(Emil Cioran, La chute dans le temps, 1964, Œuvres p. 1095)
(En écho à ce texte de Jean-Paul Sanfourche)
Le matin du 4 janvier 1960, Michel Gallimard prend le volant de sa Facel Vega FV3B en direction de Paris. Albert Camus, qui vient de passer, avec les siens, quelques jours dans sa maison du Luberon à l'occasion des fêtes de fin d'année, monte à ses côtés. Vers 13 h 55, peu après avoir franchi Pont-sur-Yonne, la voiture dérape et heurte violemment un platane. Dans la voiture disloquée, Albert Camus, passager du siège avant, meurt sur le coup. Michel Gallimard, grièvement blessé, meurt cinq jours plus tard. (Cit. Wiki)
« Il y a un lien secret entre la lenteur et la mémoire, entre la vitesse et l’oubli. Évoquons une situation on ne peut plus banale : un homme marche dans la rue. Soudain, il veut se rappeler quelque chose, mais le souvenir lui échappe. À ce moment, machinalement, il ralentit son pas. Par contre, quelqu’un essaie d’oublier un incident pénible qu’il vient de vivre accélère à son insu l’allure de sa marche comme s’il voulait vite s’éloigner de ce qui se trouve, dans le temps, encore trop proche de lui.
Dans la mathématique existentielle cette expérience prend la forme de deux équations élémentaires : le degré de la lenteur est directement proportionnel à l’intensité de la mémoire ; le degré de la vitesse est directement proportionnel à l’intensité de l’oubli. »
(Milan Kundera, La lenteur, 1995, folio p. 51-52)
« Un zoologiste qui, en Afrique, a observé de près les gorilles, s’étonne de l’uniformité de leur vie et de leur grand désœuvrement. Des heures et des heures sans rien faire… Ils ne connaissent donc pas l’ennui ?
Cette question est bien d’un homme, d’un singe occupé. Loin de fuir la monotonie, les animaux la recherchent, et ce qu’ils redoutent le plus c’est de la voir cesser. Car elle ne cesse que pour être remplacée par la peur, cause de tout affairement.
L’inaction est divine. C’est pourtant contre elle que l’homme s’est insurgé. Lui seul, dans la nature, est incapable de supporter la monotonie, lui seul veut à tout prix que quelque chose arrive, n’importe quoi. Par là, il se montre indigne de son ancêtre : le besoin de nouveauté est le fait d’un gorille fourvoyé. »
(Emil Cioran, De l'inconvénient d'être né, Œuvres p. 1388)

Merci pour cette mise en écho entre ces deux textes. (Le mien n’ayant pas l’ampleur oratoire ni la densité aphoristique de celui de Cioran, et s’effaçant derrière la pensée de Benjamin – dont le diagnostic est aussi sombre- et celle de Ricoeur qui articule mémoire et promesse) Cioran propose une vision tragique de la modernité : un âge dominé par la vitesse, où la conscience obscure de la fin alimente l’accélération qui la rend effective. Pas de dénonciation technophobe simpliste, il élabore une critique existentielle. La perte d’avenir engendre la fuite dans le mouvement, et ce mouvement conduit inéluctablement à la catastrophe qu’il prétend conjurer. Le « siècle de la fin » n’est pas seulement un moment historique ; il est la figure d’une humanité qui, ne croyant plus à la durée (à laquelle je fais référence), transforme la hâte en destin.
RépondreSupprimerLa parenté est stupéfiante. Mieux vaudrait relire Cioran avant de prendre la plume. Je me propose de faire ultérieurement une analyse comparative précise. Mais, tout en se répondant comme deux variations sur un même thème (épuisement de l’idée de progrès, montée de la conscience d’une catastrophe), l’un en donne la formulation existentielle et aphoristique, l’autre en propose l’élaboration théologico-politique et mémorielle. Là où Cioran voit une dynamique irréversible (tragique cioranien !), Benjamin introduit la possibilité d’une interruption et Ricoeur inscrit sa réponse à la catastrophe dans une éthique de la mémoire. La catastrophe ne constitue pas la fin du sens, mais l’épreuve à travers laquelle le sens doit être reconstruit. Là où Cioran voit une lucidité sans issue, Ricœur voit une tâche. Deux régimes du temps : irréversible pour le premier, discontinu et narratif pour les deux autres. Le tragique cioranien absolutise la catastrophe ; la responsabilité benjaminienne et ricœurienne la relativise en la rendant pensable et partageable. Entre une pensée de la fin comme destin et une pensée de la fin comme appel.