lundi 2 février 2026

Une spiritualité sécularisée

Je retrouve le texte ci-après à l’heure où, équivalent malheureux des totalitarismes athées du XXe s., éclate dans le silence des auto-proclamés humanistes progressistes la cruauté des sociétés politico-religieuses totalitaires — l’Iran de ce début 2006 ! Ce texte de 2005 concerne l’Évangile de Thomas comme essai de lecture intériorisée, dans un contexte alors nouveau, du message de Jésus — en regard des questionnements du pasteur Bonhoeffer dans son contexte à lui, contexte de société athée totalitaire. Boualem Sansal, dans 2084, écho à 1984 d’Orwell, fait percevoir combien le séculier totalitarisme politico-religieux vaut bien le séculier totalitarisme voulu politico-tout court ! Demeure la question de la foi comme relation intime, intériorité… malgré tout !

Le texte ci-dessous, donc, est la reprise mise à jour d’un court texte paru il y a vingt ans, en 2006, comme postface (p. 245-247) que m’avait demandée Jean Larose à son édition présentée et commentée de : L’Évangile selon Thomas, Heureux message selon Thomas, éd. L’Harmattan, coll. Chrétiens autrement.
Jean Larose et moi avons appris à nous connaître et nous apprécier à Antibes, par différentes rencontres : rencontres personnelles, rencontres dans le cadre et en marge de l’amitié judéo-chrétienne ou de l’atelier interreligieux. Le prêtre qu’il fut, à présent décédé, a, avant que je ne le connaisse, appris à vivre et à dire l’Évangile dans des milieux religieux autres que son milieu d’origine, notamment en Afrique. Raisons qui ont pu le rendre sensible à cet aspect qu’il trouve chez Thomas : la volonté d’un juif syrien de transmettre le message de l’Évangile dans une autre tradition religieuse — Grecs, Romains et au-delà. (Cela fait sans doute des
logia — paroles — de Thomas autre chose qu’un cinquième évangile au sens des quatre évangiles, mais plutôt, selon l’expression qu’emploie plusieurs fois Jean Larose, des « dits » de Thomas, un recueil de propos de Jésus alors traditionnellement transmis — dont on retrouve un grand nombre dans les quatre évangiles néo-testamentaires.)
À l’occasion de nos échanges, Jean Larose m’a engagé à remarquer l’étonnante « modernité » de la préoccupation de ce recueil (retrouvé à Nag Hammadi en Égypte en 1945, dans une collection « gnostique » de textes divers en copte), sa coïncidence — dans son appel à l’intimité de la foi — avec nos préoccupations contemporaines. Effectivement cette approche de Thomas rejoint finalement un certain héritage du XXe siècle, celui qui constitue pour nous, peut-être, une sorte de transition vers un autre temps… Ainsi, avant sa mort en 1945, le pasteur Dietrich Bonhoeffer expliquait qu’il s’agissait désormais de vivre l’Évangile dans une société sortie des cadres religieux chrétiens traditionnels.


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L’Évangile selon Thomas est largement inconnu… malgré sa « célébrité », — « célébrité » qui en fait un texte « gnostique », plus ou moins sulfureux, empreint d’une religiosité obscure. Rien à voir avec la réalité, nous dit Jean Larose ! Au contraire, voilà un texte qui vise à traduire la prédication évangélique de telle sorte qu’elle puisse être reçue au-delà du cadre religieux de son énonciation première.

Jean Larose remarque l’étonnante « modernité » de la préoccupation « trans-religieuse » de l’Évangile de Thomas, sa coïncidence avec tout un pan de la théologie contemporaine.

Où l’on pense au contexte diagnostiqué par le pasteur Dietrich Bonhoeffer. Un autre référentiel social est advenu, pour le meilleur ou pour le pire (sans doute pour le pire — concernant, en tout cas, le contexte de Bonhoeffer, celui de l’Allemagne nazie qu’il a combattue jusqu’à la mort) ; reste que c’est dans ce cadre-là, « sécularisé », qu’il nous appartient à présent de vivre.

Le cadre dans lequel nous vivons — et dans lequel comme chrétiens nous sommes appelés à vivre l’Évangile — n’est plus celui d’une société « de chrétienté ». Ce cadre-là est même périmé depuis pas mal de temps — Bonhoeffer, en son temps, l’avait remarqué, qui posait la question :

« Que signifie une vie chrétienne dans un monde sans religion ? La tâche de notre génération ne sera pas de désirer encore une fois “de grandes choses”, mais de sauver notre âme du chaos, de la garder et de voir en elle le seul bien que nous sauverons de la maison en feu, comme notre “butin”. Dieu nous fait savoir qu’il nous faut vivre en tant qu’hommes qui parviennent à vivre sans Dieu. Le Dieu qui est avec nous est celui qui nous abandonne. » (Dietrich Bonhoeffer, Résistance et Soumission - Lettres et notes de captivité, Labor et Fides)

D’où le diagnostic de Bonhoeffer :
« Notre relation à Dieu n’est pas une relation “religieuse” avec l’Être le plus haut, le plus puissant, le meilleur que nous puissions imaginer — là n’est pas la vraie transcendance — mais elle consiste en une nouvelle “vie pour les autres”. Ce ne sont pas les tâches infinies et inaccessibles qui sont la transcendance, mais le prochain qui est placé sur notre chemin. » (Ibid.)

Jean Larose perçoit l’Évangile de Thomas comme une lecture de l’Évangile dégagée, si l’on peut dire, du contexte religieux de son émission. Jésus est de religion juive, l’Évangile est juif, le Nouveau Testament l’est de même. Ce faisant, le Nouveau Testament témoigne d’une expansion de cet Évangile au-delà de la communauté juive. Concernant l’Évangile selon Thomas, son auteur aussi est juif, mais, selon la lecture de Jean Larose, il s’efforce de dire ce qu’il perçoit comme l’essentiel du message de Jésus de telle façon que ce message soit recevable par des Grecs, ou d’autres, indépendamment de la religion dans laquelle il est apparu.

Bref, Jean Larose perçoit Thomas comme une lecture non-religieuse de l’Évangile. Certes, par « non religieux », concernant l’époque de l’Évangile de Thomas, il faut entendre autre chose que ce que l’on entendrait aujourd’hui. Cela dit, mutatis mutandis, on est dans une approche qui n’est pas si éloignée que l’on pourrait penser de celle de Bonhoeffer !

Si l’on ajoute à cela que Jean Larose nous permet, on l’a dit, de sortir du préjugé habituel qui verrait en Thomas un texte « gnostique », ou encore « ésotérique », au sens communément reçu de ces termes, c’est-à-dire nettement péjoratif, nébuleux et empreint d’une religiosité confuse accessible à un certain nombre d’initiés…, nous voilà devant un horizon ouvert.

Thomas est au contraire, nous explique Jean Larose, inscrit dans le quotidien, témoin d’une spiritualité de la vie la plus commune aux humains, quelle que soit leur religion.

Roland Poupin, pasteur,
Antibes, février 2005


Jean Larose — Évangile selon Thomas, 4e de couverture