dimanche 23 août 2026

Antisionisme et antisémitisme : des lendemains qui déchantent

Suite de… L’expression “génocide en cours” et l’antisémitisme


La qualification de « génocide », mobilisée contre Israël dès le lendemain du massacre du 7 octobre 2023 — alors même que les corps des victimes israéliennes n'étaient pas tous identifiés et avant toute riposte terrestre d'ampleur —, ne relève pas d'une simple analyse juridique : elle est devenue une arme de guerre sémantique et politique.

Cette inversion rhétorique : transformer en auteur d'un « génocide » la victime d'un massacre explicite (aux visées exterminatrices explicites) — commis et alors revendiqué par le Hamas et ses acolytes —, vise trois objectifs précis :
- Inverser le statut de victime : priver Israël de la légitimité morale à se défendre en neutralisant immédiatement le choc du 7-octobre.
- Casser le principe de légitime défense : si toute action militaire de riposte est qualifiée par avance de crime suprême (« génocide » !), alors Israël est placé dans un dilemme existentiel impossible : se défendre et être banni du monde civilisé, ou ne pas se défendre et accepter son éradication.
- Délégitimer l'existence même de l'État : associer Israël au crime de génocide vise à dissoudre sa légitimité historique et politique, rendant sa destruction non seulement souhaitable, mais moralement urgente aux yeux d'une partie de l'opinion internationale.

Dans ce cadre, le mot « survie » prend ici tout son sens, et pas seulement sur le plan militaire. Israël et les communautés juives de diaspora se retrouvent confrontés à une menace sur deux fronts simultanés :
- Sur le plan militaire et physique : faire face à des acteurs armés qui cherchent leur destruction matérielle.
- Sur le plan moral et politique : faire face à une tentative d'asphyxie diplomatique et d'ostracisation totale, où le droit international et la grammaire des droits de l'homme sont retournés contre eux.

Dans ce contexte où la guerre des mots est aussi dévastatrice que la guerre des armes, la posture de survie ne peut pas être un simple aveuglement ou un jusqu'au-boutisme. Pour ne pas succomber à cet étau, la stratégie implique deux exigences vitales :
- Une rigueur opérationnelle et éthique absolue : parce que l'accusation est systématique et impitoyable, la conduite de la guerre, le respect du droit humanitaire et la préservation des civils ne sont pas seulement des obligations morales, mais des impératifs stratégiques de survie. Chaque dérive interne ou déclaration extrémiste de dirigeants israéliens offre des munitions directes à cette guerre sémantique.
- Le refus de l'isolement autoproclamé : le piège ultime pour Israël serait de céder au nihilisme du « le monde entier est contre nous, donc tout est permis ». Ce réflexe de bunker (qui ressemble fort à la dérive du discours de deux ministres !) validerait exactement le procès en illégitimité fait par ses ennemis.

La survie consiste donc à tenir une ligne extrêmement étroite : se défendre avec une fermeté inflexible face à la menace armée, tout en maintenant une exigence éthique et politique irréprochable pour rendre l'accusation manifestement infondée et préserver les alliances stratégiques sans lesquelles aucune nation ne peut s'inscrire dans la durée.

Malgré ce que les porte-paroles de l'armée israélienne rappellent régulièrement : Tsahal applique des procédures de précaution uniques dans l'histoire de la guerre urbaine (appels téléphoniques, tracts, couloirs d'évacuation, frappes de précision), sur le plan médiatique et politique, ces efforts sont quasi systématiquement invisibilisés par la nature même du conflit :
- La stratégie de l'adversaire (le bouclier humain) : le Hamas a conçu son infrastructure militaire (tunnels, stocks d'armes, centres de commandement) pour qu'elle soit indissociable du tissu civil (hôpitaux, écoles, zones résidentielles). La doctrine est explicite : transformer chaque perte civile palestinienne en défaite morale et diplomatique pour Israël.
- L'asymétrie des images : face à des ruines et à la souffrance de civils filmées en direct, l'argumentaire juridique sur la « proportionnalité », la « nécessité militaire » ou les « avertissements préalables » paraît froid, inaudible, voire cynique pour l'opinion publique mondiale. La masse visuelle l'emporte toujours sur le droit de la guerre.

Ce qui se traduit en défaite par le vocabulaire : une bataille apparemment perdue d'avance. Dans cette guerre sémantique, la terminologie militaire ou légale israélienne part avec un handicap structurel majeur :
La masse démographique et idéologique : face à la puissance du bloc des pays des Nations unies hostiles à Israël, relayée par les mouvements militants occidentaux et les réseaux sociaux, la capacité d'Israël à faire entendre son récit (hasbara) est infime. Le champ lexical est pré-préparé : « colonisation », « apartheid », « nettoyage ethnique », « génocide ».

… Cela débouchant sur une inversion du rôle de l'éthique : plus une armée démocratique affiche des exigences éthiques, plus elle offre de prises à la critique. Le moindre dérapage, la moindre bavure ou la moindre déclaration emportée d'un soldat ou d'un ou deux ministres scandaleusement outranciers et provocateurs est immédiatement isolée, amplifiée et présentée comme la preuve d'une politique globale délibérée.

*

C’est au point que quelques intellectuels juifs ont baissé les bras et préféré reprendre la sémantique de la défaite médiatique d’Israël, les plus connus étant Shlomo Sand et Omer Bartov, deux historiens.

Pour Shlomo Sand, l'idée du déclin ou de la fin d'Israël sous sa forme actuelle n'est pas une simple crainte, mais une déduction théorique : dans Comment le peuple juif fut inventé, il soutient — sur la base d’une thèse (les juifs d’Europe seraient des Turcs, les Khazars, devenus juifs au Moyen Âge) d’autant plus fragile que contredite par l’ADN — que le projet sioniste a créé une nation ex nihilo sur une base ethno-religieuse (au point de revendiquer dans le livre suivant, au titre éloquent : Comment j'ai cessé d'être juif).

La trajectoire d'Omer Bartov (et ses disciples, auxquels on pourrait associer Raz Segal, ou l'Australien Anthony Dirk Moses) est différente, marquée par son expérience d'ancien soldat israélien et de spécialiste des génocides et de la Shoah. Sa position procède d'un constat empirique et tragique : la crainte de l'autodestruction. Bartov se focalise sur la crainte de l'engrenage — de l'occupation, du nationalisme religieux et de la violence d'État, décrivant la politique israélienne récente (notamment la guerre à Gaza) comme une menace existentielle : le spectre de la fin. Contrairement à Sand qui rejetait la prémisse sioniste, Bartov voit l'effondrement comme la détérioration d'un projet démocratique.

Ces deux intellectuels sont loin d’être isolés, qui présentent un nouveau judaïsme de diaspora comme alternative éthique : face à une trajectoire jugée suicidaire, le regard vers le judaïsme diasporique sert à préserver des valeurs d'altérité, de justice et de pluralisme, devenues selon eux incompatibles avec la politique de l'État d'Israël actuel.

Un problème : l’histoire a montré ce que vaut un judaïsme diasporique en termes de fiabilité et d’acceptation à l’égard des juifs, aussi bien dans le monde arabo-musulman qu’en Occident : la notion de « protection accordée par le pouvoir » — qu'elle prenne la forme de chartes (royales à l’origine) en Occident ou du statut de la dhimma en terre d'Islam — a toujours été marquée par une précarité et un arbitraire structurels… débouchant sur les expulsions des juifs mizrahim du monde arabe du XXe s., et ayant débouché sur la Shoah en Occident…

Des penseurs comme Judith Butler, Naomi Klein ou Shlomo Sand et alii postulent souvent, avec une stupéfiante naïveté au regard de l’histoire, que le rejet violent d'Israël disparaîtrait si l'État renonçait à sa politique actuelle — voulant ignorer que pour les mouvements islamistes armés ou autres franges maximalistes (ou alliées, ou proxys de l'Iran), ce n'est pas seulement la politique d'Israël qui est rejetée, mais le principe même d'une présence souveraine juive sur cette terre, quelle que soit sa forme (même binationale ou séculière). Exiger le désarmement ou la fin du soutien militaire dans ce contexte revient à exiger une capitulation existentielle.

*

Le massacre du 7-octobre frappant la gauche pacifiste israélienne d'un côté, et la résurgence d'un antisémitisme décomplexé au sein d'une partie de la « gauche » occidentale de l'autre — constitue le choc le plus violent porté au judaïsme contemporain depuis la Seconde Guerre mondiale… Ce qui, du côté de la « gauche » occidentale ne laisse pas présager une sympathie persistante pour ses appuis juifs d’un moment, qui n’en restent pas moins suspects ! Historiquement, la tolérance accordée par les mouvements radicaux aux minorités qui les soutiennent est purement conditionnelle. Elle exige une surenchère permanente de désaveu de ses pairs. Dès que le gage de loyauté est jugé insuffisant ou que la conjoncture politique change, la condition minoritaire rattrape l'individu. (Précédent historique : la liquidation physique des membres la section juive du Parti communiste soviétique lors des purges staliniennes.)

Si l’on ajoute le traitement médiatique des discours « antisionistes » et la passivité des mêmes médias face aux dérives de mouvements politiques comme LFI, est mise en lumière une profonde crise de la médiation journalistique et du débat public.

Ici, l'extrême droite identitaire/racialiste et l'extrême gauche anti-impérialiste/décoloniale trouvent un terrain d'entente tactique (cf. Bouteldja). Le Juif (ou « le Sioniste », devenu son substitut sémantique) sert à nouveau de figure de fixation universelle, perçu à la fois comme l'agent du capitalisme global, l'incarnation de l'Occident blanc, le manipulateur des élites, et l’agent étranger infiltré (tout cela en même temps !).

RP

L’expression “génocide en cours” et l’antisémitisme




Le droit international caractérise un génocide par la démonstration de l’intention spécifique (dolus specialis) de détruire tout ou partie d’un groupe. Des juristes sud-africains ont porté cette accusation contre Israël devant la cour internationale de justice (CIJ), sur la base d’“informations” portées par des médias au bout du compte pro-Hamas relayés par nombre de voix médiatiques internationales, s’appuyant sur les provocations délirantes de tel ministre (voix qui s’étaient abstenues, dès le 8 octobre 2023, de dénoncer le pogrom du 7-octobre, quand elles ne l’avaient pas carrément approuvé !).

Alors que le procès n’a fait que commencer, l’accusation maximale permanente de “génocide en cours” est reprise en boucle par les ennemis d’Israël (revendiqués “antisionistes”) et sacralisée sans jugement définitif, tandis que, par ex., la donnée démographique (la population de Gaza en croissance) est rejetée comme non pertinente (à l’appui de ce qu’effectivement, le droit international ne caractérise pas un génocide par l’évolution de la courbe démographique : le taux de fécondité baisse drastiquement en Europe, entre autres, sans qu’il n’y ait de génocide…).

La justice internationale (la CIJ) exigeant 3 à 5 ans de procédures pour analyser les preuves, les accusations politiques et les demandes de délais (comme celui obtenu récemment par les accusateurs sud-africains d’Israël, qui ne retiennent donc pas l’“urgence” supposée) étirent le calendrier, maintenant une présomption de culpabilité indéfinie sur l’accusé dans l’opinion.

La réserve du Rwanda, qui sait ce qu’est un génocide, est en soi éloquente. De même que la prudence de l’actuel pouvoir burkinabè, quand l’ancien pouvoir soutenait la rébellion qui cherchait à déstabiliser la Côte d’Ivoire. Car on est bien fondé à se méfier, sachant le précédent Gbagbo : l’histoire judiciaire a montré qu’une “alerte” médiatique et politique (portée alors par ladite rébellion et ses soutiens internationaux, médiatiques, politiques et militaires, sous le vocabulaire “Gbagbo génocidaire”, “criminel contre l’humanité”) a imposé à l’ancien président ivoirien un stigmate moral débouchant (devant la CPI) sur une décennie d’emprisonnement pour “crime contre l’humanité”, avant de s’effondrer devant la justice faute de preuves : des accusations de Gbagbo, tout était faux. Le stigmate, lui, demeure…

Qu’en sera-t-il pour Israël ? Le déchaînement mondial d’antisémitisme produit par un vocabulaire aussi terrible que non-prouvé ne peut, hélas, que subsister.

Présomption de culpabilité comme caution de la haine : l’usage permanent de l’expression “génocide en cours” produit un retournement symbolique absolu. En associant l’État juif au “crime des crimes”, elle offre une caution morale qui alimente l’explosion des actes antisémites à l'égard des juifs de la diaspora… Une haine vertueuse, selon l’expression d’Eva Illouz.

La défaite médiatique d’Israël accusé sans que la CIJ n’ait prouvé quoi que ce soit, et son débouché antisémite mondial, entraîne ce qui s’avèrera, au regard des faits, une impasse intellectuelle : les propositions visant à renoncer au sionisme pour réinventer un “judaïsme de diaspora” moralement neutre (cf. Omer Bartov, reprenant pour cela les accusations non-prouvées jusque là des ennemis du sionisme). Ces propositions reposent sur une illusion : l’histoire a démontré à satiété que la diabolisation d’Israël ne protège pas les juifs de la diaspora, mais dégrade au contraire leur sécurité en les privant de leur garantie existentielle.

Ceux qui usent en permanence, sans preuve juridique, de l’expression “génocide en cours”, portent, malgré leur déni, une responsabilité morale indubitable dans l’explosion actuelle de l’antisémitisme comme “devoir moral”. Leur volonté de s’auto-disculper de toute responsabilité sous prétexte qu’ils ne se réclament pas de l’antisémitisme du XXe s. n’y changera rien. La responsabilité morale dans la montée de l’antisémitisme des tenants de l’accusation sans jugement de “génocide en cours” est dès à présent énorme…

RP


--- > Arrière-plan incontournable

--- > Illustration ici

--- > Mauvaise foi <br><br> --- > Cf. aussi <a href="https://www.lepoint.fr/societe/je-reprends-ma-liberte-car-elle-est-mon-bien-le-plus-precieux-jean-quatremer-quitte-liberation-EXJNF4FXXBGHLOLMCESC3JEHWU/" target="_blank"><b>ICI</b>, la lettre de démission d&#8217;un journaliste de &#8220;Libé&#8221;</a>

À suivre… ICI

samedi 15 août 2026

“Un antisémite est forcément négrophobe” (Fanon)

… même s’il se prétend « négrophile » (et réciproquement, faut-il préciser).

… L’avertissement de Frantz Fanon est toujours plus urgent et actuel au jour où il n’est pas jusqu’au chef du parti « passionnément antisémite » (selon le titre du livre de Richard Malka — ci-dessous la couverture) pour user de la concurrence des mémoires contre laquelle mettait en garde Fanon ! Signe supplémentaire, s’il en fallait encore, du mystérieux basculement à l’extrême-droite d’un parti qui s’auproclame « la vraie gauche » !

--- > Cf. ICI, ICI et ICI


La citation de Fanon :

« De prime abord, il peut sembler étonnant que l’attitude de l’antisémite s’apparente à celle du négrophobe. C’est mon professeur de philosophie, d’origine antillaise, qui me le rappelait un jour : “Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous.” Et je pensais qu’il avait raison universellement, entendant par là que j’étais responsable, dans mon corps et dans mon âme, du sort réservé à mon frère. Depuis lors j’ai compris qu’il voulait tout simplement dire : “un antisémite est forcément négrophobe.” » (Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, 1952 [Points Seuil 2015 p. 119])



Aimé Césaire : « Quand je tourne le bouton de ma radio, que j’entends qu’en Amérique des nègres sont lynchés, je dis qu’on nous a menti : Hitler n’est pas mort ; quand je tourne le bouton de ma radio, que j’apprends que des Juifs sont insultés, méprisés, pogromisés, je dis qu’on nous a menti : Hitler n’est pas mort ; que je tourne enfin le bouton de ma radio et que j’apprends qu’en Afrique le travail forcé est institué, légalisé, je dis que, véritablement, on nous a menti : Hitler n’est pas mort. » (Aimé Césaire, Discours politiques, Campagne électorale 1945, Fort-de-France)



Billie Holiday, Strange fruit


Southern trees bear a strange fruit
Blood on the leaves and blood at the root
Black bodies swingin' in the Southern breeze
Strange fruit hangin' from the poplar trees

Pastoral scene of the gallant South
The bulgin' eyes and the twisted mouth
Scent of magnolias sweet and fresh
Then the sudden smell of burnin' flesh

Here is a fruit for the crows to pluck
For the rain to gather, for the wind to suck
For the sun to rot, for the tree to drop
Here is a strange and bitter crop

Billie Holiday (1939) - texte de Abel Meeropol (1937)


Les arbres du Sud portent un fruit étrange,
Du sang sur les feuilles et du sang aux racines.
Des corps noirs se balancent dans la brise du Sud.
Un fruit étrange pend aux peupliers.

Scène pastorale du Sud galant
Les yeux exorbités et la bouche tordue
Parfum de magnolias doux et frais
Puis l'odeur soudaine de chair brûlée

Voici un fruit que les corbeaux picorent,
Que la pluie recueille, que le vent aspire,
Que le soleil fait pourrir, que l'arbre laisse tomber.
Voici une récolte étrange et amère.


samedi 1 août 2026

Les droits humains réels sacrifiés sur l’autel de la mauvaise foi


« Contre qui résiste à l’évidence, il n’est pas facile de trouver une raison qui le persuadera ; […] si, quand on le presse, il se change en pierre, comment user encore du raisonnement avec lui ? Il y a deux manières d’être pierre, celle de la tête dure qui ne comprend rien, celle de l’impudent qui est fermement disposé à ne pas consentir à l’évidence et à ne pas s’écarter de ses contradictions. » (Épictète, Entretiens, I, 5)

*

Pour Simone de Beauvoir, la mauvaise foi s’inscrit dans une intensification du concret qui distingue la mauvaise foi selon Sartre et la mauvaise foi selon elle, Beauvoir.
Pour Sartre, la mauvaise foi est d'abord une structure de la conscience, un drame ontologique d’ordre quasi conceptuel.
Pour Beauvoir, la mauvaise foi renvoie à une épreuve du réel : elle se concrétise dans la chair, dans les privilèges matériels, dans la domination sociale et dans l’histoire. C’est précisément cette intensification du concret qui fait de la mauvaise foi selon Beauvoir un concept infiniment plus puissant pour analyser les aveuglements politiques et sociaux.
Pour Beauvoir la mauvaise foi doit être perçue en situation, comme le poids des privilèges, de la chair, des a priori et des institutions.

C’est ce qui a permis à Beauvoir de sortir très rapidement de l’impasse concernant la révolution islamique iranienne où sont restés fourvoyés Sartre et surtout Foucault — et leurs successeurs jusqu’à aujourd’hui, qui hésitent tant à se positionner sur l’islam politique réel et concret !




Beauvoir, sur la base de ce qui pour elle est la mauvaise foi, comprend dès 1979 que la rhétorique anti-impérialiste a servi de masque à un ré-asservissement immédiat des femmes. Le fait théocratique, moment concret du fascisme islamiste, venait de briser les espoirs suscités.

Or la rhétorique anti-impérialiste est exactement, pour Beauvoir, le ressort de la mauvaise foi — qui empêche jusqu’à aujourd’hui, une certaine « gauche » internationale de dénoncer l’islam politique (Iran, Hamas, Hezbollah, Houthis, Erdogan, frères musulmans jusqu’en Occident, dont la France).

La trajectoire philosophique de Simone de Beauvoir apparaît comme celle d’une expérience vécue par laquelle elle s’arrache à l’abstraction théorique. Elle positionne la conscience dans un corps sexué, situé et social.

L’aveuglement actuel, concrètement le silence au minimum gêné, sur l’Iran des mollahs et des pasdarans, ou le Hamas et le Hezbollah, procède d’un refus du réel, effet de la mauvaise foi :

En 1978-1979, une large partie de la gauche intellectuelle (la figure la plus connue en étant Michel Foucault) s'enthousiasme pour la révolution iranienne au nom de l'anti-impérialisme.

Face à cela, la lucidité féministe de Beauvoir : dès son arrivée au pouvoir en janvier 1979, Khomeyni impose le port du “tchador” aux fonctionnaires et remet en cause les droits acquis par les femmes (droit de vote, mariage, divorce). Contrairement à d’autres, Beauvoir réagit très vite à son fourvoiement initial, dès le 8 mars 1979, en créant le CIDF (Comité International du Droit des Femmes) pour soutenir les femmes iraniennes descendant dans la rue contre le port du voile. Elle démontre que la lecture féministe et sa prise en compte du concret est un garde-fou contre le fascisme religieux. (Sa réaction rapide devrait donner exemple aux fourvoyés de tous temps pour se ressaisir : il n’est jamais trop tard.)

Aujourd’hui, le khomeynisme et ses proxis (Hamas, Hezbollah, Houthis, milices irakiennes,…), autrefois minoritaires ou disputés, ont comblé le vide laissé par l'échec des idéologies laïques et sociales arabo-musulmanes, sanctuarisant la cause palestinienne pour fabriquer un consensus (la révolution islamique coïncidant en outre avec l’effondrement du “rêve” communiste / maoïste dans le génocide cambodgien).

Une partie du “progressisme” confond dès lors le soutien de masse avec la légitimité éthique. Pour Beauvoir, la liberté ne se mesure pas au nombre : un système oppressif reste une aliénation, même s’il est plébiscité ou soutenu en nombre (aujourd’hui jusque sur les campus), voire par la majorité.

Au sens beauvoirien, l’ « évitement idéologique » d’une partie de la gauche internationale face au régime iranien et à ses proxis est pure mauvaise foi (un mensonge à soi-même).

Les effets de la mauvaise foi : la mauvaise foi s’appuie sur trois leviers de falsification :

1er levier : la subversion temporelle : Combattre l’ennemi du passé (colonialisme occidental) pour offrir un écran de fumée aux oppresseurs actuels (mollahs, Hamas,…).
Le colonialisme occidental (à l’instar d’autres colonialismes, y compris musulmans) a été une réalité historique violente et destructrice. En faire la source unique et éternelle de tous les maux permet de créer un sentiment de culpabilité permanente en Occident et de victimisation morale ailleurs — et l’aveuglement sur l’ennemi d'aujourd’hui :
En focalisant 100 % de l'attention critique sur les séquelles (réelles, et actuelles) du colonialisme occidental, on devient incapable d’analyser les nouveaux impérialismes (et leurs racines historiques — par ex. l'esclavage transsaharien) ou les tyrannies contemporaines (qu’il s’agisse de l’impérialisme théocratique iranien, du révisionnisme russe ou de la domination chinoise).
Le concept beauvoirien : La mauvaise foi par la « Mythification » :
Simone de Beauvoir, dans Pour une morale de l’ambiguïté, décrivait exactement ce danger lorsqu’elle analysait la façon dont les idéologies se momifient.
La transformation de la réalité en Mythe : La lutte anticoloniale était une lutte concrète pour la liberté. Mais lorsqu’elle devient un mythe intouchable, elle s’analyse hors du temps. L’anti-impérialisme cesse d’être une grille d’analyse du réel pour devenir un dogme figé.
Le service rendu au « Tyran de remplacement » : Beauvoir mettait en garde contre les révolutions qui, au nom de la défaite de l’ancien oppresseur, réinstallent immédiatement un nouvel oppresseur sous un autre nom. Combattre l’ombre du colonialisme d'hier en fermant les yeux sur les mollahs ou le Hamas aujourd’hui, c’est servir de « complice objectif » (terme sartrien) aux bourreaux du présent.

2e levier : un "Israël colonial" : Plaquer un slogan binaire pour offrir un chèque en blanc aux théocraties et milices sous couvert d’anti-occidentalisme.
En qualifiant le conflit en Israël de simple « guerre de libération anticoloniale », l’analyse est verrouillée : si l’adversaire est un « colonisateur absolu », la violence exercée contre lui (y compris le terrorisme de masse, les violences sexuelles ou le ciblage de civils) est rationalisée comme un simple « sous-produit inévitable » de la brutalité coloniale.
Cette grille ignore sciemment que plus de la moitié de la population juive israélienne est constituée de juifs mizrahim (expulsés ou ayant fui les pays arabo-musulmans au XXᵉ siècle) et non de “colons” européens. Elle efface également le lien historique et indigène du peuple juif avec cette terre, ramenant le sionisme à une simple entreprise impériale occidentale tardive — en faisant le bouc émissaire du sentiment de culpabilité de l’Occident.
Résultat de la mauvaise foi : lors des attaques du 7 octobre 2023 perpétrées par le Hamas (comportant des mutilations et violences sexuelles de masse documentées contre des femmes israéliennes), une partie du camp “progressiste”, y compris “féministe”, est restée muette, a nié les faits ou a cherché à les « contextualiser », hésitant à condamner des agresseurs perçus comme des « dominés » — et favorisant l’explosion de l’antisémitisme à laquelle on assiste, alors que la mauvaise foi des auto-proclamés “anti-impérialistes” s’appuie sur leur rejet de l’antisémitisme du passé (XXe s.) au moment même où ils s’aveuglent en favorisant l’antisémitisme actuel.

3e levier : l’imposture anticapitaliste : Masquer la réalité hyper-capitaliste et oligarchiquement corrompue des régimes et milices islamistes (pasdarans, finance off-shore du Hamas,…).
En réalité, l’Islam politique est un hyper-capitalisme. L’analyse des structures économiques des mouvements islamistes montre qu’ils n’ont absolument rien à envier au capitalisme marchand et financier (effectivement lui-même catastrophique : mais en termes d’effets destructeurs de la planète, comme au plan ravages sociaux, le capitalisme extrême de l’islam politique y a sa part lui aussi) :
Le modèle iranien : Un capitalisme d’État oligarchique et militarisé
Le rôle des pasdarans (gardiens de la Révolution) : L’armée idéologique du régime iranien est le premier congrégat économique du pays. Elle contrôle des pans entiers de l’économie (BTP, télécoms, pétrole, contrebande, finance) via des fondations dites « charitables » exonérées d’impôts.
Neo-libéralisme autoritaire : Le régime a privatisé massivement au profit de ses propres généraux et mollahs, détruit les syndicats indépendants, réprimé brutalement les grèves ouvrières et supprimé les subventions de base pour la population.
Le Hamas : Entre capitalisme de bazar, finance off-shore et système mafieux
Loin de l’image d'un mouvement prolétarien, les dirigeants du Hamas (dont les chefs vivant ou ayant vécu dans le Golfe) ont bâti un empire financier estimé à plusieurs milliards de dollars via le contrôle des tunnels de contrebande, la taxation de la population gazaouie, l’immobilier et des placements financiers internationaux.
Le Hezbollah : Il fonctionne comme un État dans l’État au Liban, gérant ses propres banques (Al-Qard al-Hassan), des réseaux de blanchiment d'argent et de trafics internationaux, tout en soutenant le système bancaire libanais qui a asphyxié les classes moyennes.
La solidarité ancienne subsistant des sociétés traditionnelles — et cassée par l’individualisme capitaliste — ne doit rien à l’islam, surtout pas à l’islam politique lui-même capitaliste, mais est commune à toutes les cités traditionnelles au monde…
… À quoi on pourrait aisément ajouter le racisme structurel : cf. la façon dont les « noirs » sont traités du Maghreb au Soudan…

La notion de mauvaise foi selon Simone de Beauvoir offre des outils d’une actualité brûlante : ils rappellent qu’aucun combat anti-impérialiste ou anti-capitaliste prétendu ne peut justifier le sacrifice des libertés fondamentales, du corps des femmes (où l’on peut aussi mentionner l’Afghanistan / réalité du concret : partout où l’islam politique est en place), bref des droits humains réels, y compris sociaux, abandonnés sur l’autel de la mauvaise foi dogmatique.

RP

--- > Cf. ICI, l’appui mythique de la mauvaise foi

mercredi 29 juillet 2026

Sur la moustache de Nietzsche et autres considérations

« L’homme le plus paisible et le plus raisonnable, pour le cas où il aurait une grande moustache, pourrait s’asseoir en quelque sorte à l’ombre de cette moustache et s’y asseoir en toute sécurité, — les yeux ordinaires voient en lui les accessoires d’une grande moustache, je veux dire : un caractère militaire qui s’emporte facilement et peut même aller jusqu’à la violence. » (Friedrich Nietzsche, Aurore, § 381)

Nietzsche fustigeait l’antisémitisme de Wagner ou de sa sœur Élisabeth. Mais, ce faisant, ne déplorait-il pas le rôle des juifs dans la décadence des « aryens » ? — sic — (cf. sa Généalogie de la morale, 1ère dissertation).

Un diagnostic nietzschéen d’une vraie complexité, peut-être un peu confus… C’est que Nietzsche décèle chez les chrétiens antisémites cette morale du ressentiment, d’origine juive, dit-il ! — devenue le fait de chrétiens antisémites, la retournant contre les juifs jalousés par eux.

Complexité de ce qui ne se départ tout de même pas d’un antijudaïsme de Nietzsche (Généalogie de la morale, 1ère dissertation), d’où sans doute la formule du poète juif provençal André Suarès : « je ne puis pardonner à Nietzsche ».

On est au fondement de l’idée, à la fois pronostiquée, déplorée,… et véhiculée dans les textes de Nietzsche qui, au gré d’une interprétation déformée, débouchera sur l’antisémitisme hitlérien, lorsque les nazis, Hitler (ami de la sœur de Nietzsche) en tête, annexeront et déformeront l’héritage du philosophe (qui, mort, n’y pouvait rien, le pauvre), et se considèreront comme la réalisation de son théorique « surhomme/surhumain ».

« Sur un peuple en cet état de crise spirituelle et de négation des valeurs traditionnelles, la dernière philosophie de Nietzsche devait exercer une influence dominante. En prenant comme point de départ la volonté de puissance, Nietzsche a prêché, non certes l’inhumanité mais la surhumanité. » (Intervention de François de Menthon, procureur général français, au procès de Nuremberg)



Portrait de Friedrich Nietzsche (1906) par Edvard Munch

RP

dimanche 26 juillet 2026

Incendies géants


Des baigneurs se reposent sur la plage de Moutchic, au bord de l'étang de Lacanau, dans le sud-ouest de la France, le 24 juillet 2026, tandis que des nuages de fumée s'élèvent dans le ciel en raison de l'incendie qui ravage la Gironde. AFP - photo Maximilien Lamy


… Gironde, Var, Fontainebleau, Espagne, Canada, etc., etc.


« Un jour, un incendie se déclara dans les coulisses d’un grand théâtre. Un clown, qui venait juste de jouer son rôle dans le spectacle, revint sur la piste pour en avertir le public : Sortez, sortez vite, le théâtre est en feu ! Les spectateurs, pensant tout de suite que ce n’était qu’une bonne blague faisant partie du spectacle, se mirent à rire et à applaudir. Le clown répéta alors l’avertissement : Sortez ! Mais sortez donc ! Malheureusement, plus il insistait, plus les applaudissements augmentaient.
Je pense que c'est ainsi que le monde périra, dans l'exultation générale des têtes spirituelles croyant qu'il s'agit d'une plaisanterie. »
(Søren Kierkegaard, Ou bien… ou bien, coll. Bouquins p. 38)

… À suivre…


--- > Cf. Commentaires de Jean-Paul Sanfourche, ci-dessous et ICI, sur Forum protestant

samedi 25 juillet 2026

La Création comme émanation au Moyen Âge



Au Moyen Âge chrétien, concernant la compréhension de la Création du monde, le débat n’est pas entre création ou émanation : tous admettent les deux (catholiques comme cathares ou autres — cf. infra la différence entre catholiques et cathares) ! Pour les uns comme pour les autres, ce qui émane de Dieu est sa Création volontaire (qui vaut jusque pour le Christ en son humanité, fût-elle préexistante comme pour les cathares) — et qui n’est pas “engendrement” : pour les catholiques comme pour les cathares l’“engendrement” concerne le Christ en sa réalité intra-divine, préexistante aussi pour les catholiques.

La différence essentielle, partagée par catholiques et cathares, d’avec la compréhension antique de l’émanation, est que celle-ci était non-volontaire. Cette différence d’avec l’émanatisme antique est soulignée chez les scolastiques par la notion de Création “ex-nihilo”, à savoir que Dieu a créé le monde “à partir de rien” (ex nihilo), c’est-à-dire sans matière préalable. Cela s’oppose à la conception antique (notamment grecque) où la Création est vue comme transformation ou organisation d’une matière existant au préalable. Des penseurs comme Anselme de Canterbury (1033-1109) ont insisté sur le fait que Dieu est la cause efficiente, et non matérielle, de la création. Le “rien” dont il est question n’est pas une substance ou matière informe, mais une absence totale de réalité préexistante. Cette idée est au fondement de la théologie chrétienne sur l’omnipotence et la transcendance divine.

Dans certains systèmes philosophiques de l’Antiquité (comme le néoplatonisme), le monde n’est pas créé ex-nihilo mais procède de Dieu par émanation. Ici l’émanation ne fait pas intervenir la liberté divine mais est une nécessité. En théologie chrétienne (en tous ses courants), cette conception a été rejetée sous l’angle où elle compromet le caractère libre de l’acte créateur, fondé avant le monde, prédestiné avant la Création du monde. Cela vaut de la doctrine orthodoxe de la prédestination à la doctrine cathare, affirmant fortement la prédestination, remarquablement dans le courant dyarchien, que l’on considérera ici (cf. le Livre des deux Principes — XIIIe s.).

De même pour des scolastiques du Moyen Âge comme Anselme, Bonaventure, Thomas d’Aquin…, seul Dieu peut créer absolument (ex-nihilo). C’est l’homme ou l’artisan qui ne peut que transformer, ré-agencer ou produire à partir d’une matière antérieure. La création divine ex-nihilo est difficilement concevable à l’esprit humain (d’où l’application de la création humaine à la divinité, comme une image prise à la lettre). La Création ex-nihilo marque la coupure radicale entre Dieu et le monde.

La spécificité médiévale réside donc dans l’affirmation d’une création (fût-elle préexistante par rapport au monde d’ici-bas) radicale, libre et sans préalable (ex-nihilo), refusant les modèles antiques de la transformation d’une matière préalable non due à Dieu, pour asseoir la transcendance et la toute-puissance divine.

Le franciscain Bonaventure (XIIIe s.) reprend explicitement, dans sa théologie, le schéma néoplatonicien de l’émanation, mais il le transforme profondément. Selon le néoplatonisme, tout procède de l’Un (Dieu) par un mouvement d’émanation nécessaire et descendante, puis retourne vers lui. Bonaventure adapte sans hésitation cette idée en l’intégrant au mystère trinitaire : le monde vient de Dieu, non par nécessité mais par un acte d’amour libre et personnel (c’est la différence), centré sur la Trinité.

Chez Bonaventure, la Création n’est donc pas un “découlement” impersonnel de Dieu, mais une dynamique où tout procède de Dieu. Il garde la notion d’“exemplarité” : toutes les créatures existent par participation à des “raisons éternelles” qui résident dans le Verbe, et c’est en Christ que la créature retrouve son origine et sa fin. Ainsi, le schéma d’émanation sert à penser la dépendance radicale de la création à l’égard de Dieu.

Bonaventure insiste sur la liberté et l’amour dans l’acte créateur : la Trinité divine est source, modèle et terme de toute réalité. L’“émanation” n’est jamais un processus naturel ou fatal, mais une sortie de l’Amour trinitaire voulue par Dieu.

Enfin, dans son Itinéraire de l’âme vers Dieu, il décrit ce mouvement double : tout vient de Dieu (émanation exemplaire, création) et retourne à Dieu (conversion, union mystique), en passant nécessairement par le Christ qui est le “centre”, la “voie” et l’“exemplaire” de la création.

Thomas d’Aquin (XIIIe s.) de même refuse l’idée d’une émanation au sens néoplatonicien strict, où le monde procède nécessairement de Dieu comme un flot continu ; pour lui aussi, la création est émanée par un acte libre de Dieu, non pas un affaiblissement de l’essence divine ou une émanation par nécessité. Il affirme que toute chose vient de Dieu et retourne à Dieu dans un mouvement qu’il nomme exitus-reditus : la création est comprise comme une sortie de Dieu (exitus) et tout être créé a vocation à retourner vers lui (reditus).

Thomas d’Aquin conçoit la dynamique de la création en termes d’exitus (sortie de Dieu) et reditus (retour à Dieu), mais la Création n’est pas, chez lui, une émanation au sens d’un débordement de la substance divine. La distinction créateur/créature est absolue ; Dieu crée à partir de rien (ex-nihilo) par sa volonté libre.

Contre l’émanation nécessaire du néoplatonisme, Thomas insiste sur le fait que Dieu crée librement, par amour, sans que sa nature le force à émaner ou produire le monde.

Thomas conserve certaines structures néoplatoniciennes sur l’ordre hiérarchique du cosmos : tout descend de Dieu selon un ordre, mais cette descente (Création) ne signifie pas perte ou dilution divine, car Dieu demeure totalement transcendant.

Toute la création, y compris l’homme, est orientée vers Dieu qui est le principe et la fin ultime de toute chose ; la dynamique exitus-reditus structure la Somme théologique et la vision globale de Thomas d’Aquin sur le monde.

En bref, Thomas d’Aquin retient le vocabulaire et la dynamique de l’émanation, mais reformule la doctrine pour l’intégrer dans une théologie de la création libre et transcendante, opposée à l’émanatisme comme nécessité du néoplatonisme. Émanatisme comme nécessité que les cathares non plus ne font pas leur : pour eux aussi la décision divine est une réalité jusque dans la création divine préexistante (y compris pour la nature créée préexistante de Jésus ; même si lui-même comme logos divin est engendré mais non créé, contrairement aux autres humains, préexisteraient-ils — les cathares ne disent pas autre chose).

Il en est donc de même chez les cathares, qui, comme Thomas d’Aquin, professent une forte doctrine de la prédestination, par laquelle un traité cathare comme le Livre des deux Principes affirme que même l’aspect qui relève du Mauvais Principe n’échappe en aucun cas au Dieu bon.

Chez les cathares comme chez les catholiques, la notion d’émanation occupe une place clé — mais chez eux dans leur vision dualiste du monde. Pour eux, il existe deux Principes éternels et opposés : le Bien (Dieu bon, principe des réalités spirituelles) et le Mal (le démiurge, principe du monde matériel). Selon leur cosmologie, les “esprits-saints” des humains préexistants sont vus comme des émanations divines issues du Dieu suprême et créées volontairement par le Dieu bon. Mais ces êtres spirituels préexistants ont été arrachés de leur domaine spirituel originel pour être emprisonnés dans la matière, qui elle, relève du domaine du Mal, émané du démiurge créateur du monde.

La matière et l’univers sont donc considérés comme une prison ou un exil pour ces étincelles spirituelles, qui ne doivent leur salut qu’à une libération et un retour à leur source divine. L’émanation, chez les cathares non plus, n’est donc pas un simple “débordement” nécessaire comme dans le néoplatonisme antique : comme pour l’orthodoxie catholique, c’est un acte initial, suivi d’une chute ou d’un exil, mais pour eux provoqué par le principe du Mal.

Les cathares distinguent radicalement le Dieu bon (source d’émission des âmes) d’avec le mauvais créateur du monde matériel. Le monde sensible n’est pas directement fait par Dieu : il est l’œuvre du mauvais Principe, et comme tel est “nihil” (selon que le souligne le cathare Traité anonyme). La finalité de l’âme est d’être arrachée à la matière pour retourner à l’“émanateur” volontaire, le Créateur divin, d’origine, cela symbolisé par l’acte liturgique du consolamentum.

Cette doctrine entraîne des pratiques austères et une ascèse rigoureuse pour délivrer l’être divin piégé dans la chair. Le salut, pour les cathares, consiste donc à faire revenir la créature divine à la patrie céleste, loin du monde matériel.

Dans la cosmologie cathare, l’âme humaine est une créature du Dieu bon à présent captive : la distinction entre le principe du Bien (d'où elle émane par création) et du Mal (qui a façonné le monde matériel) fonde tout l’édifice religieux et éthique cathare…

… Pas si éloigné de l’orthodoxie catholique, sauf bien sûr, différence radicale, l’admission d’un mauvais Principe, faisant du “nihil” une réalité mauvaise pour les cathares, là où l’orthodoxie n’y voit que néant, rien…

RP

Articles sur les cathares ICI, ICI, et ICI.

jeudi 16 juillet 2026

Péché originel et Histoire

« Je fais peu de cas de quiconque se passe du Péché originel. J'y ai recours, quant à moi, dans toutes les circonstances, et, sans lui, je ne vois pas comment j'éviterais une consternation ininterrompue. »
(Emil Cioran, Aveux et anathèmes, Œuvres, Quarto‭ p.‭ 1646-1647)


Sculpture : Hugo Lederer, Clio


« Abominable Clio ! »
(Emil Cioran, Écartèlement, Œuvres, Quarto p. 1485)


Le diable à Jésus (Luc 4, 6) : « cette puissance, et la gloire de ces royaumes […] m’a été donnée, et je la donne à qui je veux. »


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— Une ligne qui va de Paul (Romains 2-7) à Luther et Calvin et au-delà en passant par Augustin pour ne citer que les plus connus.
— Une notion – le péché originel – qui permet de relier le fait que nous percevons qu’il y a quelque chose d’essentiellement bon, dans les signes de beauté, de bonté, de bonheur, qui nous sont perceptibles, des signes du Royaume pour Calvin (Institution de la Religion Chrétienne, III, x) – à cet autre constat : nous sommes plongés dans un monde de douleur, de violence, nous en sommes partie prenante jusqu’au cœur de nos êtres. Le mal. Un décalage, non pas tant chronologique que logique peut-être, mais qui s’illustre et se dit via un récit (Gn 3) – forcément chronologique, lui, donnant un avant et un après, que seul nous habitons.
— Enracinement sombre de toutes nos actions. Luther encore : « nul ne peut savoir si toutes ses bonnes œuvres ne sont pas des péchés mortels si elles ne sont gratuitement justifiées par l’Esprit saint ».

jeudi 4 juin 2026

Marjane Satrapi



Marjane Satrapi, l'autrice franco-iranienne de (entre autres) Persepolis, est décédée à l’âge de 56 ans. Elle est « morte de tristesse un peu plus d’un an après le décès de Mattias Ripa, son mari et l’amour de sa vie », indique un communiqué de ses proches transmis ce jeudi.

Proposée pour la Légion d'honneur le 3 juillet 2024, elle avait refusé la décoration début 2025 pour s'opposer à ce qu’elle percevait comme une « attitude hypocrite de la France vis-à-vis de l’Iran », notamment en ce qui concerne l'attribution de visas à des enfants d’ « oligarques iraniens » plutôt qu'aux « jeunes Iraniens épris de liberté, dissidents, et artistes ».

mardi 7 avril 2026

George Stinney Jr


"Je suis fatigué, patron. Je suis fatigué de voir les hommes être affreux les uns avec les autres. Je suis fatigué de toute la peine et la souffrance que je sens dans le monde chaque jour. Il y en a trop." (Stephen King, La Ligne verte)


Il n’avait que 14 ans lorsqu’on l’a assis sur la chaise électrique.
Il s’appelait George Stinney Jr.
Un garçon afro-américain, maigre, une Bible entre les mains…
et une innocence que le système n’a jamais voulu entendre.
George a été accusé d’avoir tué deux fillettes blanches en 1944.
Le procès n’a duré que 2 heures.
Le verdict : peine de mort.
Le jury : entièrement blanc.
La délibération : 10 minutes.
Ses parents n’ont pas pu être présents dans la salle.
Après le procès, ils ont été chassés de la ville.
George a passé 81 jours isolé, sans voir personne.
Sans avocat. Sans étreinte. Sans justice.
Le jour de son exécution, il ne pesait que 40 kilos.
Le casque de la chaise électrique était trop grand pour lui.
On lui a envoyé 5 380 volts dans la tête.
Il est mort seul,
avec la Bible dans les mains,
et en proclamant son innocence… jusqu’à la fin.
70 ans plus tard, un juge a reconnu la vérité :
George était innocent.
L’arme du crime pesait plus de 19 kilos.
Il n’était même pas capable de la soulever.
Mais c’était trop tard.
Bien trop tard.
Stephen King s’est inspiré de cette horreur bien réelle pour écrire La Ligne verte.
Parce que ce n’était pas de la fiction.
C’était du racisme. De l’abandon.
L’une des injustices les plus cruelles de l’histoire.
Aujourd’hui, nous n’oublions pas George.
Parce que son histoire crie encore, là où la justice n’est pas la même pour tous.
Que son âme innocente repose en paix.


Cf. Charles W. Mills




Suite au commentaire (cf. infra) de J.-P. Sanfourche



dimanche 15 mars 2026

Les guetteuses du 7 octobre


À voir ICI

lundi 2 mars 2026

Qu’elles ne dansent enfin plus seules !…

Une Iranienne, en deuil, porte du noir et pleure. (Original en anglais ci-dessous)
(De Darya Safai)

Mais ô monde, notre tradition envers ceux qui ont sacrifié leur vie sur le chemin de la liberté a changé. Écoutez ceci :

Nous ne pleurons plus — nous dansons.
Nous dansons avec douleur et soupirs.
Nous dansons avec colère.
Nous dansons sur des chansons épiques.
C’est ainsi que nous manifestons notre pouvoir.

Les Iraniens ne font plus résonner le Coran sur les tombes de leurs morts.
Ce son horrible appartient au meurtrier de nos enfants.
Au lieu de cela, ils jouent de la belle musique — une musique interdite en Islam.

En enterrant près de cent mille Iraniens, c’est l’islam lui-même qui fut enterré à jamais.

Ô mollah, crains la mère qui danse sur la tombe de son enfant sans vie, serrant contre elle le corps froid de son fils.

Craignez une nation déterminée à prendre son destin en main.

Et nous sommes innombrables.
Les dernières heures des mollahs sont arrivées.

*

Original en anglais :

An Iranian, in mourning, wears black and weeps. (De Darya Safai)

But O world, our tradition for those who have sacrificed their lives on the path of freedom has changed. Hear this:

We no longer cry — we dance.
We dance with pain and sighs.
We dance with anger.
We dance to epic songs.
This is how we manifest our power.

Iranians no longer place the deadly sound of the Quran over the graves of our slain.
This ugly sound belongs to the murderer of our children.
Instead, they play beautiful music — music that is forbidden in Islam.

By burying nearly one hundred thousand Iranians, Islam itself was buried forever.

O mullah, fear the mother who dances at the grave of her lifeless child, holding the cold frame of her son.

Fear a nation that is determined to take its destiny into its own hands.

And we are countless.
The last hours of the mullahs have arrived.



Un seul mot à changer : "hey Mr Pinochet", par "Hey Mr Khamenei"

samedi 14 février 2026

“Non content de courir à sa perte, il voulait encore y rouler.”

« Tout bien considéré, le siècle de la fin ne sera pas le siècle le plus raffiné, ni même le plus compliqué, mais le plus pressé, celui où, l’être dissous en mouvement, la civilisation, dans un élan suprême vers le pire, s’effritera dans le tourbillon qu’elle aura suscité. Dès lors que rien ne peut l’empêcher de s’y engouffrer, renonçons à exercer nos vertus contre elle, sachons même démêler dans les excès où elle se complaît quelque chose d’exaltant, qui nous invite à modérer nos indignations et à réviser nos mépris. C’est ainsi que ces spectres, ces automates, ces hallucinés sont moins haïssables si l’on réfléchit aux mobiles inconscients, aux raisons profondes de leur frénésie : ne sentent-ils pas que le délai qui leur est accordé s’amenuise de jour en jour et que le dénouement prend figure ? Et n’est-ce pas pour en écarter l’idée qu’ils s’engloutissent dans la vitesse ? S’ils étaient sûrs d’un autre avenir, ils n’auraient aucun motif de fuir ni de se fuir, ils ralentiraient leur cadence et s’installeraient sans crainte dans une expectative indéfinie. Mais il ne s'agit même pas pour eux de tel ou tel avenir, car d’avenir, ils en manquent tout simplement ; c’est là, surgie de l’affolement du sang, une certitude obscure, informulée, qu’ils redoutent d’envisager, qu’ils veulent oublier en se dépêchant, en allant de plus en plus vite, en refusant d’avoir le moindre instant à eux. Cependant l’inéluctable qu’elle recèle, ils le rejoignent par l’allure même qui, dans leur esprit, devrait les en éloigner. De tant de hâte, de tant d’impatience, les machines sont la conséquence et non la cause. Ce ne sont pas elles qui poussent le civilisé à sa perte ; il les a inventées plutôt parce qu’il y marchait déjà ; des moyens, des auxiliaires pour y atteindre plus rapidement et plus efficacement. Non content d’y courir, il voulait encore y rouler. »
(Emil Cioran, La chute dans le temps, 1964, Œuvres p. 1095)

(En écho à ce texte de Jean-Paul Sanfourche)



Source de l’image ICI

Le matin du 4 janvier 1960, Michel Gallimard prend le volant de sa Facel Vega FV3B en direction de Paris. Albert Camus, qui vient de passer, avec les siens, quelques jours dans sa maison du Luberon à l'occasion des fêtes de fin d'année, monte à ses côtés. Vers 13 h 55, peu après avoir franchi Pont-sur-Yonne, la voiture dérape et heurte violemment un platane. Dans la voiture disloquée, Albert Camus, passager du siège avant, meurt sur le coup. Michel Gallimard, grièvement blessé, meurt cinq jours plus tard. (Cit. Wiki)


« Il y a un lien secret entre la lenteur et la mémoire, entre la vitesse et l’oubli. Évoquons une situation on ne peut plus banale : un homme marche dans la rue. Soudain, il veut se rappeler quelque chose, mais le souvenir lui échappe. À ce moment, machinalement, il ralentit son pas. Par contre, quelqu’un essaie d’oublier un incident pénible qu’il vient de vivre accélère à son insu l’allure de sa marche comme s’il voulait vite s’éloigner de ce qui se trouve, dans le temps, encore trop proche de lui.
Dans la mathématique existentielle cette expérience prend la forme de deux équations élémentaires : le degré de la lenteur est directement proportionnel à l’intensité de la mémoire ; le degré de la vitesse est directement proportionnel à l’intensité de l’oubli. »
(Milan Kundera, La lenteur, 1995, folio p. 51-52)

« Un zoologiste qui, en Afrique, a observé de près les gorilles, s’étonne de l’uniformité de leur vie et de leur grand désœuvrement. Des heures et des heures sans rien faire… Ils ne connaissent donc pas l’ennui ?
Cette question est bien d’un homme, d’un singe occupé. Loin de fuir la monotonie, les animaux la recherchent, et ce qu’ils redoutent le plus c’est de la voir cesser. Car elle ne cesse que pour être remplacée par la peur, cause de tout affairement.
L’inaction est divine. C’est pourtant contre elle que l’homme s’est insurgé. Lui seul, dans la nature, est incapable de supporter la monotonie, lui seul veut à tout prix que quelque chose arrive, n’importe quoi. Par là, il se montre indigne de son ancêtre : le besoin de nouveauté est le fait d’un gorille fourvoyé. »
(Emil Cioran, De l'inconvénient d'être né, Œuvres p. 1388)

mercredi 4 février 2026

Iran, l’abandon d’un peuple


Manifestation à Téhéran le 8 janvier 2026. La répression menée par le régime iranien a été sanglante, faisant des milliers de morts en quelques jours seulement. | GETTY IMAGES VIA AFP


Lu sur Ouest-France — article de Dominique Moïsi, 04/02/2026 :

Après le mensonge, la trahison est-elle devenue la marque de fabrique de Donald Trump ? Après le peuple ukrainien, le peuple iranien ? L’Histoire retiendra l’encouragement donné par le président américain aux Iraniens : « L’aide est en chemin. » Elle retiendra plus encore le fait que cette aide n’est jamais venue.

[…] Dans la longue histoire du régime des Mollahs (quarante-sept ans) jamais répression n’a été plus sanglante. Le pouvoir en place, très affaibli, a craint pour sa survie. Il lui fallait terroriser le peuple avant qu’un facteur externe (l’intervention américaine ?) ne fasse pencher la balance en sa défaveur.

Le peuple iranien ne s’est pas seulement senti trahi par l’Amérique, il s’est aussi senti abandonné par l’opinion publique internationale. Au point qu’une plaisanterie provocatrice a circulé sur les réseaux sociaux : « Plus de 90 millions d’Iraniens ont demandé la citoyenneté palestinienne, pour que l’on s’intéresse enfin à leur sort. » Où étaient les foules qui défilaient hier en soutien de la population de Gaza ? Et pourquoi ces émotions sélectives ? […]

Le coût de l’indifférence
[…] La crainte du chaos qui succéderait à la chute éventuelle du régime des Mollahs est certes réelle. Mais on peut aussi considérer qu’elle cache la peur, que l’éventuelle réussite « d’un Printemps Perse » ne donne des idées à tous ceux – et ils sont nombreux – qui rêvent d’un Printemps arabe ou d’un Printemps turc.

Des négociations devraient s’ouvrir en Turquie [ou Oman] à la fin de la semaine, entre l’envoyé spécial du président Trump, Steve Witkoff, et le ministre des Affaires étrangères iranien, Abbas Araghtchi. Mais le sujet des discussions ne sera pas l’ouverture du régime, c’est hors sujet, après les massacres dont le régime s’est rendu coupable. On parlera […] de la capacité de nuisance à l’international de l’Iran. Et pas de son droit à « massacrer impunément son peuple ».

D’Ankara à Ryad, en passant par Le Caire, on se soucie avant tout d’ordre. Quant à Donald Trump, il est à la recherche de succès médiatiques faciles. Et pas d’interventions risquées. […]

… Texte entier et source ICI

lundi 2 février 2026

Une spiritualité sécularisée

Je retrouve le texte ci-après à l’heure où, équivalent malheureux des totalitarismes athées du XXe s., éclate dans le silence des auto-proclamés humanistes progressistes la cruauté des sociétés politico-religieuses totalitaires — l’Iran de ce début 2006 ! Ce texte de 2005 concerne l’Évangile de Thomas comme essai de lecture intériorisée, dans un contexte alors nouveau, du message de Jésus — en regard des questionnements du pasteur Bonhoeffer dans son contexte à lui, contexte de société athée totalitaire. Boualem Sansal, dans 2084, écho à 1984 d’Orwell, fait percevoir combien le séculier totalitarisme politico-religieux vaut bien le séculier totalitarisme voulu politico-tout court ! Demeure la question de la foi comme relation intime, intériorité… malgré tout !

Le texte ci-dessous, donc, est la reprise mise à jour d’un court texte paru il y a vingt ans, en 2006, comme postface (p. 245-247) que m’avait demandée Jean Larose à son édition présentée et commentée de : L’Évangile selon Thomas, Heureux message selon Thomas, éd. L’Harmattan, coll. Chrétiens autrement.
Jean Larose et moi avons appris à nous connaître et nous apprécier à Antibes, par différentes rencontres : rencontres personnelles, rencontres dans le cadre et en marge de l’amitié judéo-chrétienne ou de l’atelier interreligieux. Le prêtre qu’il fut, à présent décédé, a, avant que je ne le connaisse, appris à vivre et à dire l’Évangile dans des milieux religieux autres que son milieu d’origine, notamment en Afrique. Raisons qui ont pu le rendre sensible à cet aspect qu’il trouve chez Thomas : la volonté d’un juif syrien de transmettre le message de l’Évangile dans une autre tradition religieuse — Grecs, Romains et au-delà. (Cela fait sans doute des
logia — paroles — de Thomas autre chose qu’un cinquième évangile au sens des quatre évangiles, mais plutôt, selon l’expression qu’emploie plusieurs fois Jean Larose, des « dits » de Jésus, un recueil de propos de Jésus alors traditionnellement transmis — dont on retrouve un grand nombre dans les évangiles néo-testamentaires.)
À l’occasion de nos échanges, Jean Larose m’a engagé à remarquer l’étonnante « modernité » de la préoccupation de ce recueil (retrouvé à Nag Hammadi en Égypte en 1945, dans une collection « gnostique » de textes divers en copte), sa coïncidence — dans son appel à l’intimité de la foi — avec nos préoccupations contemporaines. Effectivement cette approche de Thomas rejoint finalement un certain héritage du XXe siècle, celui qui constitue pour nous, peut-être, une sorte de transition vers un autre temps… Ainsi, avant sa mort en 1945, le pasteur Dietrich Bonhoeffer expliquait qu’il s’agissait désormais de vivre l’Évangile dans une société sortie des cadres religieux chrétiens traditionnels.


*

L’Évangile selon Thomas est largement inconnu… malgré sa « célébrité », — « célébrité » qui en fait un texte « gnostique », plus ou moins sulfureux, empreint d’une religiosité obscure. Rien à voir avec la réalité, nous dit Jean Larose ! Au contraire, voilà un texte qui vise à traduire la prédication évangélique de telle sorte qu’elle puisse être reçue au-delà du cadre religieux de son énonciation première.

Jean Larose remarque l’étonnante « modernité » de la préoccupation « trans-religieuse » de l’Évangile de Thomas, sa coïncidence avec tout un pan de la théologie contemporaine.

Où l’on pense au contexte diagnostiqué par le pasteur Dietrich Bonhoeffer. Un autre référentiel social est advenu, pour le meilleur ou pour le pire (sans doute pour le pire — concernant, en tout cas, le contexte de Bonhoeffer, celui de l’Allemagne nazie qu’il a combattue jusqu’à la mort) ; reste que c’est dans ce cadre-là, « sécularisé », qu’il nous appartient à présent de vivre.

Le cadre dans lequel nous vivons — et dans lequel comme chrétiens nous sommes appelés à vivre l’Évangile — n’est plus celui d’une société « de chrétienté ». Ce cadre-là est même périmé depuis pas mal de temps — Bonhoeffer, en son temps, l’avait remarqué, qui posait la question :

« Que signifie une vie chrétienne dans un monde sans religion ? La tâche de notre génération ne sera pas de désirer encore une fois “de grandes choses”, mais de sauver notre âme du chaos, de la garder et de voir en elle le seul bien que nous sauverons de la maison en feu, comme notre “butin”. Dieu nous fait savoir qu’il nous faut vivre en tant qu’hommes qui parviennent à vivre sans Dieu. Le Dieu qui est avec nous est celui qui nous abandonne. » (Dietrich Bonhoeffer, Résistance et Soumission - Lettres et notes de captivité, Labor et Fides)

D’où le diagnostic de Bonhoeffer :
« Notre relation à Dieu n’est pas une relation “religieuse” avec l’Être le plus haut, le plus puissant, le meilleur que nous puissions imaginer — là n’est pas la vraie transcendance — mais elle consiste en une nouvelle “vie pour les autres”. Ce ne sont pas les tâches infinies et inaccessibles qui sont la transcendance, mais le prochain qui est placé sur notre chemin. » (Ibid.)

Jean Larose perçoit l’Évangile de Thomas comme une lecture de l’Évangile dégagée, si l’on peut dire, du contexte religieux de son émission. Jésus est de religion juive, l’Évangile est juif, le Nouveau Testament l’est de même. Ce faisant, le Nouveau Testament témoigne d’une expansion de cet Évangile au-delà de la communauté juive. Concernant l’Évangile selon Thomas, son auteur aussi est juif, mais, selon la lecture de Jean Larose, il s’efforce de dire ce qu’il perçoit comme l’essentiel du message de Jésus de telle façon que ce message soit recevable par des Grecs, ou d’autres, indépendamment de la religion dans laquelle il est apparu.

Bref, Jean Larose perçoit Thomas comme une lecture non-religieuse de l’Évangile. Certes, par « non religieux », concernant l’époque de l’Évangile de Thomas, il faut entendre autre chose que ce que l’on entendrait aujourd’hui. Cela dit, mutatis mutandis, on est dans une approche qui n’est pas si éloignée que l’on pourrait penser de celle de Bonhoeffer !

Si l’on ajoute à cela que Jean Larose nous permet, on l’a dit, de sortir du préjugé habituel qui verrait en Thomas un texte « gnostique », ou encore « ésotérique », au sens communément reçu de ces termes, c’est-à-dire nettement péjoratif, nébuleux et empreint d’une religiosité confuse accessible à un certain nombre d’initiés…, nous voilà devant un horizon ouvert.

Thomas est au contraire, nous explique Jean Larose, inscrit dans le quotidien, témoin d’une spiritualité de la vie la plus commune aux humains, quelle que soit leur religion.

Roland Poupin, pasteur,
Antibes, février 2005


Jean Larose — Évangile selon Thomas, 4e de couverture


PS (février 2026) : « La figure de ce monde passe » (1 Co 7, 31). Témoin de la foi comme relation intime, malgré le monde d’alors et ses religiosités, le manuscrit du recueil de logia de Thomas a disparu — jusqu’en 1945 (connu jusque là qu’en citations de très partielles bribes) ; le monde de son temps et ses religiosités ont disparu. Bonhoeffer a été assassiné en 1945 ; le monde qui fut le sien a disparu avec ses religiosités et post-religiosités. Le monde qui est le nôtre passe dans son chaos, ses religiosités de pouvoir avec leurs violences, massacres et trahisons — dans le silence de ceux qui abandonnent les victimes et soutiennent, au moins par leur silence, les bourreaux. Les victimes rayonnent déjà de vérité contre les bourreaux et leurs complices — étouffés par leur honte. Aujourd’hui comme hier, demeure, en attente de la justification des Innocents massacrés, leur espérance mystérieuse, « contre toute espérance » (Ro 4, 18), espérance comme relation intime, intériorité… malgré tout !… qui dévoilera (sens du mot apocalypsis) la honte de ceux qui les ont abandonnés.

RP

jeudi 29 janvier 2026

“La première victime de la République islamique d’Iran, c’est l’islam” (Mahnaz Shirali)


La mosquée Al-Rasoul de Téhéran incendiée


« Quand, pendant près d’un demi siècle, un régime tue au nom de l’islam — quand il exécute des jeunes, organise des pendaisons à l’aube, au moment de la prière du matin, en scandant “Allah Akbar” —, cela produit inévitablement une aversion profonde envers la religion elle-même. Je le dis souvent : la première victime de la République islamique d’Iran, c’est l’islam. Aujourd’hui, une grande partie de la jeunesse iranienne avec laquelle je suis en contact rejette violemment la religion. Elle ne fait plus de distinction entre la religion d’État et ce que pourrait être un islam dissocié du pouvoir. Lorsque l’on tente d’évoquer l’existence d’un “autre islam”, la réaction est souvent immédiate, empreinte de colère : ils ne veulent plus entendre parler de religion. Leur aspiration est claire : ils veulent une société libre, laïque et démocratique, totalement affranchie de toute emprise religieuse. Ces derniers jours, lors des manifestations, des mosquées ont été incendiées. On ignore qui sont les auteurs de ces actes. Je ne peux pas dire qui les a commis. Mais je peux témoigner d’une chose : pour beaucoup de jeunes, ces images ont suscité une réaction presque jubilatoire. »
(Mahnaz Shirali, sociologue et politologue iranienne, propos recueillis par Alice Papin, Réforme n° 4121, 22 janvier 2026, p. 5)

La formule de Mahnaz Shirali signifie un constat, celui qu’elle fait : les mollahs et leurs sbires sont parvenus à porter un coup fatal à l’islam en commettant un nombre incalculable d’horreurs. En premier lieu contre les femmes, premières victimes, dès 1979 et leur révolution islamique, puis contre toute opposition, et à présent, à huis clos, perpétrant le massacre inimaginable de dizaines de milliers de victimes !

Trois dates symboliques de l’effondrement de l’islam politique (dévoilant son visage à la face du monde) : 11-septembre 2001, 7-octobre 2023, 8‑janvier 2026.

lundi 19 janvier 2026

Étrange amnésie historienne…


Quéribus, photo J.-L. Gasc


M. Fossier dont le livre sur les cathares connaît un large succès, donne une énième interview, à FR3 Occitanie cette fois. Comme pour ses précédentes nombreuses interviews, on retrouve une série d'erreurs déjà présentes dans son livre, à commencer par son auto-approbation : « une majorité d’historiens s’accordent aujourd’hui pour dire qu’il n’a jamais existé de “catharisme” au sens d’une Église constituée ou d’une religion homogène », assène-t-il. (Pour la question de l’ “homogénéité”, qui n’exclut pas variabilité, cf. ici.)

Erreur de calcul ? Ladite “majorité” représente trois ou quatre universitaires, dont trois français, incluant lui-même. Erreur de calcul qui recèle un autre problème : il semble ne pas lire, ou ne pas connaître les très nombreux historiens qui ne font pas leur la thèse qu’il déploie, ou plutôt (troisième problème dans cette même phrase), qu’il reprend, apparemment sans le savoir : la thèse des protestants du XVIe siècle !… à savoir que la nature cathare de la foi albigeoise serait une invention des inquisiteurs : au XVIe siècle, le défaut de sources permettait de l’envisager.

On n’en est plus là au XXIe s. ! Mais il semble l’ignorer, affirmant que (oublié le XVIe s.) « les historiens protestants du XIXᵉ siècle se sont intéressés aux Cathares ». Contresens, évident pour quiconque est un peu au courant, dû à nouveau, semble-t-il, à l’ignorance de ses prédécesseurs et des autres historiens actuels (plus nombreux que les “majoritaires” dont lui-même). C’est au contraire au XIXe s. que les protestants ont cessé de s’intéresser aux cathares, quand les travaux historiques les ont contraints à reconnaître que leurs chers “albigeois” pré-réformateurs étaient bien des cathares, à savoir des “manichéens”, i.e. “dualistes” comme l’avait remis en avant Bossuet à la fin du XVIIe s. Impossible désormais, comme le concède Charles Schmidt en 1849 dans le titre de son livre (“cathares ou albigeois”), de se réclamer de tels ancêtres… (Baroud d’honneur : Napoléon Peyrat écrivant une romantique Histoire des Albigeois, désormais exempte d’orthodoxie protestante… marquant la fin de l’albigéisme pré-réformé auquel se substituent bientôt divers néo-manichéismes ésotériques.)

Depuis, les sources proprement cathares découvertes, ou redécouvertes, nombreuses depuis le XXe s., ont rendu le fait indubitable : les albigeois étaient bien cathares — i.e. “manichéens”, “dualistes”. Pour caricaturales qu’aient été les dénonciations inquisitoriales, leur correspondance avec ce que l’on sait des cathares par leurs textes à eux explique le fait que leurs ennemis, visant bien leurs Églises constitutées, les aient nommés ainsi, cathares. Semblant plus modéré que les deux autres “majoritaires” (M. Théry et Mme Trivellone), M. Fossier concèderait le terme, mais n’explique pas pourquoi un tel terme. Pourtant, il affirme : « Le travail de l’historien consiste donc à revenir aux sources ». Il lui suffirait de ne pas les ignorer pour comprendre pourquoi lesdits hérétiques ont été appelés cathares…

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RP

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samedi 10 janvier 2026

Cathares. Pourquoi un tel terme au Moyen Âge ?



“Je ne peux pas cautionner une histoire qui verrait des Cathares dans le Midi”, proclamait Mme Trivellone en 2018 (L’Indépendant 04/10/2018), annonçant son exposition “Les cathares une idée de reçue”, donnée de même en 2018, sur la base des convictions qu’elle partageait avec Julien Théry.

Depuis cette déclaration fracassante, les historiens entendant “déconstruire l'hérésie” (Fossier p. 28) semblent avoir concédé quelques nuances… Même M. Théry, voire Mme Trivellone, eux-mêmes. On constate que M. Fossier, lui, est clairement moins radical, gardant finalement le nom “cathares”, jusque dans le titre de son livre. Il nous assure que ça promet “un succès colossal […] jamais démenti” (Fossier p. 23). Il n'est certes est pas déraisonnable de ne pas cracher dans la soupe…

Mais cela n’explique pas le mot : “cathares”. Pourquoi retrouve-t-on ce mot, pour définir ladite hérésie ainsi dénoncée ? — chez Alain de Montpellier (qui distingue les cathares nommés “hérétiques”, des vaudois qui ne le sont pas) ; dans le Contra manicheos, qui parle aussi, donc, de “manichéens” nommés “cathares” ; comme Thomas d’Aquin les nommera “manichéens” (ainsi s’en souviendra aussi son biographe du début XIVe s. Guillaume de Tocco) ; ou plus tard Bossuet, qui, contre les protestants qui ne les veulent qu’albigeois (i.e. non-dualistes), les appelle à nouveau “manichéens”, ou “cathares”. Charles Schmidt, au XIXe siècle, sera le premier protestant à concéder que les albigeois étant bien cathares, c’est‑à‑dire dualistes.

M. Fossier tient à préciser que lui et ses collègues “déconstruisant l’hérésie” ne nient pas “l’existence de groupes dissidents, mais uniquement celle d’une doctrine spécifique” (p. 28). Alors qu’est-ce qui les caractérise et pourquoi ce terme, “cathares”, que M. Fossier choisit d’utiliser, jusque dans son titre ? Ce terme est-il indifférent, ne désignant pas de doctrine spécifique ?

Un problème, perçu dès le Moyen Âge : si on s’accorde alors à les nommer “hérétiques” (terme sur lequel on hésite concernant les vaudois), on peine à définir ce en quoi ils sont hérétiques. On remarque bien qu’ils sont “dualistes”, mais le mot n’existe pas encore (cf. infra).

On a à l’époque deux mots pour dire “dualistes”, c'est “manichéens”, ou “cathares”. Ces termes visent bien une doctrine spécifique. Problème, le mot “manichéisme” désigne aussi une religion historique, due à son fondateur, Mani. Or, manifestement les cathares ne s’en réclament pas, voire ne le connaissent même pas.

On tente bien un rattachement. Antoine Dondaine, o.p., éditant et traduisant deux traités polémiques (in Archivum fratrum praedicatorum n.°19, 1949, et n° 20, 1950) qui tentent une généalogie du catharisme, signale que la polémique s'efforce de placer Mani à l’origine de l’hérésie, mais ça reste évidemment peu probant.

Eckbert de Shönau va encore plus loin, disant que les hérétiques de Rhénanie célébreraient une fête en l'honneur de Mani ! Mais Eckbert ne parvient pas à se convaincre lui-même, choisissant de reprendre à saint Augustin le vocable “cathares”, désignant des “manichéens”, mais sans les nommer ainsi : on ne conserve que le dualisme du “manichéisme”, tout en sachant bien que les hérétiques ne sont pas des “manichéens” au sens d'adeptes de ce Mani — Mani, que, il faut bien le concéder, ils ne reconnaissent pas. Ce sera donc, “cathares”, terme qui désigne bien le dualisme, mais moins précisément que le trop précis “manichéens” (évoquant un fondateur précis), tout en étant plus clair que le trop vague “hérétiques”. Le mot “cathares” désigne ce faisant bel et bien une doctrine spécifique. Comment peut-on utiliser ce terme tout en affirmant comme le fait M. Fossier que les dissidents ainsi nommés n'avaient pas de doctrine spécifique ?

Voilà qui ne répond pas à la question que les médiévaux posent unanimement à travers les termes par lesquels ils visent lesdits hérétiques : en quel sens les cathares étaient-ils dualistes ? Pourquoi ont-ils été accusés de croire en deux dieux ? — donc, de n’être pas vraiment “monothéistes”…

Quelques définitions des termes en les inscrivant dans leur histoire…

Le terme “dualisme” (que les médiévaux ne pouvaient pas connaître) a été introduit par Pierre Bayle en 1697, dans son Dictionnaire historique et critique, à propos… de la religion manichéenne, qui oppose sans conciliation ultime le Bien et le Mal. Il a ensuite été appliqué en 1734 au cartésianisme par le philosophe allemand Christian Wolff dans sa Psychologia rationalis, pour qualifier le système de Descartes, qui sépare la res extensa (l'étendue ou matière mesurable, dont le corps) et la res cogitans (la pensée, ou l'âme). Le terme, devenu commun pour désigner la théologie cathare, n’est pas employé au Moyen Age, et pour cause, il n'existe pas encore !

Aussi, de façon analogique, on utilise le terme “manichéens”, ou son équivalent moins précis, “cathares”, pour désigner ceux que l’on préfère appeler “hérétiques”, cela en vue de dire quelle est leur hérésie.

Pour préciser encore les choses, les adversaires des cathares vont parfois jusqu'à affirmer qu’ils croient en deux dieux, le bon et le mauvais, façon de dire qu’ils sont bien “dualistes” (vocabulaire toutefois anachronique), ou carrément ne sont pas vraiment monothéistes, sauf que le mot “monothéisme” (vocabulaire aussi anachronique), comme le mot “dualisme”, n’existe pas au Moyen Age. Il n'apparaîtra, bien plus tard, que comme concept opposé au polythéisme.

Le mot “polythéisme” a été forgé par le philosophe juif Philon d'Alexandrie (né en 25 av. J.-C.) avec les mots grecs poly, plusieurs, et theos, dieu. Philon a voulu de la sorte qualifier la religion de Rome, avec cette spécificité, par rapport au judaïsme : adresser un culte à plusieurs dieux. Il sait pourtant qu'au-delà de cette question cultuelle, les philosophes de la Grèce et de Rome admettent, au-dessus de celles à qui les Grecs et les Romains vouent un culte, une divinité unique et universelle, principe que l'on désigne aujourd’hui sous le terme de… monothéisme.

Quant à ce terme de “monothéisme”, il n’apparaît pas avant le XVIIe siècle, dû au philosophe anglais Henry More (né en 1614), mais en un sens bien différent de ce qu’on entend par ce mot depuis le XIXe s. Pour Henry More, il s’agit de qualifier la religion juive et de la distinguer du… christianisme, qui affiche sa foi en un Dieu unique mais en trois personnes, Père, Fils et Saint Esprit !

Ce n’est qu’au XIXe s. que le terme “monothéisme” prend, dans le cadre de l’Histoire des Religions, alors nouvelle, le sens qu’on lui donne aujourd’hui.

Dans cette perspective, les cathares ne sont en aucun cas “dy-théistes” : ils ne rendent de culte qu’à un seul Dieu, le Dieu bon, Père de Jésus-Christ. Quant à leur dualisme (vocabulaire, donc, anachronique), il consiste avant tout à considérer que le monde déchu dans lequel nous sommes n’est que le pâle et malheureux reflet du monde créé à l’origine par le Dieu bon (auquel seul ils rendent un culte), ce qui induit la question de savoir quel rôle le Mauvais a joué dans cette catastrophe — comment disculper totalement Dieu du mal (on voit que la question reste actuelle). René Nelli a mis en lumière dès les années 1960 que les cathares d’Occident, Occitans et Italiens particulièrement, ont repris la pensée d’Augustin opposant les deux cités pour attribuer la mauvaise au Néant. Pour les cathares, le Néant en question devient une réalité mauvaise, due à un Principe mauvais. Idée refusée par les théologiens catholiques d’alors, qui étaient bien embarrassés pour la définir : le mot “dualisme” n'existait pas, le mot “monothéisme”, pour l’opposer à un supposé “dy-téisme”, n’existait pas non plus. Restait l’analogie : "manichéens", ou “cathares”… voire croyant en deux dieux. Au XVIIe siècle, Bossuet ne fait pas encore sienne la notion philosophique de l’hérétique protestant Bayle, “dualisme”, mais reprend les mots “manichéisme”, ou “catharisme”, pour désigner ce qu’il considère comme une ancienne branche de l'hérésie plurielle protestante : la branche albigeoise…

RP

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