure mythologique proche d’Hermès et d’Eros, il est un véritable don pour sentir « le bon moment ».

Au contraire de celle du Diable (« celui qui divise »), la fonction de Kaïros relève du symbole (« mettre ensemble »), permettant d’évaluer très vite ce qui se présente et ce qu’il convient de faire. […]

Relevant à la fois du temps décisif profane, et du temps sacré, il a la particularité d’être en lien avec la synchronicité, en synchronisant deux événements sans lien causal entre eux où temps et action se combinent. Toute la difficulté est de saisir ce temps opportun, ce temps juste. […]

Loin du temps physique linéaire prévisible (Chronos), Kaïros agit sur la temporalité, il mobilise notre capacité à évaluer les circonstances, afin d’agir ni trop tôt, ni trop tard.

Carole Sédillot, Le Kaïros, Temps décisif, Temps sacré et Synchronicité (résumé par Gisèle Borie)

("Un temps, des temps et la moitié d'un temps / 3 x Kaïros" - Dan 12, 7 ; Apoc 12, 14)

mercredi 24 mai 2017

Jugement défavorable


"Lorsqu'on nous rapporte un jugement défavorable sur nous, au lieu de nous fâcher, nous devrions songer à tout le mal que nous avons dit des autres, et trouver que c'est justice si on en dit également de nous. L'ironie veut qu'il n'y ait personne de plus vulnérable, de plus susceptible, de moins disposé à reconnaître ses propres défauts, que le médisant. Il suffit de lui citer une réserve infime qu'on a faite à son sujet, pour qu'il perde contenance, se déchaîne et se noie dans sa bile."
Emil Cioran, De l'inconvénient d'être né

mardi 23 mai 2017

Activité et duperie


"Quiconque se voue à une œuvre croit — sans en être conscient — qu'elle survivra aux années, aux siècles, au temps lui-même... S'il sentait, pendant qu'il s'y consacre, qu'elle est périssable, il l'abandonnerait en chemin, il ne pourrait pas l'achever. Activité et duperie sont termes corrélatifs."
Emil Cioran, De l'inconvénient d'être né

dimanche 7 mai 2017

samedi 29 avril 2017

"L’élection n’est pas jouée"


Élections présidentielles - Communiqué de la Fédération Protestante de France concernant le second tour
Paris, le 26 avril 2017

La FPF a déjà eu l’occasion de s’exprimer et de communiquer à l’occasion de la campagne présidentielle. L’organisation des rencontres « la politique en vérités » avec les candidats et « l’Adresse » qui leur a été envoyée marquent l’intérêt que porte le protestantisme français au débat qui concerne la société et chacun des citoyens de ce pays.

Il est vrai que la situation d’entre deux tours laisse un grand nombre dans l’insatisfaction et suscite un réel questionnement quant au choix citoyen.

La FPF rappelle toutefois encore aujourd’hui combien ses engagements pourront être entravés en cas de victoire du Front national : la parole en faveur de la liberté religieuse, les actions pour l’accueil des exilés, les œuvres auprès des plus vulnérables, le plaidoyer sur les questions climatiques, et de façon plus générale le projet de promotion de la fraternité dans une société qui a besoin de se rassembler.

A l’approche du deuxième tour, la FPF veut rester vigilante, attester de sa confiance dans la politique et contester tout ce qui mettrait en cause le message de l’évangile. Elle interpelle les citoyens concernant les dangers de l’abstention. […]

*

François Clavairoly, président de la FPF : « L’élection n’est pas jouée »
26 avril 2017 par Frédérick Casadesus | Réforme

François Clavairoly, président de la Fédération protestante de France (FPF), analyse le scrutin à l’aune des inquiétudes qui furent exprimées par les instances protestantes.

« Comme beaucoup, j’ai remarqué que les instituts de sondages ne se sont pas trompés. Cela montre qu’ils ne projettent pas des “a priori” médiatiques sur leurs enquêtes mais qu’ils sont encore en prise avec la réalité de l’opinion française.

L’engouement de la jeunesse pour la cause politique a marqué : Benoît Hamon, Emmanel Macron et Jean-Luc Mélenchon, tout particulièrement, ont su la mobiliser. Je m’en réjouis parce que c’est une bonne chose que la jeunesse prenne le relais, développe sa propre pensée.

Comme tout le monde l’a vu, la recomposition du paysage politique est en voie d’accomplissement, par l’affaiblissement des deux grands partis de gouvernement. Cela étant posé, la confiance de nos concitoyens va se poser d’abord sur une personne, plutôt que sur un appareil politique. Si la chose est classique, elle prend cette fois-ci un tour particulier qui nous donne une responsabilité supplémentaire.

Les protestants doivent encourager les Français à la vigilance. Nous savons que le parti de Marine Le Pen est structuré de façon verticale et qu’il ne permet pas le débat. C’est une raison supplémentaire pour se méfier comme de la peste de ce parti politique et de cette candidate.

Emmanuel Macron est jeune, il n’est pas dans l’ignorance de la pensée religieuse, puisqu’il a une proximité intellectuelle avec l’un de nos meilleurs penseurs protestants, Paul Ricœur. J’ajouterai qu’il porte une vision ouverte de la nation française, une conception positive de l’Union européenne, ce qui le rapproche encore davantage de nous. […]

*

Chrétiens et démocrates, nous appelons à voter pour Emmanuel Macron

Nous, chrétiens appartenant aux diverses familles du christianisme, profondément attachés à la démocratie et à la liberté, appelons à voter largement et massivement pour Emmanuel Macron le dimanche 7 mai 2017. Notre décision ne relève en aucune manière d’une concession, ou d’un "moindre mal". Le vote pour Emmanuel Macron s’impose que l’on soit d’accord ou pas avec tel aspect de son projet politique parce que le refus de Marine Le Pen s’impose pour des raisons morales et spirituelles sur lesquelles on ne peut transiger.

Nous sommes indignés que Sens commun, la Manif pour tous, le Parti démocrate chrétien, se réclamant explicitement du christianisme, puissent prendre position en faveur de la candidate du Front national. Nous affirmons avec force qu’il s’agit là d’une immense falsification et d’un piège dans lequel nous adjurons, chacune et chacun de ne pas tomber.

La revendication de l’égoïsme national, le refus de l’accueil des étrangers — pour ne prendre que deux points essentiels —, sont aux antipodes de la foi des chrétiens et du message de Jésus. Bien d’autres éléments du programme de Marine Le Pen devraient aussi faire dire à tout chrétien sincère "non possumus". […]



Communiqué de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France au sujet des élections présidentielles
Jacqueline Cuche, Présidente de l’AJCF, 2 mai 2017

L’Amitié Judéo-Chrétienne de France vient de réunir son Assemblée Générale annuelle à Bordeaux les 30 avril et 1er mai. Elle y a réaffirmé sa détermination à combattre toute forme d’antisémitisme et son désir de bâtir des ponts là où se dressaient des murs entre juifs et chrétiens. À la veille d’élections présidentielles dont l’enjeu est dramatique pour notre pays, elle tient à faire la déclaration suivante :

Nous, juifs et chrétiens de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France, exprimons avec force notre rejet d’un parti qui prône un repli sur soi nationaliste et dont les principes prennent l’exact contre-pied des valeurs bibliques et de l’esprit de dialogue et de fraternité qui animent nos relations.

Nous disons aussi notre inquiétude de voir nombre de nos concitoyens tentés par l’abstention ou le vote blanc, inefficace rempart contre une victoire de la candidate du Front National, puisque seuls les suffrages exprimés seront pris en compte pour l’élection de notre futur président.

Rappelant les impératifs bibliques de l’amour du prochain mais aussi de l’étranger (« tu l’aimeras comme toi-même, car tu as été étranger au pays d’Egypte » (Lv 19, 34) l’Amitié Judéo-Chrétienne de France exprime l’espoir de voir se rétablir, dans notre société des relations apaisées fondées sur la bienveillance et la fraternité. […]

Voir aussi les déclarations de l'archevêque de Poitiers (ici et ici) et du Grand rabbin de France

jeudi 27 avril 2017

Au nom de ce qui vient


Dure amande
République de la douleur
je n’ai rien fait sinon
serrer le poing

Au nom de ce qui vient
de ce qui est sûr
pardon


Max-Pol Fouchet, Prise de Barcelone

"Ce poème, écrit le 14 janvier 1939, lorsque Barcelone fut prise par les militaires franquistes, je le dédie aujourd’hui à ceux qui subissent, dans une guerre aussi injuste, la torture en Algérie."
Max-Pol Fouchet (1961)

mercredi 26 avril 2017

Liturgie cosmique


« Alors Ohrmazd chante la strophe Ahuvar, et l'incantation sonore ébranlant l'espace intermédiaire de la rencontre, Ahriman retombe terrassé au fond de ses Ténèbres où il reste prostré pendant trois millénaires […]. Or, nous avons appris que l'archétype céleste de la strophe sacrée Ahuvar est "en personne" le Temps d'Ohrmazd et sa Sagesse éternelle. Le Temps est donc bien le médiateur de la défaite d'Ahriman.
[…] Que la strophe sacrée d'une liturgie éternelle intérieure à Ohrmazd soit "en personne" le Temps, instrument de la ruine des Démoniaques, cela définit également l'être essentiellement liturgique de ce Temps. L'œuvre de la Création et l'œuvre de la Rédemption constituent d'un terme à l'autre une Liturgie cosmique. C'est en célébrant la liturgie céleste qu'Ohrmazd et ses Archanges instaurent la Création tout entière, et notamment éveillent à l'individualité, à la conscience différenciée de leur moi perdurable, les Fravartis, à la fois prototypes célestes et Anges tutélaires des humains. Et c'est par la célébration des Cinq liturgies du nycthémère que le dernier Saoshyant accomplira la Résurrection. » (Henry Corbin, Temps cyclique et gnose ismaélienne, Berg, p. 18-19.)

mardi 25 avril 2017

Angélologie et physique céleste


« Avicenne semble avoir longuement hésité sur la structure angélologique qu'il convenait de déduire a posteriori des données astronomiques : que l'on adoptât la physique céleste d’Aristote ou la théorie de Ptolémée, fallait-il admettre dix Intelligences sans plus ? ou bien, avec Aristote, un peu plus de cinquante [cf. Averroès : cinquante-cinq] selon le nombre d'orbes secondaires requis pour expliquer l'irrégularité des mouvements des planètes ?
[…] Sohrawardî formule le pressentiment que même par-delà le "Ciel des Fixes" foisonnent d’autres univers encore plus merveilleux. L'angélologie dont son intuition saisit a priori la nécessité, eût pu être à la mesure des dimensions vertigineuses calculées par l'astronomie moderne, à l'inverse de ce qui s'est passé lors de la "révolution astronomique" en Occident, qui élimina l'angélogogie. » (Henry Corbin, En islam iranien II, Tel/Gallimard, p. 120.)

lundi 24 avril 2017

Idée et Matière, Lumière et Ténèbres


« Il faut se garder de réduire le contraste [du mazdéisme zoroastrien entre monde céleste (pehlevi : mênôk) et monde terrestre (pehlevi : gêtîk)] à un schéma platonicien tout court. Il ne s'agit exactement ni d'une opposition entre Idée et Matière, ni entre universel et sensible [mais entre un] état céleste, invisible, subtil, spirituel, mais parfaitement concret [et] un état terrestre, visible, matériel certes, mais d'une matière qui en soi est toute lumineuse, matière immatérielle par rapport à ce que nous connaissons en fait. Car […] le transfert à [cet état terrestre] ne signifie nullement par soi-même une déchéance, mais achèvement et plénitude. L'état d'infirmité, de moins d'être et de ténèbres que représente la condition actuelle du monde matériel, tient non pas à sa condition matérielle comme telle, mais au fait qu'il soit la zone d'invasion des Contre-Puissances démoniaques, le théâtre et l'enjeu de la lutte. L’étranger à cette Création n'est pas ici le Dieu de Lumière, mais le Principe de Ténèbres. La rédemption fera éclore […] le "corps à venir", corpus resurrectionis […]. » (Henry Corbin, Temps cyclique et gnose ismaélienne, Berg, p. 12-13.)

vendredi 14 avril 2017

Vendredi saint, "comme l’épouse unie à l’époux"


« La foi unit l’âme à Christ comme l’épouse est unie à l’époux. Par ce mystère, dit l’apôtre Paul, Christ et l’âme deviennent une seule chair. Une seule chair : s’il en est ainsi et s’il s’agit entre eux d’un vrai mariage, et, plus encore, d’un mariage consommé infiniment plus parfait que tous les autres – les mariages entre humains ne sont que de pâles images de cet exemple unique – il s’ensuit que tout ce qui leur appartient constitue désormais une possession commune, tant les biens que les maux. Ainsi, tout ce que Christ possède, l’âme fidèle peut s’en prévaloir et s’en glorifier comme de son bien propre, et tout ce qui est à l’âme, Christ se l’arroge et le fait sien. Christ est plénitude de grâce, de vie et de salut : l’âme ne possède que ses péchés, la mort et la condamnation. Qu’intervienne la foi et, voici, Christ prend à lui les péchés, la mort et l’enfer ; à l’âme en revanche sont donnés la grâce, la vie et le salut. Car il faut bien que Christ, s’il est l’époux, accepte tout ce qui appartient à l’épouse et, tout à la fois, qu’il fasse part à l’épouse de tout ce qu’il possède lui-même. Qui donne son propre corps et se donne lui-même, comment ne donnerait-il pas en même temps tout ce qui lui appartient ? Et comment celui qui prend le corps de l’épouse ne prendrait-il pas tout ce qui appartient à l’épouse ?

Mais voici déjà que se présente à nous le plus émouvant des spectacles. Il ne s’agit plus seulement de communion mais d’un combat salutaire, de victoire, de salut et de rédemption. Dieu et homme tout à la fois et, comme tel, au-dessus du péché, de la mort et de la damnation, Christ est invincible, éternel et tout-puissant, et, avec lui, sa justice, sa vie et son pouvoir de salut. Or, c’est lui qui, en vertu des noces de la foi, prend sa part des péchés, de la mort et de l’enfer de l’épouse. Que dis-je ? Il les fait entièrement siens, comme s’ils étaient vraiment à lui et qu’il avait péché. Il souffre, il meurt, il descend en enfer : mais c’est pour tout surmonter. Car ni le péché, ni la mort ni l’enfer ne pouvaient l’engloutir et c’est lui qui, dans un prodigieux combat, devait les anéantir. Car sa justice est plus haute que les péchés du monde entier, sa vie est plus puissante que toute la mort et son salut est plus invincible que les profondeurs de l’enfer. Ainsi, par les arrhes de la foi en Christ, son époux, l’âme fidèle est affranchie de tout péché, à l’abri de la mort et assurée contre l’enfer, gratifiée de la justice éternelle, de la vie et du salut de Christ, son époux. »


Martin Luther, Traité de la liberté chrétienne

mardi 21 mars 2017

Un lézard, un crâne, Qumrân et les cathares


Coloration autochtone en Occident d'une théologie cathare qui, quelles que soient ses originalités, s’inculture pleinement dans les traditions diverses de l'Occident où elle se déploie… Illustration :

Dans un bel article intitulé « Rêver. Le mot, la chose, l'histoire » (Terrain, n° 26, 1996, pp. 69-82), l'ethnologue et anthropologue Daniel Fabre rapporte « une brève histoire que Félix Arnaudin recueillit en 1881 de la bouche d'un métayer de Labouheyre, dans la Grande Lande, et qu'il intitule Lou rèbe, le rêve, en occitanisant le mot français : « Un jour deux hommes voyageaient ensemble. Comme ils s'étaient arrêtés en chemin pour laisser tomber la chaleur, l'un d'eux s'endormit à l'ombre. Tandis que l'homme dormait, l'autre vit une mouche sortir de la bouche de son compagnon et entrer dans le squelette d'une tête de cheval dont elle visita tous les recoins. Puis elle revint dans la bouche du dormeur. Celui-ci dit à son réveil : "Si tu savais le beau rêve [rèbe] que je viens de faire ! J'ai rêvé [qu'ey sauneyat] que j'étais dans un château où il y avait une infinité de chambres, toutes plus belles les unes que les autres : jamais tu ne voudrais le croire. Et sous ce château était enterré un grand trésor." L'autre lui dit alors : "Veux-tu que je te dise où tu es allé ? Tu es allé dans cette tête de cheval… J'ai vu ton âme sortir de ta bouche sous la forme d'une mouche et se promener dans tous les recoins de ces ossements, puis elle est entrée dans ta bouche." Alors ces deux hommes soulevèrent cette tête et creusèrent dessous, et ils découvrirent le trésor. »

Daniel Fabre poursuit en rappelant qu'il existe « une version très proche [qui] a été en 1320 couchée dans le procès-verbal d'interrogatoire du berger Pierre Maury qui comparut à Pamiers devant l'évêque inquisiteur Jacques Fournier. Dans le monde des derniers cathares pyrénéens, une tête d'âne est visitée par une âme-lézard. Enfin, si nous remontons encore dans le temps, jusqu'au viiie siècle, nous découvrons la première attestation de ce thème dans l'Histoire des Lombards de Paul Diacre. L'aventure est attribuée au roi de Bourgogne Gontran (561-592). C'est un petit serpent qui, sorti de la bouche du souverain endormi, cherche à franchir un ruisseau. L'écuyer qui assiste à la scène pose son épée en guise de pont, le serpenteau s'enfonce dans un trou de la montagne puis réintègre le corps endormi avec la vision, bientôt confirmée, d'un fabuleux trésor.

« Que retenir de ce récit tôt fixé et parfaitement stable tout au long de douze siècle d'histoire ?
– demande Daniel Fabre – Quelles sont les intentions du narrateur ? Question d'autant plus légitime qu'il s'agit évidemment d'un exemplum, d'un conte à intention démonstrative qui illustre et dévoile un sens, un enseignement pleinement cerné et maîtrisé par qui le profère – du moins dans la période médiévale de sa diffusion. A un premier niveau, nous reconnaissons là une description – presque une définition – du rêve qui résulte d'un véritable protocole expérimental. Il y a en effet deux personnages, le rêveur et l'observateur, l'un vit le rêve de l'intérieur, l'autre le perçoit du dehors. Ils confrontent ensuite leurs expériences et tombent d'accord autour des preuves matérielles – la tête de cheval d'abord, le trésor ensuite – qui confirment et unifient leurs deux visions. Donc la vérité jaillit de la rencontre de deux points de vue opposés – subjectif et objectif, si l'on veut. Quant aux éléments que cette petite histoire vise à établir, on peut en distinguer trois.

« Le premier concerne le mécanisme du rêve. Au cours de celui-ci "quelque chose", figuré par un petit animal (mouche, souris, lézard…), sort de la bouche du dormeur. Rêver, c'est se dissocier, laisser aller ce que les conteurs appellent tout simplement l'âme. Le rêveur a conscience d'être dans un château, l'observateur lui révèle que son âme est allée ailleurs, qu'elle a effectivement visité un équivalent du château rêvé. Le prêcheur cathare du comté de Foix exploite cette proposition de façon plus raffinée. Selon lui, l'homme est composé de trois parties : le corps, l'âme (anima) qui ne s'en détache qu'après la mort (pour rejoindre le corps céleste qu'elle a dû abandonner le jour de la chute) et l'esprit (spiritus) qui est à la fois invisible et matériel – d'où sa représentation comme une petite bête furtive – et qui a la faculté de se détacher du corps et d'aller çà et là pendant le sommeil. […] »

Voilà un prédicateur du XIVe siècle qui use d'un récit traditionnel que l'on trouve du VIIIe jusqu’au XIXe siècle, pour décrire une conception évidemment cathare, pour ce que l'on en sait par ailleurs, des rapports de l'âme avec le double préexistant… À moins que le secrétaire inquisitorial qui recueille cette histoire n'ait une connaissance telle d'un mouvement ayant une conception si évidemment non-catholique, parlant de chute de l'âme qui n'anime dès lors plus, jusqu'à union avec son esprit, son corps préexistant resté au ciel !

*

Mon cher collègue et ami Michel Jas cite le professeur James C. VanderKam reprenant un propos de 1966 de son célèbre confrère Frank Cross : « Le chercheur voulant "se montrer très prudent" dans l'identification de la secte de Qoumrân avec les Esséniens se place dans une position surprenante : il doit proposer avec des arguments sérieux la thèse que deux groupes majeurs formaient des collectivités religieuses de type communautaire dans la même région du désert de la mer Morte et vécurent effectivement ensemble pendant deux siècles, professant des vues analogues et singulières, pratiquant des lustrations, des repas rituels et des cérémonies similaires ou plutôt identiques. Il doit supposer que ce groupe, soigneusement décrit par des auteurs classiques, disparut sans laisser de vestiges de constructions ni même de tessons ; l'autre groupe, systématiquement ignoré par les sources classiques, laissa de vastes ruines, et même une bibliothèque fabuleuse. Je préfère user de hardiesse et assimiler carrément les hommes de Qoumrân à leurs hôtes perpétuels, les Esséniens. »

Comme le suggère le pasteur Michel Jas, on pourrait superposer à Qumrân et Esséniens d’un côté, les auteurs des textes dualistes et les cathares de l'autre. Ces derniers ne se donnent jamais eux-mêmes ces qualificatifs – cathares, manichéens, albigeois, etc. – qui les catégorisent dans des textes non-cathares décrivant les cathares, à l'instar de Josèphe non-essénien décrivant ses Esséniens. Descriptions certes approximatives, mais suffisamment claires toutefois pour qu'on ne puisse pas douter de l'objet décrit : la secte de Qumrân d'un côté ; les auteurs des textes dualistes médiévaux de l'autre – sauf à penser que les auteurs de ces textes nombreux aient été ignorés de leurs contemporains, tandis que ces contemporains auraient abondamment écrit sur des gens qui ressemblent fort à ceux dont on a les écrits (théologie, rituels, traduction du Nouveau Testament…), sans être eux ! ; et que ceux décrits n'aient pour leur part laissé aucun texte !… Sauf toutefois un traité anonyme de théologie cathare reproduit contre les cathares dans un texte catholique, le Liber contra Manicheos attribué à Durant de Huesca, se proposant d'en réfuter la doctrine…

Voilà un document, ce Liber contra Manicheos, où se croisent les cathares, manichéens, etc., des polémistes qui les nomment ainsi, et les hérétiques du traité anonyme que le Liber contra Manicheos présente comme traité cathare à réfuter, et dont la théologie correspond à celle d'un autre texte hérétique connu comme le Livre des deux Principes ! Où le Liber contra Manicheos devient, comme dans la version du rêve donnée par Paul Diacre, l'épée servant de pont : « l'écuyer qui assiste à la scène pose son épée en guise de pont, le serpenteau s'enfonce dans un trou de la montagne puis réintègre le corps endormi avec la vision, bientôt confirmée, d'un fabuleux trésor. »

… Comme dans cette histoire d'esprit en forme de lézard, mouche, ou autre dans un rêve, et qui sert ici, selon l'inquisiteur, à décrire une anthropologie typique de ce que l'on sait de celle des cathares (si on veut bien les appeler ainsi)… Voilà qui laisse rêveur…

RP

mercredi 8 mars 2017

Bibliothèque


« […] je soupçonne que l'espèce humaine – la seule qui soit – est près de s'éteindre, tandis que la Bibliothèque se perpétuera : éclairée, solitaire, infinie, parfaitement immobile, armée de volumes précieux, inutile, incorruptible, secrète. » (Jorge Luis Borges, « La bibliothèque de Babel », Fictions)

lundi 20 février 2017

Béatitudes...


« Levant les yeux sur ses disciples, Jésus dit :
"Heureux, vous les pauvres : le Royaume de Dieu est à vous.
Heureux, vous qui avez faim…
Heureux, vous qui pleurez…
Heureux êtes-vous lorsque les hommes vous haïssent, lorsqu'ils vous rejettent et qu'ils insultent…" »

Alors Simon Pierre dit : "Est-ce qu'on doit apprendre tout ça ?"
Et André dit : "Est-ce qu'il fallait l'écrire ?"
Et Philippe dit : "J'ai pas de feuille".
Et Jean dit : "Les autres disciples n'ont pas eu à l'apprendre, eux !"
Et Barthélemy dit : "Est-ce qu'on l'aura en devoir ?"
Et Jacques dit : "Est-ce qu'on sera interrogé sur tout ?"
Et Marc dit : "Ça sera noté ?"
Et Mathieu quitta la montagne sans attendre et dit : "Je peux aller aux toilettes ?"
Et Simon le zélote dit : "Quand est-ce qu'on mange ?"
Et Jude dit enfin : "Y’a quoi après pauvres...?"

Alors un grand prêtre du temple s'approcha de Jésus et dit :
"Quelle était votre problématique ?
Quels étaient vos objectifs et les savoir-faire mis en œuvre ?
Pourquoi ne pas avoir mis les disciples en activité de groupe ?
Pourquoi cette pédagogie frontale ?"

Alors Jésus s'assit… et pleura !!!

(Lu ici)

mercredi 15 février 2017

Écrire ?


« […] à quoi bon écrire pour dire exactement ce qu'on avait à dire ? » Cioran, De l’inconvénient d’être né

lundi 13 février 2017

Les congrès et l'univers


« Il était intelligent mais il avait tendance à prendre les choses au sérieux, y compris les congrès et l'univers, qui n'est peut-être lui-même qu'une plaisanterie cosmique. »

Jorge Luis Borges, "Le stratagème", Le livre de sable

dimanche 12 février 2017

Histoire d’eau


Au temps où le protestantisme était clandestin en France, et où les actes pastoraux des Églises de la Réforme n’étaient pas reconnus, il fallait pour être à « l’état civil », en passer par les rites célébrés par les ministres de l’Église catholique romaine, seule reconnue par l’État. Les couples protestants voyaient leur mariage non reconnu s’il n’était célébré par un prêtre… ce qui valait des… « petites vengeances » dans les registres de baptêmes...

L’extrait en illustration :

1750 — L’an mil sept cent cinquante, et le vingt neuvième de janvier, a été baptisé Louis Fraysse fils bâtard de Louis Fraysse et de Thérese Montez, religionaires calvinistes vivant en concubinage scandaleux, pour avoir refusé être instruits des principes de la religion catholique, apostolique et romaine, ni en faire profession, habitants la ville de Saint Rome du Tarn, né le vingt septième dudit mois de la susdite année, son parrain a été Louis Blaquier, tailleur, et la marraine, Françoise Baleous, illettrés présents.
Présents, Jean Benet, maître cordonnier, et Pierre Marcourolles, aussi maître cordonnier, du dit Saint Rome, soussignés avec nous, prêtre et curé, et maître Goudon, notre vicaire, ministre du baptême.
Marcourolles – Benet – G . vicaire – Conquet curé

*

L’œcuménisme aurait encore du chemin à faire…
Source et suite ici

samedi 11 février 2017

Histoire d’os


… Dès le début de la Réforme, la foi réformée fit des progrès dans la région d’Antibes, dans la noblesse et dans la bourgeoisie : on cite une maison de « religionnaires » à l’intérieur des remparts. Il y en eut peut-être d’autres.
Lors de la signature de l’Édit de Nantes, les protestants furent assez nombreux. L’abbé Tisserand (dans son histoire d’Antibes) signale que la commune leur accorda un cimetière particulier…

« Le 16 juillet 1612, les consuls d’Antibes accordèrent un cimetière à leurs concitoyens réformés au quartier de Jaïssa. Ces derniers, du reste, paraissent avoir joui paisiblement de leur droit d’exercice jusqu’en 1642, alors que Godeau, évêque de Vence et de Grasse, écrivit au Roi que dans la maison d’Augustin Serrat, de la religion réformée, "un nommé de Gand", dit la requête, "se mêle de prêcher à ceux qui s’y ramassent tant des habitants de la ville, soldats et officiers de la garnison ; ce qui cause un grand scandale parmi les catholiques et peut un jour être cause de grande sédition populaire, davantage que les consuls de ladite ville d’Antibes ayant été condamnés à donner un cimetière aux susdits de la religion prétendue réformée, ils leur en ont assigné un il y a quelques années proche de l’église et cimetière d’icelle, et, l’un ni l’autre n’étant point clos, les os des chrétiens sont mêlés souventes fois avec ceux des hérétiques, ce qui est tout à fait contraire à la piété et aux bonnes mœurs." » (Sic !)

vendredi 10 février 2017

De l'ordre de la consolation


Remarque en forme de question sur la Croix huguenote

Comme on l'a souvent remarqué la Croix huguenote présente une grande analogie avec la Croix de l’Ordre du Saint-Esprit, instituée par Henri III en 1578… (en illustration)

Et s’il y avait là l’essentiel de l’explication, avant la relecture de ses symboles ? — : alors que les protestants viennent de voir leur existence niée, par la révocation (en 1685) de l’Édit de Nantes, ils n’ont cessé malgré tout d’affirmer leur loyauté. Et quand on sait que l’alternative à la colombe, le « trissou », évoque peut-être l’ampoule destinée au sacre des rois de France…

Relégués plus que jamais à un statut de Français de second ordre, ils reconnaissent en ce bijou le symbole de la dignité qui leur est refusée : les protestants ont en effet été systématiquement exclus du droit de recevoir ou de postuler à des décorations, à commencer par la plus remarquable, sorte de Légion d’Honneur de l’époque, l’Ordre du Saint-Esprit… Saint-Esprit qui fonde le témoignage intérieur de leur foi !

Toute la douleur et le refus de se voir exclu d’un pays auquel on se voulait inconditionnellement loyal… La seule consolation est dans l’Esprit consolateur…

Les hypothèses restent ouvertes…

RP

mardi 17 janvier 2017

Le maître et le monde à venir


Tout homme a le devoir d'honorer son père et de le craindre. Une obligation aussi impérieuse lui commande d'honorer et de craindre son maître, de l'honorer et de le craindre plus encore qu'il n'honore et ne craint son père. C'est que si son père l'introduit dans la vie de ce monde-ci, le maître, qui lui communique sa science, l'introduit dans la vie du monde futur. [...]
On ne saurait concevoir d'honneur et de respect supérieurs à ceux que l'on doit au maître. Les sages ont dit : "Que ta vénération pour ton maître soit aussi grande que ta vénération pour Dieu."
[...] Jérusalem ne fut détruite que lorsqu'on n'y fit plus cas des disciples des Sages. L'Ecriture, en effet, déclare : "Mais ils se jouaient des messagers de Dieu, ils méprisaient ses paroles et ils se moquaient de ses prophètes" (2 Ch 36, 16). L'expression : "Ils méprisaient ses paroles" équivaut à : "Ils méprisaient ceux qui enseignaient ses paroles", comme il est dit dans la Loi "si vous méprisez mes préceptes" (Lv 26, 16), il faut entendre : "Ceux qui enseignent mes préceptes." Quiconque méprise les Sages n'a pas part au monde à venir, car il se trouve ressortir à la classe de ceux dont il est dit "puisqu'il a méprisé la parole du Seigneur" (Nb 15, 30).
(Moïse Maimonide, Le livre de la connaissance, III, V, i et III, VI, xi)

"Si les élèves n'ont pas compris ce que leur a enseigné le maître, ce dernier [...] revient sur la leçon et la répète plusieurs fois, jusqu'à ce que ses élèves aient compris [...]. De son côté, l'élève doit s'interdire d'affirmer qu'il a compris lorsqu'il n'a pas compris. [...]
L'élève ne doit pas se sentir confus devant ses condisciples si ces derniers ont compris du premier coup ou à la deuxième explication une leçon dont il n'est venu à bout qu'au terme de plusieurs répétitions.
(Maimonide, ibid., III, IV, iv et v)

dimanche 8 janvier 2017

Bibliothèque


« On ne tient pas une bibliothèque pour ranger les livres qu'on a lus, mais pour garder ceux qu'il faudra lire. » Umberto Eco