À propos de...
Roland Poupin,
pasteur de l’Église Protestante Unie de France,
docteur en théologie (Strasbourg II) et en philosophie (Montpellier III).
… On trouvera ici un peu de tout,
entrées sur une autre foi,
interrogations et réflexions en forme de développements d’un autre aspect des choses…
Autant de propos de toile (de simples propos de toile cirée)…
Cueillis ça et là et d’un autre côté, celui d’un autre temps, au fil des lectures et méditations bibliques,
dans le cours d’un temps qui passe…
À suivre...

Il a mis
dans leur cœur
(la pensée de) l’éternité
גַּם אֶת־הָעֹלָם נָתַן בְּלִבָּם
Qohéleth 3, 11
… Autant de fils tissés ici pour se demander comment l’humain a cheminé dans le temps, ce qu’il a gagné, et ce qu’il a tragiquement perdu en route. Un cheminement en quatre actes.

Il a mis
dans leur cœur
(la pensée de) l’éternité
גַּם אֶת־הָעֹלָם נָתַן בְּלִבָּם
Qohéleth 3, 11
1. L’intuition de l’exil
… ou la reconnaissance d'un décalage.
— La racine juive : la transcendance radicale. Dieu n’est pas le monde. L’humain est un être de passage, sous un ordre du monde qui le dépasse (Gn 4, 11 ; Ps 119, 19 ; 1 Chr 29, 15 ; cf. Hé 11, 13 ; 1 P 2, 11).
— L’écho cathare radicalise cette intuition. Le monde est une prison de matière corrompue. L’âme est une étincelle de lumière qui soupire après sa patrie d’origine.
— Le point commun : une spiritualité de la nostalgie et de la distance.
2. La Nature et la Raison
Le XIIIe siècle marque le grand tournant vers la modernité.
— Pour contrer la “fuite du monde” des cathares, Thomas d’Aquin, empruntant son aristotélisme (entre autres) à Averroès, Maïmonide, etc., réhabilite la Nature. Le monde devient bon, logique et étudiable.
— Le débouché : la naissance de la science, du droit naturel et de l’autonomie du politique.
— Le coût : en rendant le religieux raisonnable, étouffer le mystère et l’expérience directe de la foi.
3. La responsabilité dans le vide
La Réforme, puis la laïcité, achèvent le travail de Thomas d’Aquin en le clarifiant.
— Le pivot calviniste : gardant la distinction des deux règnes déjà aussi soulignée par Luther, la cité n’est pas gérée par une institution religieuse. L’humain est face à Dieu, sans intermédiaire institutionnel, responsable de sa vocation dans le monde.
— L’aboutissement laïque : la République devient le cadre concret où se vit la Nature thomiste puis calvinienne : un espace géré par la loi, cela en regard de la rationalité. Quant au spirituel, il relève de l’intime, en quête de l’ultime (la vocation de l’Église étant d’ouvrir sur cette quête).
— Le résultat : la paix civile… dans une société vide de réponse à l’angoisse existentielle.
4. La lucidité insurgée
Quelle issue pour l’humain ?
— Le diagnostic (une lecture de Cioran) : l’individu, dégagé de toute explication par le sens, se retrouve face au vide (cf. aussi Me Eckhart). Sa liberté est un vertige, sa vie un exil sans retour.
— Le remède (la dette / la grâce) : puisque nous sommes tous des naufragés, exilés dans ce monde vide, notre noblesse est d’ordre éthique. Comme le bon Samaritain (Luc 10, 35-37), agir (Ecc 9, 10) non par obligation religieuse, mais par reconnaissance de dette (cf. // Mt 25, 14-30), ou reconnaissance mutuelle de notre fragilité.
Conclusion : de l’insurrection “contre toute espérance” à la transfiguration
Il s’agit pour l’humain d’accepter ce paradoxe :
— Être un citoyen du monde naturel commun (hérité de Thomas, de Calvin et de la République), respectueux des lois et de la rationalité de leur lecture.
— Mais il reste un exilé de l’Esprit (héritage d’Israël, de Calvin, de Cioran) — refusant de croire que la consommation ou la réussite sociale sont sa fin dernière.
Un appel à tenir ces deux bouts : la lucidité qui perçoit le mal et le vide, et la fidélité qui continue de servir le prochain comme si le ciel était ouvert — en vue d’en recevoir la promesse divine de son ouverture dans la transfiguration.
*
« Un zoologiste qui, en Afrique, a observé de près les gorilles, s’étonne de l’uniformité de leur vie et de leur grand désœuvrement. Des heures et des heures sans rien faire… Ils ne connaissent donc pas l’ennui ?
Cette question est bien d’un homme, d’un singe occupé. Loin de fuir la monotonie, les animaux la recherchent, et ce qu’ils redoutent le plus c’est de la voir cesser. Car elle ne cesse que pour être remplacée par la peur, cause de tout affairement.
L’inaction est divine. C’est pourtant contre elle que l’homme s’est insurgé. Lui seul, dans la nature, est incapable de supporter la monotonie, lui seul veut à tout prix que quelque chose arrive, n’importe quoi. Par là, il se montre indigne de son ancêtre : le besoin de nouveauté est le fait d’un gorille fourvoyé. »
(Emil Cioran, De l'inconvénient d'être né, Œuvres p. 1388)