mardi 21 mars 2017

Un lézard, un crâne, Qumrân et les cathares


Coloration autochtone en Occident d'une théologie cathare qui, quelles que soient ses originalités, s’inculture pleinement dans les traditions diverses de l'Occident où elle se déploie… Illustration :

Dans un bel article intitulé « Rêver. Le mot, la chose, l'histoire » (Terrain, n° 26, 1996, pp. 69-82), l'ethnologue et anthropologue Daniel Fabre rapporte « une brève histoire que Félix Arnaudin recueillit en 1881 de la bouche d'un métayer de Labouheyre, dans la Grande Lande, et qu'il intitule Lou rèbe, le rêve, en occitanisant le mot français : « Un jour deux hommes voyageaient ensemble. Comme ils s'étaient arrêtés en chemin pour laisser tomber la chaleur, l'un d'eux s'endormit à l'ombre. Tandis que l'homme dormait, l'autre vit une mouche sortir de la bouche de son compagnon et entrer dans le squelette d'une tête de cheval dont elle visita tous les recoins. Puis elle revint dans la bouche du dormeur. Celui-ci dit à son réveil : "Si tu savais le beau rêve [rèbe] que je viens de faire ! J'ai rêvé [qu'ey sauneyat] que j'étais dans un château où il y avait une infinité de chambres, toutes plus belles les unes que les autres : jamais tu ne voudrais le croire. Et sous ce château était enterré un grand trésor." L'autre lui dit alors : "Veux-tu que je te dise où tu es allé ? Tu es allé dans cette tête de cheval… J'ai vu ton âme sortir de ta bouche sous la forme d'une mouche et se promener dans tous les recoins de ces ossements, puis elle est entrée dans ta bouche." Alors ces deux hommes soulevèrent cette tête et creusèrent dessous, et ils découvrirent le trésor. »

Daniel Fabre poursuit en rappelant qu'il existe « une version très proche [qui] a été en 1320 couchée dans le procès-verbal d'interrogatoire du berger Pierre Maury qui comparut à Pamiers devant l'évêque inquisiteur Jacques Fournier. Dans le monde des derniers cathares pyrénéens, une tête d'âne est visitée par une âme-lézard. Enfin, si nous remontons encore dans le temps, jusqu'au viiie siècle, nous découvrons la première attestation de ce thème dans l'Histoire des Lombards de Paul Diacre. L'aventure est attribuée au roi de Bourgogne Gontran (561-592). C'est un petit serpent qui, sorti de la bouche du souverain endormi, cherche à franchir un ruisseau. L'écuyer qui assiste à la scène pose son épée en guise de pont, le serpenteau s'enfonce dans un trou de la montagne puis réintègre le corps endormi avec la vision, bientôt confirmée, d'un fabuleux trésor.

« Que retenir de ce récit tôt fixé et parfaitement stable tout au long de douze siècle d'histoire ?
– demande Daniel Fabre – Quelles sont les intentions du narrateur ? Question d'autant plus légitime qu'il s'agit évidemment d'un exemplum, d'un conte à intention démonstrative qui illustre et dévoile un sens, un enseignement pleinement cerné et maîtrisé par qui le profère – du moins dans la période médiévale de sa diffusion. A un premier niveau, nous reconnaissons là une description – presque une définition – du rêve qui résulte d'un véritable protocole expérimental. Il y a en effet deux personnages, le rêveur et l'observateur, l'un vit le rêve de l'intérieur, l'autre le perçoit du dehors. Ils confrontent ensuite leurs expériences et tombent d'accord autour des preuves matérielles – la tête de cheval d'abord, le trésor ensuite – qui confirment et unifient leurs deux visions. Donc la vérité jaillit de la rencontre de deux points de vue opposés – subjectif et objectif, si l'on veut. Quant aux éléments que cette petite histoire vise à établir, on peut en distinguer trois.

« Le premier concerne le mécanisme du rêve. Au cours de celui-ci "quelque chose", figuré par un petit animal (mouche, souris, lézard…), sort de la bouche du dormeur. Rêver, c'est se dissocier, laisser aller ce que les conteurs appellent tout simplement l'âme. Le rêveur a conscience d'être dans un château, l'observateur lui révèle que son âme est allée ailleurs, qu'elle a effectivement visité un équivalent du château rêvé. Le prêcheur cathare du comté de Foix exploite cette proposition de façon plus raffinée. Selon lui, l'homme est composé de trois parties : le corps, l'âme (anima) qui ne s'en détache qu'après la mort (pour rejoindre le corps céleste qu'elle a dû abandonner le jour de la chute) et l'esprit (spiritus) qui est à la fois invisible et matériel – d'où sa représentation comme une petite bête furtive – et qui a la faculté de se détacher du corps et d'aller çà et là pendant le sommeil. […] »

Voilà un prédicateur du XIVe siècle qui use d'un récit traditionnel que l'on trouve du VIIIe jusqu’au XIXe siècle, pour décrire une conception évidemment cathare, pour ce que l'on en sait par ailleurs, des rapports de l'âme avec le double préexistant… À moins que le secrétaire inquisitorial qui recueille cette histoire n'ait une connaissance telle d'un mouvement ayant une conception si évidemment non-catholique, parlant de chute de l'âme qui n'anime dès lors plus, jusqu'à union avec son esprit, son corps préexistant resté au ciel !

*

Mon cher collègue et ami Michel Jas cite le professeur James C. VanderKam reprenant un propos de 1966 de son célèbre confrère Frank Cross : « Le chercheur voulant "se montrer très prudent" dans l'identification de la secte de Qoumrân avec les Esséniens se place dans une position surprenante : il doit proposer avec des arguments sérieux la thèse que deux groupes majeurs formaient des collectivités religieuses de type communautaire dans la même région du désert de la mer Morte et vécurent effectivement ensemble pendant deux siècles, professant des vues analogues et singulières, pratiquant des lustrations, des repas rituels et des cérémonies similaires ou plutôt identiques. Il doit supposer que ce groupe, soigneusement décrit par des auteurs classiques, disparut sans laisser de vestiges de constructions ni même de tessons ; l'autre groupe, systématiquement ignoré par les sources classiques, laissa de vastes ruines, et même une bibliothèque fabuleuse. Je préfère user de hardiesse et assimiler carrément les hommes de Qoumrân à leurs hôtes perpétuels, les Esséniens. »

Comme le suggère le pasteur Michel Jas, on pourrait superposer à Qumrân et Esséniens d’un côté, les auteurs des textes dualistes et les cathares de l'autre. Ces derniers ne se donnent jamais eux-mêmes ces qualificatifs – cathares, manichéens, albigeois, etc. – qui les catégorisent dans des textes non-cathares décrivant les cathares, à l'instar de Josèphe non-essénien décrivant ses Esséniens. Descriptions certes approximatives, mais suffisamment claires toutefois pour qu'on ne puisse pas douter de l'objet décrit : la secte de Qumrân d'un côté ; les auteurs des textes dualistes médiévaux de l'autre – sauf à penser que les auteurs de ces textes nombreux aient été ignorés de leurs contemporains, tandis que ces contemporains auraient abondamment écrit sur des gens qui ressemblent fort à ceux dont on a les écrits (théologie, rituels, traduction du Nouveau Testament…), sans être eux ! ; et que ceux décrits n'aient pour leur part laissé aucun texte !… Sauf toutefois un traité anonyme de théologie cathare reproduit contre les cathares dans un texte catholique, le Liber contra Manicheos attribué à Durant de Huesca, se proposant d'en réfuter la doctrine…

Voilà un document, ce Liber contra Manicheos, où se croisent les cathares, manichéens, etc., des polémistes qui les nomment ainsi, et les hérétiques du traité anonyme que le Liber contra Manicheos présente comme traité cathare à réfuter, et dont la théologie correspond à celle d'un autre texte hérétique connu comme le Livre des deux Principes ! Où le Liber contra Manicheos devient, comme dans la version du rêve donnée par Paul Diacre, l'épée servant de pont : « l'écuyer qui assiste à la scène pose son épée en guise de pont, le serpenteau s'enfonce dans un trou de la montagne puis réintègre le corps endormi avec la vision, bientôt confirmée, d'un fabuleux trésor. »

… Comme dans cette histoire d'esprit en forme de lézard, mouche, ou autre dans un rêve, et qui sert ici, selon l'inquisiteur, à décrire une anthropologie typique de ce que l'on sait de celle des cathares (si on veut bien les appeler ainsi)… Voilà qui laisse rêveur…

RP

vendredi 17 mars 2017

Un christianisme médiéval


« Un christianisme médiéval », – presque le titre d'un livre connu de l'historien italien Raffaelo Morghen (1896-1983 – cf. infra), Medievo cristiano – c'est la réponse qu'on pourrait donner à la question « Que savez vous des cathares ou du catharisme ? », posée dans un curieux questionnaire, publié sur Internet, qui, pour la plupart de ses autres questions, donne ses réponses, partiales et tronquées, comme seuls choix possibles ! Un questionnaire construit sur des postulats non-étayés, qu'il ne laisse pas la possibilité de contester !… ne laissant de choix que de mettre en doute, en commentaire « autre », quand c'est proposé, des réponses qui engagent le « questionné » de façon erronée.

Que faire quand ce « autre » n'est pas proposé, ne laissant qu'une possibilité de réponse sans nuance comme : « Saviez-vous que les causes de la croisade albigeoise sont politiques et que l'hérésie n'a été qu'un prétexte ? » À cette question le questionnaire ne propose que « oui » ou « non », sans possibilité de commenter, sans case « autre ». Il ne propose pas même la réponse la plus pertinente à une telle question : « Moui ». Car, moui, que l'hérésie n'ait été qu'un prétexte est relativement vrai, mais insuffisant, avec quelque chose d'anachronique, quand on sait que l'hérésie, dans la perspective de la réforme grégorienne qui est derrière le déclenchement de la croisade contre le futur Midi de la France et la mise en place de l'Inquisition exempte, revient à contester la structure politico-ecclésiale romaine ! Troublant pour un questionnaire « historien professionnel », comme le sous-entend la question formulée en ces termes : « Êtes vous du genre à vous documenter auprès d'historiens professionnels ou à rechercher des réponses par vous même ? » Tout prête à penser que les rédacteurs du questionnaire font partie des « historiens professionnels » se recommandant de la sorte eux-mêmes.

C'est ainsi que ce questionnaire historien professionnel, demande : « Saviez-vous que parmi les milliers de sources médiévales produites dans le Midi, aucune ne parle de cathares dans le Midi de la France et que la première mention du catharisme dans le Midi est faite dans des ouvrages du XIX siècle ? », demande dotée d'un astérisque signifiant que la réponse, en « oui » ou « non », est obligatoire, réponse suivie d'une deuxième demande : « Si oui, comment l'avez vous appris ? »

Voilà une question qui contraint à adhérer par un « oui » ou à avouer par un « non » ne pas savoir ce qui reste dans les deux cas une erreur ! Il est connu que cette affirmation fausse est fréquemment soutenue, mais elle ne correspond pas aux faits. Par exemple, le terme cathares est employé, entre autres, depuis Montpellier par le théologien Alain de Lille (XIIe-XIIIe siècle), qui produit donc dans le Midi, ou, suite à la conférence de Pamiers de 1207, par Durand de Huesca, jusqu'à Rome au IIIe concile de Latran (1179) visant précisément les hérétiques du « Midi de la France », ou chez le pape Innocent III désignant lui aussi (en 1198) sous ce même terme, à l’instar des auteurs pré-cités… les hérétiques du « Midi de la France » !

Autre question à réponse obligatoire, avec astérisque : « Saviez-vous que les seules sources évoquant les cathares (et les autres hérétiques) ont été rédigées par des membres de l’Église ? » Postulat intéressant… Mais faux. Concernant les cathares, on a, outre les sources relevant de l’Église catholique, une traduction en langue d'Oc du Nouveau Testament, deux traités de théologie : le Livre des deux principes, plus un traité reproduit pour réfutation, le « traité anonyme » cité dans un texte attribué à Durand de Huesca (cité avant d'être réfuté, comme cela se pratique depuis haute époque – pour ne donner qu'un seul autre exemple : on ne connaît Celse que par ses citations par Origène) ; plus trois rituels (dits de Lyon, annexé au Nouveau Testament occitan ; de Florence, annexé au Livre des deux Principes ; de Dublin). Or ces textes émanent bien de ceux que les sources catholiques appellent cathares : des rituels équivalents suite à un Nouveau Testament et suite à un traité soutenant le dualisme ontologique, tout comme le soutient aussi le traité cathare anonyme donné dans un texte catholique contre les cathares !…

Et le questionnaire d'enchaîner sur une autre question du même acabit, toujours cochée du même astérisque « obligatoire » : « Saviez-vous que la plupart des livres sur les cathares sont rédigés à partir des aveux que les inculpés rendent devant les inquisiteurs sous la menace et parfois sous la torture ?  Oui / Non » Avec la question subsidiaire (à nouveau dotée de son astérisque) qui suit : « Pensez vous que toutes ces sources soient fiables (aveux , textes) ? Pourquoi ? » La réponse est ici aussi dans la question, mais, là aussi, c'est nettement tendancieux : j'ai écrit moi-même, et je ne suis pas le seul, des livres ne tenant compte qu'accessoirement et avec beaucoup de réserves, des sources inquisitoriales. On a suffisamment de sources non-inquisitoriales, et de sources provenant des hérétiques (quoi qu’affirme péremptoirement le questionnaire), pour se faire une idée plus juste ! Mais ceux qui comme moi se sont astreints à utiliser ces sources, pourtant existantes ! et autres que les « seules », « rédigées par des membres de l’Église », n'entrent manifestement pas, pour le questionnaire, dans la catégorie « plupart des livres ». Le questionnaire concéderait-il ici qu'hors de la catégorie « plupart des livres », il existe aussi des livres bâtis sur autre chose que des aveux d'inculpés ?… Voire d’autres sources que « les seules » reconnues existantes – celles « rédigées par des membres d’Église » ?

Et bons princes, les historiens professionnels, d'enchaîner en proposant : « Souhaiteriez-vous recevoir plus de renseignements sur cette question ? Sous quelle forme ? Documentaires / Internet / Vidéos YouTube / Ouvrages scientifiques / Magazines / Romans / BD / Conférences / Autre »…

Et pour finir « Quel est votre ressenti à l'issue de ce questionnaire ? Avez vous des suggestions ou des observations ? Votre réponse ». Sans doute un questionnaire humoristique, tel est mon ressenti premier sur ce « sondage » introduit par toute une série de questions sur le sexe, l'âge, la formation, la profession, la région de résidence, etc.

*

On croit reconnaître la professionnalité d'un courant médiéviste actuel, qui, concernant l'étude de l'hérésie, ou plutôt « dissidence », ou quelque autre terme fleurant bon l'anachronisme pour qualifier le phénomène « « cathare » »…, se réclame volontiers de Rafaello Morghen, qui en 1950 questionnait de façon tout à fait pertinente l'habitude professionnelle d'alors qui consistait à considérer l'hérésie cathare comme un phénomène d'importation, un mouvement étranger au christianisme médiéval occidental d'alors. Son travail, incontournable à mon sens, a permis de percevoir définitivement le phénomène cathare comme réalité occidentale.

Cela précisé, Rafaello Morghen a lui même concédé dans un second temps (voir notamment sa contribution au colloque de Royaumont, 1962, édité en 1968) avoir nuancé son point de vue. Autochtone en Occident, le mouvement cathare, admet alors Morghen, est cependant en contact avec le mouvement oriental bogomile. Contact attesté au milieu du XIIe siècle. C'est sa prise de connaissance des sources, notamment celles découvertes par le Père Dondaine au milieu du XXe siècle, qui l'oblige (au prix d'une controverse remarquable avec le Père Dondaine) à nuancer son propos initial, qui garde toutefois toute sa pertinence.

Les sources, incontournables, lui permettent ainsi d'admettre la réalité d'une entité hérétique cathare. Non seulement les sources inquisitoriales et polémiques, mais aussi, et surtout, doit-on dire, les sources cathares elles-mêmes, suffisamment nombreuses (cf. supra) pour que l'on puisse décrire une théologie cathare ; et notamment la spécificité occidentale du catharisme par rapport à ce que l'on sait du bogomilisme, que ce soit la coloration occidentale augustinienne, et donc dyarchienne, de l'hérésie cathare (pour utiliser le mot, « cathares », qu'utilisent les polémistes pour désigner les hérétiques en question non seulement de Rhénanie, mais aussi, de Lombardie, d'Occitanie – vocable par lequel ils sont stigmatisés jusque par le Vatican… cf. supra) ; ou la coloration en forme de scolastique aristotélicienne, comme cela apparaît très nettement dans le livre cathare des deux Principes, découvert par le Père Dondaine.

Spécificité occidentale du catharisme, à tendance dyarchienne correspondant au cadre augustinien ignoré en Orient byzantin (les deux Cités, l'ontologie du bien et du mal relativement au péché originel, etc.). Cela basculant, ce que ne faisait pas l'augustinisme catholique, en dualisme ontologique comme opposition du monde céleste préexistant et du monde terrestre, où, jusqu'à mieux informé, apparaît un point de contact avec l'hérésie orientale – non dyarchienne quant à elle.

Apparaît alors la distance théologique catholiques-cathares revendiquée comme dyarchianisme ontologique dans le Traité anonyme qui pose l'existence réelle du Nihil pour les cathares, quand il n'était que déficit d'être pour l’augustinisme catholique…

Autant d'éléments qui font tout de même beaucoup pour que l'on puisse adhérer sans questions aux affirmations péremptoires expliquant que l’incontestable coloration autochtone de la théologie des hérétiques, que soulignait déjà Morghen, suffit à faire ignorer ce que les sources cathares posent en théologie… Ce qu'avait bien admis Morghen.

RP

mercredi 8 mars 2017

Bibliothèque


« […] je soupçonne que l'espèce humaine – la seule qui soit – est près de s'éteindre, tandis que la Bibliothèque se perpétuera : éclairée, solitaire, infinie, parfaitement immobile, armée de volumes précieux, inutile, incorruptible, secrète. » (Jorge Luis Borges, « La bibliothèque de Babel », Fictions)