mercredi 14 novembre 2018

Controverses cathares et noms d'oiseaux




Tout commence il y 8 ou 9 siècles.

Fin XIIe siècle, on peut lire des « arguments » en forme de « noms d'oiseaux » chez Alain de Lille / de Montpellier écrivant notamment une Somme quadripartie, contre les hérétiques, contre les vaudois, contre les juifs, contre les payens, peu avant 1200, pour Guilhem VIII, seigneur de Montpellier. Somme savante, avec caution universitaire qui vaut disqualification de ses adversaires comme argument d'autorité, ce qui n’empêche pas le savant montpelliérain d’user aussi d’arguments comme : « Et c'est pourquoi ils condamnent le mariage, qui déclenche le cours de la luxure. D'où vient, à ce qu'on dit, que dans leurs conciliabules ils font des choses très immondes. Ceux-ci, on les appelle "cathares", c'est-à-dire "coulant par leurs vices", de "catha" (sic) qui est l'écoulement ; ou bien "cathari", comme qui dirait "casti", parce qu'ils se font chastes et justes ; ou bien on les dit "cathares" de "catus", car, à ce qu'on dit, ils baisent le derrière d'un chat, etc. » (P.L., t. 210, c. 366 ; cité par Jean Duvernoy, « "Cathares" ou "Ketter", Une controverse sur l'origine du mot "cathares" », in Annales du Midi, t. 87, n° 123, 1975).

Huit siècles après, paraissent les actes du colloque de Foix de 2003 (Martin Aurell, dir., Les cathares devant l'histoire, Mélanges offerts à Jean Duvernoy, textes rassemblés par Anne Brenon et Christine Dieulafait, L'Hydre éditions, 2005), en hommage à Jean Duvernoy, qui a renouvelé les études cathares, au prix de l'hostilité de la ligne universitaire officielle des années 1970-1980. Il est à l'époque acquis que les cathares sont une secte importée d'Orient et remontant aux manichéens, ou à la gnose, ou au marcionisme, via une généalogie précise, passant par les pauliciens d'Arménie, etc. Au prix de la réception de noms d'oiseaux plus subtils certes que ceux d'Alain de Lille, Duvernoy ne fait pas sienne cette vulgate d'alors et renouvelle définitivement l'étude de l'hérésie. Il se fait taxer d'historien amateur et régionaliste pour avoir remarqué, sans se préoccuper de l’argument d'autorité universitaire dont usait déjà Alain de Lille, ce qui est depuis admis par les successeurs des autorités d'il y a 50 ans. Il vaut de donner une citation à titre d’illustration de ce qui s’écrit alors contre Duvernoy, « historien amateur qui divague » (sic) — je cite :

« Une autre divagation de Jean Duvernoy est de prétendre que le nom de "cathare", donné en Rhénanie à ces hérétiques vers 1150 (p. 302-306) et mentionné peu après par Eckhert de Schönau, aurait pour origine le mot allemand Ketter, Ketzer, Katze, le chat : étymologie que semblerait confirmer la remarque burlesque d'Alain de Lille (P.L. 210, 366) : "on les dit 'cathares', de catus, parce qu'ils embrassent le postérieur d'un chat en qui leur apparaît Lucifer". Pour J. Duvernoy, ces hérétiques "ne sont autres que les gens du Chat, les 'chatistes' dirions-nous" (Annales du Midi, 87, n° 123, 1975, p. 344 ; répét. dans son vol., p. 303). On sourit, malgré soi, d'une telle définition sous la plume d'un amateur historien qui ignore toute la discussion soulevée en Allemagne par l'étymologie du mot dialectal ketter, haut et bas allemand, et ketzer (hérétique) : les deux provenant de catharus, pur, etc. (Ch. Thouzellier, ibid., p. 348) ». Christine Thouzellier (Recension de Jean Duvernoy, Le catharisme : la religion des cathares, in Revue de l’histoire des religions, t. 193, n° 2, 1978), universitaire dûment patentée qui se cite elle-même, comme argument final, s'est par la suite modérée elle-même. Ses successeurs patentés n'ont pas toujours cette humilité. Ils sont bel et bien héritiers de Duvernoy, ont repris ses travaux, et ne le citent pas, mais se citent eux-mêmes les uns les autres, attaquant, et de quelles façons, celles et ceux qui aujourd'hui rendent hommage à cet « historien amateur », ce qui vaut disqualification et passage sous silence à quiconque reconnait sa dette aux travaux de cet « historien amateur régionaliste », fût-il, fût-elle, historien ou historienne universitaire. C'est ainsi que les historiens internationaux, réunis en 2003 à Foix, et lors d’autres rencontres depuis, dotés pourtant pour la plupart de titres universitaires reconnus, se voient ostracisés pour avoir questionné, en regard de l'œuvre de Duvernoy, certaines affirmations du colloque de Nice (cf. les actes : Monique ZERNER, dir., Inventer l'hérésie ? Discours polémiques et pouvoirs avant l'Inquisition, Nice, C.E.M, 1998), en dette lui-même à l'œuvre de Duvernoy ! Colloque de Nice donné par « l'autorité officielle » comme moment incontournable de l'étude de l'hérésie, quand il reprend et renouvelle, sur la « charte de Niquinta » des questions traitées déjà dans les années 1960, pour arriver à des conclusions… rejoignant finalement la prudence… de Duvernoy : ne tranchant pas… comme les controverses des années 1960 n'avaient pas tranché !

Et voilà que depuis le colloque de Foix, autour et à la suite de Jean Duvernoy, on interroge telle ou telle affirmation, de même qu'on interroge la méthode auto-intitulée « déconstructiviste »,… interrogation qui relève du crime de lèse-majesté universitaire officielle — contraignant à faire valoir ses titres, qui en principe n'ont rien à faire dans un débat sérieux : les arguments et leur solidité devraient suffire ! À défaut de quoi, on en vient, comme au XIIe siècle, aux noms d'oiseaux, comme dans une attaque virulente de l'historien Julien Théry, qu'il reproduit encore 15 ans après de site en site, contre ceux qu'il classe comme historiens amateurs régionalistes, incorrigibles « défenseurs des cathares » (sic), bref, pas sérieux : Michel Roquebert, qui n'a jamais cessé de montrer face aux thèses « déconstructivistes » un redoutable talent d'historien, la chartiste Anne Brenon, dont les travaux feront mémoire, ou plus modestement, moi-même : ayant signalé au cours des débats du colloque de Foix qu’il s’agit d'être attentif au risque du rapprochement qui pourrait être fait entre le « déconstructionnisme » appliqué aux études cathares et le négationnisme concernant la Shoah, je me suis retrouvé par la suite mis moi-même, au prix d'un parfait contresens, sur la sellette dans l'attaque de M. Julien Théry contre Michel Roquebert, Anne Brenon, et les participants du colloque de Foix en général : le voilà donc qui se saisit de mon propos pour accuser le colloque de Foix de faire — ce qu'il ne faisait pas et contre quoi je prévenais ! — la comparaison entre deux réalités dont je précisais au contraire qu’il s’agit de ne pas les comparer (in Les cathares devant l'histoire, p. 99) ! Et M. Théry… d’ « étayer » son réquisitoire d’une citation hors contexte de mon intervention d’introduction qui faisait référence aux bourreaux médiévaux (Les cathares devant l'histoire, p. 70) — « bourreaux » signifiant dans l’attaque de M. Théry référence aux nazis, naturellement !… et donc aux « déconstructivistes » qui les défendraient ! On voit le raisonnement !… qu’il n’est peut-être pas excessif de qualifier d’alambiqué (façon détournée d'obtenir quand même le point Godwin qu'on voudrait coller aux autres). On voit aussi le degré de bonne foi ! Sa diatribe, publiée d’abord dans le magazine Midi-Pyrénées Patrimoine n°3, a été ensuite mise en ligne par son auteur sur le site Halshs avant d’en être retirée par le directeur de publication auquel je demandais un droit de réponse : « inutile, m’écrivait-il : je fais retirer cet écrit qui n’a pas sa place sur un site scientifique ». Las ! M. Théry qui semble décidément en être fier le trouve apparemment toujours pertinent près de 15 ans après !…

8 ou 9 siècles après les controverses médiévales, 15 ans après le colloque de Foix, les controverses cathares produisent toujours des noms d'oiseaux ! Étrange…

RP

dimanche 11 novembre 2018

Cent ans


En communion avec nos frères et sœurs dans toute l’Europe nous faisons aujourd’hui mémoire de la fin de la Première Guerre mondiale, il y a cent ans, en priant Dieu de nous donner sa paix.

Dieu, ta Parole est promesse de paix et justice, de consolation et miséricorde.
C’est devant toi que nous faisons mémoire de la souffrance et des horreurs de la Grande Guerre dans toute l’Europe qui a pris fin il y a cent ans.
Devant toi, nous évoquons la mémoire de millions de femmes, d’enfants et d’hommes qui ont été assassinés, qui sont morts de faim, qui ont été mutilés et déplacés de force. Nous évoquons la faute dont nos ancêtres se sont rendus coupables, parce qu’ils étaient convaincus que la guerre pouvait résoudre des situations problématiques et faire surgir le droit.
Nous te le demandons : Prends pitié de nous.

Devant toi, nous faisons mémoire des conséquences de la Première Guerre mondiale, qui a contraint tant d’humains à chercher refuge dans un autre pays, les privant de leur foyer, leur patrie, leur langue, leur culture, leur histoire. Nous te prions de guérir nos mémoires et de nous réconcilier entre nations et voisins en Europe.
Nous te le demandons : Prends pitié de nous.

Nous déposons devant toi notre propre histoire en Europe et nos souvenirs des horreurs causées par la guerre. Et nous intercédons devant toi pour toutes les personnes qui fuient aujourd’hui la guerre, la détresse, la faim et la misère. Pour ceux qui quittent leur pays espérant de trouver ailleurs un espace de paix pour eux-mêmes et leurs enfants. Ouvre nos cœurs et nos mains pour les personnes ayant aujourd’hui besoin de notre aide.
Nous te le demandons : Prends pitié de nous.

Nous te prions pour nos Églises et paroisses. Inscris dans nos mémoires ta Parole de réconciliation. Permets-nous d’accomplir des pas en direction de notre prochain. Aide-nous à écouter les uns les autres. Apprends-nous à respecter l’histoire des autres. Mets la reconnaissance dans nos cœurs pour tout ce que nos Églises ont en commun.
Nous te le demandons : Prends pitié de nous.

Dieu, nous avons faim et soif de paix et justice, de consolation et miséricorde. Fais de nous des artisans de paix. Accorde-nous force et courage pour impulser ton message de paix et de réconciliation au sein de nos sociétés. Aide-nous à rester ensemble comme tes enfants en Europe et au-delà.
Nous te le demandons : Prends pitié de nous. […]

Communion d’Églises protestantes en Europe (CEPE)

mercredi 7 novembre 2018

La foi contre le fanatisme

« Aimer Dieu de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, cela vaut mieux que tous les holocaustes et sacrifices » (Luc 12, 29-33).


Où l’actualité illustre que sans sa seconde partie — aimer le prochain —, le premier commandement — aimer Dieu — peut devenir insulte à Dieu, lui collant une image de Dieu cruel, voire criminel.

Aimer Dieu implique se déplacer de soi (qui n’est pas Dieu !), se libérer de soi pour le prochain (cf. Deutéronome 11, 1, « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, et tu observeras ses préceptes »). Où l’idée devient naturelle que le second commandement est semblable au premier. Dieu, on ne le voit pas, on ne prononce même pas son Nom. Aussi, on l’aimera à travers ce qui le manifeste, dans ce qui le rend présent, et en premier lieu celui que Dieu place près de nous, le prochain, cet être humain fait selon son image.

Comment prétendre aimer Dieu qu’on ne voit pas si l’on n’aime pas le prochain, le frère, que l’on voit ? demandera la 1ère épître de Jean (1 Jn 4, 20). C’est ainsi que Paul, lui, résume toute la loi à cette seconde partie : « la Loi tout entière trouve son accomplissement en cette unique parole : tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Galates, 5, 14).

Il faut ici encore préciser la façon dont le dit le Lévitique — dans un élargissement progressif de la notion de prochain. Entre les versets 17 et 18 de Lv 19, le français « prochain », correspond à trois termes en hébreu, littéralement : le frère au sens biologique, puis le « compatriote » et enfin tout semblable, donc quiconque, sachant que le chapitre suivant reprend, avec le même verbe : « tu aimeras l’étranger comme toi-même » (Lv 19, 34). La dimension universelle de cet enseignement est bien inscrite dans le texte du Lévitique. […]

RP

mercredi 22 août 2018

Défauts de caractère, etc.

« La distinction entre maladies du “cerveau” et maladies “mentales”, entre problèmes “neurologiques” et “psychologiques”, relève d’un héritage culturel malheureux qui imprègne toute la société, en général, et la médecine en particulier. Elle reflète une méconnaissance fondamentale des rapports entre le cerveau et l’esprit. Dans le cadre de cette tradition, on estime que les maladies du cerveau sont des affections dont on ne peut blâmer ceux qui en sont atteints, tandis que les maladies psychologiques, et surtout celles qui touchent à la façon de se conduire et aux réactions émotionnelles, sont des troubles de la relation interpersonnelle, dans lesquels les malades ont une grande part de responsabilité. Dans ce contexte, il est courant de reprocher aux individus leurs défauts de caractère, le déséquilibre de leurs réactions émotionnelles, et ainsi de suite ; le manque de volonté est considéré comme la source primordiale de tous leurs problèmes. »
(Antonio R. Damasio, L'erreur de Descartes, Odile Jacob Poches Sciences, p. 67)

mercredi 15 août 2018

Voile

« Rûzbehan […] entendit une mère donner ce conseil à sa fille : “Ma fille, garde ton voile, ne montre ta beauté à personne, de peur qu'elle ne soit ensuite méprisée.” Alors, Shaykh Rûzbehan de s'arrêter et de dire : “Ô femme ! la beauté ne peut souffrir d'être séquestrée dans la solitude ; tout son désir est que l'amour se conjoigne à elle, car dès la prééternité, beauté et amour se sont fait la promesse de ne jamais se séparer.” »
(Rûzbehân Baqlî Shîrazî cité par Henry Corbin, En islam iranien, Gallimard tel, vol. III, p. 28)